Ennemis jurés

Ennemis jurés

Julien vient tout juste de sallonger pour faire une petite sieste, lorsque le puissant aboiement de son chien traverse la fenêtre ouverte. Dhabitude, Prosper est assez silencieux, mais aujourdhui, il ne cesse de sen donner à cœur joie il aboie comme un fou depuis le matin et pas seulement, il aboie avec une rage inhabituelle.

Julien est déjà sorti plusieurs fois dans le jardin, mais na remarqué rien danormal. Il sest dit que sans doute les chiens du voisin sont passés près de chez lui et que Prosper ne les porte pas dans son cœur.

Il est comme ça, Prosper il refuse catégoriquement que des étrangers sapprochent de son territoire. Dailleurs, il nest pas étonnant que lorsque Julien sort de la maison, il ne trouve personne aux alentours.

Laboiement de Prosper peut effrayer nimporte qui, même les plus courageux. Cest sûrement pour ça que les chiens du voisin prennent la fuite dès que Prosper se met à donner de la voix.

Ils ne savent pas, eux, que cet énorme chien, que Julien surnomme parfois « lours », est en ce moment dans son enclos. Julien le garde toujours là durant la journée pour éviter tout problème.

Mais dès que la nuit tombe, il le laisse libre dans le jardin. Comme on dit, « à vos risques et périls ».

Un jour, trois petits voleurs des alentours ont tenté de sintroduire sur le terrain de Julien.

Résultat des courses lun a perdu son jeans, accroché aux pointes de la grille ; un autre a laissé une chaussure sous la clôture ; et le troisième, pris de panique, sest réfugié en haut dun arbre, tout en haut du tronc.

Le policier municipal a dû faire venir les pompiers, car le jeune homme était incapable de redescendre. Prosper leur a fait passer le pire quart dheure imaginable. Ils ne sont pas près doublier cette nuit.

Et surtout, Prosper naboie jamais sans raison. Mais aujourdhui, il semble être pris dune frénésie.

Prosper, ça suffit ! crie Julien, en se levant de son lit et en allant à la fenêtre.

Le chien se calme, mais quelques secondes plus tard, il recommence à aboyer furieusement.

Julien na pas le choix : il sort à nouveau dans le jardin pour comprendre ce qui a bien pu mettre en colère son énorme berger des Pyrénées.

Comme Julien le soupçonnait, personne dautre dans le jardin. Prosper se tait immédiatement en voyant son maître.

Alors, pourquoi tu fais le merle ici, hein ? demande Julien en souriant, en sapprochant de lenclos.

Prosper se met à remuer joyeusement la queue et lance à son maître un regard coupable.

Il sait quil a empêché Julien de se reposer, mais il naboie pas sans raison. Et voilà que Prosper jette un regard vers la porte du jardin, puis se met à aboyer violemment.

Julien tourne brusquement la tête, juste à temps pour voir une petite silhouette grise filer à toute vitesse. Il court vers la porte, sort dans la rue et découvre

un chat tout à fait banal.

Mais le regard du chat, vous savez impertinent, arrogant et plein dassurance.

Quest-ce que tu fais là, toi ? rit Julien. Je te le dis franchement, le mieux cest de ne pas traîner par ici : mon Prosper ne supporte pas les chats. Sil tattrape

Le chat fait mine de grimacer, et Julien croit même le voir ricaner.

« Attraper ? semblait-il dire. Il naura pas le temps de sortir de son enclos avant que je sois hors de portée. Grosse bête, tu devrais le nourrir un peu moins ».

Julien se sent presque vexé par la manière dont ce chat de gouttière humilie silencieusement son chien si impressionnant.

Allez, file ! fait Julien, en repoussant le chat dun geste, puis il rentre dans le jardin, referme la porte.

Et devinez quoi ?

Le chat, lui, nécoute pas lhomme, évidemment. Au contraire, il commence à venir tous les jours dans le jardin.

Il se promène à son aise, sinstalle près de lenclos, affichant une attitude de maître des lieux, indifférent à tout. Prosper ne peut que laboyer.

Julien essaie dabord de chasser ce moustachu effronté de sa propriété, mais il suffit quil rentre dans la maison pour que le chat réapparaisse.

Bref, Julien ny peut rien.

Après cette victoire, le chat sest senti roi du jardin.

Un jour, il réussit même à voler un morceau de viande dans la gamelle du chien, laquelle se trouvait à lintérieur de lenclos. Prosper, exténué de tant aboyer en vain, était couché dans un coin, laissant le chat profiter de linstant.

Le chat sest ensuite mis à mâcher le morceau de viande devant les yeux du grand chien.

Julien assiste à la scène, hausse les sourcils, et la colère le submerge.

Ah, tu crois vraiment pouvoir faire la loi ? marmonne Julien, agacé. On va voir ça : tu vas regretter davoir nargué mon chien.

Alors, Julien décide de ne plus enfermer Prosper pendant la journée.

Enfin, pas complètement : il garde Prosper dans lenclos, mais laisse la porte entrouverte, pour que le chien puisse la pousser avec sa grosse patte et sortir si besoin.

Et après « Quil mette enfin de lordre dans ce jardin » pense Julien.

Ce chat commence à lépuiser, lui et Prosper. Plus de tranquillité.

Ce jour-là, alors que Julien et Prosper attendent le retour du fauteur de troubles, le chat gris ne vient pas.

Peut-être a-t-il senti quelque chose, ou alors il lui est arrivé une mésaventure Mystère. Julien est même déçu davoir inventé ce plan astucieux, et que le chat ne vienne pas. Le lendemain non plus. Ni le surlendemain.

Prosper regarde Julien avec perplexité, celui-ci hausse les épaules. Que répondre ?

Cest peut-être pour le mieux que ce chat ne vienne plus ? sourit Julien. Cest calme, enfin.

Mais, en vrai, Julien nest pas sincère.

Il doit ladmettre Il sennuie de ce chat infernal. Oui, cest étrange, mais cest comme ça.

Prosper aussi sest habitué à aboyer après son ennemi juré, à râler contre ses facéties.

Et maintenant ? Cest monotone.

Quelques jours plus tard, Prosper demande de lœil à Julien daller voir dehors, au cas où le chat serait revenu.

Demander ? Par son regard. Prosper sapproche, regarde son maître en silence, qui comprend tout.

Tu penses quil est arrivé quelque chose à notre bandit gris ? réfléchit Julien. Avec son caractère, il a pu se mettre dans une drôle dhistoire. Bon, allons voir, Prosper, direction la rue, on va jeter un œil.

Julien ouvre la porte, sort dans la rue, sarrête près de sa voiture, scrute les alentours.

Prosper le suit, tourne la grosse tête épaisse dans tous les sens, renifle lair avec avidité, espérant reconnaître lodeur familière et détestée du chat audacieux.

Mais lodeur des engrais du jardin voisin masque toutes les autres.

Julien fait quelques pas dun côté, puis de lautre, retourne vers le portail, prêt à faire rentrer Prosper.

Après tout, ils nallaient pas passer la journée ici, à attendre le chat qui les a fatigués pendant deux semaines.

Julien sapprête à fermer le portail quand il sarrête net, tourne la tête à gauche.

Tout près, quelque chose de bizarre se passe. Il entend distinctement des cris de chat, des hurlements de chien.

Une minute plus tard, un chat surgit sur la route. Ce même chat gris, qui court parmi la poussière, en boitant sur une patte. Derrière lui, un chien lancé à toute vitesse.

Mais pas nimporte quel toutou : un doberman, de haute lignée, venu de Paris.

Julien sait qui est le propriétaire. Chaque été, parfois même en hiver, une famille vient de Paris avec leur chien ce doberman leur appartient. Le chat a voulu jouer les malins avec le « citadin » comme il lavait fait avec Prosper, mais ça na pas marché.

Le doberman la même mordu. Sur la fourrure du chat, Julien remarque de curieuses taches foncées.

Et tandis quil observe le chat en fuite, il oublie Prosper.

Celui-ci, sans attendre lautorisation ce quil ne faisait jamais avant se précipite à la rencontre.

Prosper ! Où vas-tu ? crie Julien, inquiet, imaginant ce qui va arriver au chat. Déjà blessé par le doberman, et voilà que Prosper va achever le travail. Prosper, arrête !

Mais le chien nécoute pas. Il accélère, fonce vers le chat.

Le chat, pétrifié, sarrête au milieu de la route.

Il comprend que sa vie de fainéant et sa santé tiennent à un fil Une pelote de laine, même.
Et vous devinez la suite. Julien, lui, nen a aucune idée.

Prosper sarrête près du chat terrorisé, le flaire soigneusement, puis

puis, dans un rugissement de lion, ou plutôt de lours, il bondit sur le doberman lancé sur le chat.

Il le poursuit jusquà la fin de la rue. Heureusement que le doberman a de bons réflexes : il se retourne de justesse, oreilles plaquées.

Sinon, il aurait eu du mal, car il ny a pas dans tout le village un chien capable de rivaliser avec Prosper.

Profitant de loccasion, le chat disparait. Julien regarde Prosper, sans voir que le bandit gris sest éclipsé. Ce soir, en voulant donner à manger à Prosper, Julien laisse presque tomber la gamelle le chat est là. En vie, en bonne santé, les yeux pleins de gratitude. Il pose sa tête sur la cuisse de Prosper et ronronne. Prosper regarde son maître dun air qui déclenche un fou rire chez Julien.

« Désolé, patron, mais je lai sauvé, alors maintenant je dois veiller sur lui pour toujours » lit-on dans le regard du chien.

Ce nest pas une blague.

Prosper est prêt à devenir le garde du corps du chat gris.

Il lui permet même de manger dans sa gamelle une générosité inédite pour un protecteur aussi sérieux. Le chat gris a réussi à réchauffer le cœur de Prosper. Désormais, ils ne sont plus ennemis jurés, mais amis fidèles.

Et si vous croyez que lhistoire sarrête là, vous vous trompez. Non, elle continue.

Parce que Julien prend le chat et lemmène à Paris, chez le vétérinaire pour soigner la blessure à la cuisse. La plaie est grave elle ne guérira pas seule. Le vétérinaire doit « recoudre » le chat. Après lopération, le chat gris, bien sûr, restait chez Julien.

Julien veille sur lui, Prosper ne le quitte pas des yeux alors quil était prêt à léliminer il y a peu. Ainsi va la vie.

Quelques jours plus tard, une jeune femme apparaît devant le portail.

Prosper sapprête à aboyer sur linconnue, mais il comprend quil va juste leffrayer, alors il se contente de quelques aboiements timides. Julien entend, sort, et

B-b-bonjour salue-t-il la belle inconnue. Vous cherchez quelquun ?

La dame demande si Julien na pas vu un chat gris dans la rue.

Peut-être quil est venu dans votre jardin ? Mon chat, vous savez, il est très audacieux. Jai essayé de le garder à la maison, mais mon Timothée séchappe tout le temps et traîne dehors jusquau soir. En ville il restait dans lappartement, mais je suis revenue ici chez ma mère après son accident, et mon chat semble prendre son indépendance. Dhabitude il rentre le soir, je le lave, je le nourris, mais depuis quelques jours je ne le vois plus je ne sais pas quoi penser.

Eh bien, je crois que je sais où est votre Timothée, sourit Julien. Entrez donc dans le jardin. Nayez pas peur de mon chien, il ne vous touchera pas. Venez.

Où, vers votre chien ? Pour quoi faire ?

Vous allez voir.

La jeune femme hésite, mais le regard sincère de Julien la rassure. Elle finit par lui faire confiance. En arrivant près de Prosper, elle découvre un chat gris couché contre le chien, et sexclame :

Timothée ! Comment es-tu arrivé là ? Quest-ce qui test arrivé ? dit-elle, en voyant que le chat a la patte et la cuisse bandées. Puis elle tourne vers Julien, cest votre chien qui la mordu ?

Non, non, pas du tout, répond maladroitement Julien. Au contraire, on peut dire quon la sauvé.

Sauvé de qui ?

Si vous avez le temps, je peux vous raconter lhistoire. Cela devrait vous amuser.

Julien raconte tout à Claire (ils se sont présentés pendant leur conversation) et elle rit aux éclats.

Incroyable Mon Timothée vous a causé tant de soucis et vous lavez sauvé.

Oui, voilà, Prosper et moi, on a bon cœur, répond Julien avec un sourire. Et maintenant, votre chat se remet. Il est adorable, plus du tout source de tension entre le chien et moi.

Il la toujours été Peut-être que lair frais de la campagne lui a monté à la tête. Ou alors, il men veut de lui accorder moins dattention. Je dois moccuper de maman, la réapprendre à marcher, et cest un travail de longue haleine.

Eh bien, venez nous rendre visite, dit timidement Julien. Avec votre chat.

Je vais réfléchir, répond Claire dun ton joueur.

Six mois plus tard, tout le village de Bourgogne fête le mariage de Julien et Claire. Timothée et Prosper sont bien sûr présents. Même le doberman, celui qui avait mordu Timothée, est venu.

Il reconnaît le chat gris, le regarde dun air méfiant, mais quand ses yeux croisent ceux de Prosper, il fait comme sil sétait trompé de chat. Voilà comment finit lhistoire.

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