Les ennemis jurés
Alors, écoute ça. Adrien venait juste de sallonger pour piquer un petit somme, quand le grondement furieux de son chien sest engouffré par la fenêtre ouverte. Normalement, son gros Médor est dun calme olympien, mais aujourdhui, il était en roue libre ça aboyait à sen casser la voix dès les premières lueurs du matin Et pas des aboiements lambda, hein, vraiment enragés, avec une intensité de fou.
Adrien avait déjà fait plusieurs allers-retours dehors, mais rien de suspect, pas âme qui vive.
Il sest dit que sûrement les chiens des voisins étaient passés par là, et que Médor na pas supporté. Ce chien, tu sais, il ne tolère aucun intrus sur son territoire, ça ne pardonne pas. Du coup, quand Adrien sortait, plus personne ne traînait dans les parages.
Faut dire que le vacarme de Médor ferait fuir nimporte qui, même les plus téméraires. Les pauvres toutous du voisinage, ils nont pas compris que lours, comme Adrien aimait lappeler, était enfermé dans son enclos pendant la journée histoire déviter les histoires. Mais la nuit, cétait libre circulation pour Médor, et là Tant pis pour ceux qui osent entrer!
Un coup, trois zouaves de la ferme voisine ont tenté de sinfiltrer chez Adrien. Il tattrape cette histoire : lun a perdu son pantalon accroché aux pics de la grille, lautre sa basket sous la clôture, et le troisième il sest réfugié tout en haut dun arbre. Le flic du village a même dû appeler les pompiers, tellement le gars pouvait pas redescendre tout seul. Médor leur a fait vivre un cauchemar, crois-moi, ils sen souviendront toute leur vie.
Et surtout, le chien dAdrien naboie jamais sans raison. Mais aujourdhui, on dirait quil avait pété une durite.
Médor, arrête donc ce raffut ! lui a lancé Adrien, en se levant du lit pour aller à la fenêtre.
Le chien sest arrêté puis, quelques secondes plus tard, a repris encore plus fort.
Fallait bien quAdrien sorte dans le jardin pour comprendre ce qui clochait chez sa grosse montagne des Pyrénées.
Comme il sy attendait, personne Médor sest calmé direct dès quil a vu son maître.
Alors, tu chantes la sérénade à qui, hein ? a rigolé Adrien en approchant de lenclos.
Médor a battu la queue, tout content mais un peu coupable. Il savait, oui, quil avait empêché son maître de dormir, mais il n’aboyait jamais dans le vent. Et là, il a jeté un regard vers le portail et repris ses aboiements.
Adrien sest retourné juste à temps pour voir une tache grise filer à toute vitesse. Il a foncé à la grille et sur la route et là, quest-ce quil voit ?
Un chat, tout simplement.
Mais ce regard quil avait, ce chat arrogant, suffisant, sûr de lui.
Eh, zouave, tu viens faire quoi ici ? a souri Adrien. Je te le dis, chat, tas pas intérêt de traîner par là, Médor déteste ces bestioles, sil tattrape
Le chat a grimacé, et Adrien le jurerait, il a souri, lair de dire : Tu crois ? Il narrive même pas à sortir de son enclos, moi, je serais déjà de lautre côté. Ton chien, tu devrais lui filer moins de croquettes.
Adrien, il a eu un petit pincement, vu comment le chat de passage avait humilié Médor, sans broncher.
Allez, dégage ! il a fait signe au chat, puis rentré chez lui et fermé le portail.
Et tu sais quoi ?
Le chat en avait rien à faire, il a même intensifié ses passages dans la cour, chaque jour. Il se posait près de lenclos, genre ici, cest chez moi, et jemmerde tout le monde. Médor pouvait que gueuler. Adrien, au début, sortait pour chasser ce moustachu insolent, mais dès quil rentrait chez lui, le chat était déjà revenu.
Impossible à déloger.
Et, comme sil avait gagné, le chat sest mis à trôner dans le jardin comme un roi. Il a même réussi à chaparder un bout de bifteck dans la gamelle de Médor, la gamelle qui reste dans lenclos! Médor, tassé dans le coin, épuisé daboyer, na rien pu faire le chat a sauté sur loccasion.
Et il a mâchouillé le steak direct sous le nez du chien.
Adrien a vu ça, et il avait envie de hurler.
Ah, tu veux jouer à ça ? bougonnait Adrien. Tu vas voir, on va rigoler ensemble, tauras pas envie de revenir embêter mon chien.
Il sest dit quil allait laisser la porte de lenclos entrouverte, pour que Médor puisse sortir en cas durgence et remettre ce chat à sa place.
Mais ce jour-là, le chat, ben il est pas venu.
On la pas vu le lendemain non plus. Ni le surlendemain.
Médor était perplexe, Adrien aussi, mais il haussait les épaules.
Enfin cest peut-être pas plus mal a-t-il souri. Cest calme, tranquille.
Mais en vérité, Adrien, il sennuyait un peu. Il sétait attaché à cette boule de poils infernale, oui, cest fou, mais bon Et Médor aussi, il sétait habitué à invectiver son grand rival. Maintenant ? Ça manquait daction.
Quelques jours plus tard, Médor venait voir Adrien, lair de demander : On va vérifier si le chat est dans le coin ?
Adrien comprenait dun regard.
Tu crois quil lui est arrivé quelque chose à notre voyou gris? Avec son caractère, ça nétonnerait personne Bon, Médor, on va aller voir sur la route.
Adrien ouvre le portail, sort près de sa vieille Peugeot, guette à droite, à gauche.
Médor, énorme boule de poils, le suit, renifle partout, espérant capter lodeur du chat, celui quil déteste tant.
Mais dur dy sentir quoi que ce soit, une odeur de fumier du voisin envahit tout.
Adrien a fait un tour dans la rue, rien à droite, rien à gauche. Il sapprête à ramener Médor dans la cour quand il sarrête, tête tournée à gauche. Là, quelque chose détrange : un cri de chat résonne, suivi daboiements furieux.
En une minute, le chat gris déboule sur la route, boiteux, poursuivi par un chien. Et pas nimporte lequel : un doberman, celui de la famille de la ville qui débarque chaque été.
Adrien connaissait ce chien, et visiblement, le chat avait voulu tester les nerfs du citadin comme il le faisait avec Médor, mais là, ça sest mal terminé. Le doberman lavait même mordu, la fourrure du chat était tachée de marron.
Pendant quAdrien fixait le chat affolé, il a oublié Médor.
Médor, lui, pas besoin d’attendre laccord de son maître, il a foncé vers le chat du jamais vu.
Médor ! Où tu vas ? a crié Adrien, pensant que le chat allait se faire massacrer. Déjà quil avait pris cher du doberman, il allait pas survivre à Médor, si le chien ajoutait sa patte. Médor, arrête!
Mais le chien lignorait, il sest mis à sprinter droit sur le chat.
Le chat, pétrifié, sarrête au milieu de la route, il a compris quil jouait le tout pour le tout.
Et tu sais ce qui sest passé? Toi, tas déjà deviné, mais Adrien, lui, non.
Médor sest arrêté à côté du chat apeuré, il la reniflé, puis, avec un rugissement digne dun lion ou dun ours, tiens il a foncé vers le doberman.
Et il la chassé jusquau bout de la rue, en mode protection absolue. Heureusement le doberman avait de bons réflexes et a filé en toute vitesse, oreilles rabattues.
Sinon, je tassure, ça aurait mal fini pour lui : aucun chien du village na jamais rivalisé avec Médor.
Le chat, profitant de laubaine, sest éclipsé. Adrien, concentré sur Médor, na même pas vu partir le bandit gris. Mais le soir, en allant nourrir Médor, il a failli lâcher la gamelle : le chat était là, vivant, rétabli, les yeux pleins de gratitude. Il a posé sa tête sur la cuisse de Médor, ronronnant à fond. Médor a regardé Adrien, qui éclatait de rire.
Désolé, patron, mais maintenant que je lai sauvé, je dois veiller sur lui pour le reste de mes jours, cest ce que le regard du chien disait.
Et cétait pas une blague.
Médor était prêt à devenir lange gardien du chat gris désormais.
Il a même laissé le chat manger dans sa gamelle quelque chose de fou pour ce chien sérieux et bourru. Mais, va savoir, le chat a réussi à faire fondre son cœur. Ils étaient désormais compagnons, plus ennemis du tout.
Et si tu crois que cest la fin de lhistoire, tu te trompes !
Adrien a emmené le chat en ville, chez le véto, parce que sa blessure était sérieuse impossible qu’elle guérisse toute seule. La vétérinaire a dû recoudre la plaie, et évidemment, après, le chat gris est resté chez Adrien.
Adrien veillait sur lui, Médor gardait un œil inquiet, alors quil y a tout juste quelques jours ils voulaient le mettre à la porte ! Comme quoi, la vie
Et puis, un peu plus tard, une magnifique jeune femme sest présentée au portail.
Médor avait envie daboyer, mais il sest ravisé, craignant de lui faire peur, et na poussé quun petit grognement. Adrien a entendu et sest précipité dehors.
B-bonjour a-t-il dit, un peu gêné. Vous venez pour moi?
La femme cherchait un chat gris, qui sétait échappé.
Peut-être quil est entré chez vous ? Tu sais, il est hyper insolent, mon chat. Jai essayé de le retenir à la maison mais mon Timos narrête pas de fuguer et traîner partout jusquau soir. À Paris, il restait à lappartement, mais là, jai rejoint ma mère elle se remet dun AVC, et mon chat, il est devenu fou, il est tout le temps dehors. Normalement, il rentre chaque soir, je le lave, je le nourris, mais ces derniers jours, rien. Je suis inquiète.
Écoutez, je crois que je sais où se trouve votre Timos, a souri Adrien. Entrez donc, nayez pas peur de Médor, il ne vous mordra pas. Venez.
Vous voulez que japproche de votre chien ? Pourquoi?
Venez, vous verrez !
La femme hésitait, mais Adrien avait ce regard chaleureux, sincère. Elle a fini par lui faire confiance. Et, près de Médor, elle a découvert Timos, blotti contre le chien, patte et cuisse bandées.
Timos ! Mais quest-ce qui test arrivé? sinquiétait-elle en voyant les bandages. Puis elle a supprimé Adrien : Cest votre chien qui la mordu?
Oh non, pas du tout, sest embrouillé Adrien. Au contraire, on la sauvé, votre chat.
Sauvé de qui ?
Si vous avez le temps, je peux vous raconter toute lhistoire, vous verrez, c’est drôle.
Adrien a tout raconté à Camille (ils ont fait connaissance en discutant), elle a ri aux éclats.
Non mais faut croire Mon Timos vous a mené la vie dure, et vous lavez sauvé par-dessus le marché.
Eh oui, Médor et moi, on est des tendres, a répondu Adrien, en souriant. Maintenant, votre chat se remet, physiquement et moralement : il est adorable. Finies ses bêtises, il ne nous énerve plus.
Il a toujours été comme ça Cest sûrement le bon air de la campagne qui la transformé. Peut-être quil est vexé parce que je lui accorde moins dattention, vu que je dois moccuper de ma mère. On réapprend à marcher, cest long.
Eh bien, venez nous voir, a proposé Adrien, un peu gêné. Avec votre chat.
Je vais y réfléchir, a répondu Camille, taquine.
Et six mois plus tard tout le village a célébré le mariage dAdrien et Camille ! Timos et Médor étaient évidemment de la partie. Même le doberman du début était là, celui qui avait mordu le chat. Il a vite reconnu Timos, la regardé de travers, mais en croisant Médor, il sest ravisé, comme sil sétait trompé de chat. Sacrée histoire, hein ?