Ennemis jurés

Ennemis jurés

Antoine venait à peine de sallonger pour une petite sieste lorsque les aboiements furieux de son chien traversèrent la fenêtre ouverte. Dordinaire, Augustin était plutôt calme, mais ce matin-là, il était dans tous ses états Il aboyait sans relâche, avec une rage inhabituelle.

Antoine était déjà sorti plusieurs fois pour voir ce qui pouvait bien agiter son chien, mais navait rien vu de suspect.

Il supposa que les chiens des voisins avaient dû passer par là, et quAugustin, fidèle gardien, naimait pas que des étrangers sapprochent de son domaine. Ce nest donc pas étonnant que, dès quAntoine pointait le bout de son nez, il ne restait plus personne autour : un tel vacarme aurait fait fuir nimporte qui.

Les chiens des environs, effrayés par le tonnerre daboiement du « nounours », comme Antoine aimait surnommer son Augustin, prenaient vite la poudre descampette. Pourtant, ils ignoraient que ce colosse poilu était enfermé dans sa niche pendant la journée, par précaution. La nuit venue, Antoine le libérait, comme pour dire : « À vos risques et périls ».

Un jour, trois petits voleurs de la commune voisine avaient tenté de pénétrer sur le terrain dAntoine. Lun avait laissé son pantalon accroché à la grille, lautre sa basket sous la clôture, et le troisième sétait réfugié au sommet dun arbre. Le gendarme avait même dû appeler les pompiers pour le faire descendre ! Augustin leur avait donné une bonne leçon, quils noublieraient jamais.

Et pourtant, Augustin naboyait jamais sans raison. Ce matin-là, on aurait dit quil avait perdu tout contrôle.

Augustin, ça suffit, tais-toi ! sexclama Antoine, se levant et marchant vers la fenêtre.

Le chien se tut, mais quelques secondes plus tard, il recommença de plus belle.

Antoine dut sortir dans le jardin pour comprendre ce qui énervait ainsi son énorme berger des Pyrénées.

Comme il sy attendait, il ny avait personne. Augustin se calma aussitôt en voyant son maître.

Alors, mon vieux, tu chantes, aujourdhui ? plaisanta Antoine en sapprochant de la niche.

Augustin remua joyeusement la queue, lançant un regard désolé à Antoine, comme sil savait quil lavait empêché de se reposer. Mais il naboyait jamais sans cause. À nouveau, il jeta un coup dœil vers le portail et recommença à aboyer, plus fort encore.

Antoine tourna brusquement la tête et aperçut une petite silhouette grise filant à toute vitesse. Il courut vers le portail, sortit sur la rue et découvrit

un chat, tout simplement.

Mais ce chat avait un regard insolent, sûr de lui, presque narquois.

Eh bien, quest-ce que tu fais là ? lança Antoine. Je te préviens, mon Augustin ne supporte pas les chats Si je te trouve ici, ça pourrait mal finir !

Le chat fit mine de soffusquer et, un instant, Antoine crut le voir sourire.

« Tu te crois malin ? pensait le chat. Ton chien ne peut même pas sortir de sa niche avant que je sois loin au-delà de la grille Il est trop gros, tu devrais lui donner moins à manger. »

Antoine se sentit piqué par le mépris silencieux du chat qui rabaissait son chien sans dire un mot.

Dégage ! fit Antoine en chassant le chat de la main, puis rentra chez lui, refermant le portail.

Quen pensez-vous ?

Le chat obéit-il ? Pas du tout. Au contraire : il revint chaque jour, sinstallant tranquillement près de la niche, promenant son air royal, comme sil était le maître des lieux. Augustin, frustré, ne pouvait que aboyer.

Au début, Antoine essayait de chasser leffronté à moustaches, mais à peine avait-il regagné sa maison que le chat réapparaissait. Impossible de sen débarrasser.

Après ce petit triomphe, le chat gris se crut « roi du jardin ». Il vola même un morceau de viande dans la gamelle dAugustin, ce dernier, épuisé par ses aboiements inutiles, était allongé dans un coin. Le chat dégustait ensuite son butin sous le nez du chien.

Antoine en fut témoin et une colère sourde monta en lui.

Ah, tu te crois malin, hein ? grogna Antoine. Tu vas voir, je vais te rendre la vie difficile. Tu vas regretter davoir défié mon chien.

Antoine décida alors de laisser la porte de la niche ouverte pendant la journée. Augustin pourrait ainsi sortir et remettre de lordre dans le jardin.

Mais le jour où Antoine et Augustin attendaient lintrus, le chat gris ne vint pas. Avait-il perçu le danger ? Était-il arrivé quelque chose ? Impossible à dire. Antoine était presque déçu que son plan nait pas fonctionné. Les jours passèrent, sans aucune trace du chat.

Augustin regardait Antoine avec étonnement, et Antoine haussait les épaules. Que pouvait-il dire ?

Peut-être que cest mieux ainsi. On retrouve enfin un peu de paix, dit Antoine en souriant.

Mais, pour être honnête, Antoine ne disait pas tout. Il sétait attaché à ce chat insolent. Oui, cest étrange, mais cétait la vérité.

Et Augustin aussi, habitué à son ennemi juré, à protester chaque jour contre ses bêtises. Le jardin était devenu bien silencieux presque trop.

Quelques jours plus tard, Augustin sollicitait Antoine du regard, comme pour lui demander de vérifier si le chat ne traînait pas dans le coin.

Tu penses quil lui est arrivé quelque chose à notre voleur gris ? soupira Antoine. Avec son caractère, ça ne serait pas étonnant Bon, allons voir, Augustin.

Ils sortirent ensemble dans la rue, sarrêtant près de la vieille Peugeot, scrutant les alentours.

Augustin reniflait avidement, espérant déceler lodeur familière et exaspérante du chat gris.

Mais ce nétait pas facile : les effluves du fumier du voisin masquaient tout le reste.

Antoine inspecta la rue dun bout à lautre puis retourna au portail, prêt à rentrer le chien. Après tout, ils nallaient pas attendre toute la journée un chat qui leur avait mené la vie dure pendant deux semaines.

Juste au moment où il refermait le portail, un cri féroce de chat retentit, suivi daboiements furieux. En une minute, un chat bondit sur la chaussée le fameux chat gris, boitillant dune patte. Derrière lui, galopait un chien, un vrai Doberman, celui de la famille bourgeoise venue de Paris chaque été.

Antoine connaissait ce chien : chaque été, et parfois même lhiver, la famille arrivait en ville avec leur Doberman, Arthur. Apparemment, le chat gris avait cherché à défier le « citadin » comme il lavait fait avec Augustin, mais cette fois, il avait mordu plus fort que son propre caractère.

Le Doberman lavait mordu, à en juger par la tache brunâtre sur la fourrure du chat.

Antoine observa le chat qui courait vers lui, oublia Augustin un instant.

Mais Augustin, sans attendre lordre dAntoine ce qui narrivait jamais bondit droit devant.

Augustin ! Où vas-tu ? cria Antoine, imaginant déjà le pire pour le chat. Il en avait déjà suffisamment pris, pas besoin que son chien sen mêle. Augustin, stop !

Mais Augustin nécoutait pas. Il fila, accélérant, fonçant sur le chat.

Le chat, terrifié, sarrêta net au milieu de la rue. Il devinait sûrement que sa vie ne tenait quà un fil ou plutôt, à une moustache.

Et alors ? Bien sûr, vous imaginez la suite. Antoine, lui, ne sen doutait pas.

Augustin arriva à la hauteur du chat, le renifla, puis rugissant comme un lion ou plutôt un ours il se jeta sur le Doberman.

Il le poursuivit jusquau bout de la rue. Heureusement que le Doberman était rapide et put fuir tête basse. Car dans tout le village, aucun chien naurait pu rivaliser avec Augustin.

Le chat en profita pour disparaître. Antoine surveillait son chien et ne vit pas le chat séclipser. Ce nest que le soir, en allant nourrir Augustin, quil faillit laisser tomber la gamelle : le chat gris était là, vivant, la patte bandée, les yeux remplis de gratitude. Il posa sa tête sur la cuisse dAugustin et ronronna doucement. Augustin lança un regard à Antoine, qui éclata de rire.

« Désolé, maître, mais je lai sauvé maintenant, je dois veiller sur lui toute sa vie », semblait dire le chien.

Ce nétait pas une plaisanterie.

Augustin était désormais prêt à devenir le garde du corps du chat gris. Il lui permit même de manger dans sa gamelle un acte de grande générosité pour ce chien habituellement si ronchon. Le chat gris avait su réchauffer le cœur dAugustin. Désormais, ils étaient amis fidèles.

Et non, lhistoire ne sarrête pas là.

Antoine emmena le chat chez le vétérinaire à Bordeaux, pour soigner sa patte. La blessure était sérieuse, il fallait des points de suture. Après lopération, le chat resta chez Antoine.

Antoine veillait sur lui, et Augustin suivait du regard sa nouvelle responsabilité, alors quil fut prêt à le tuer quelques jours plus tôt. La vie est pleine de surprises.

Quelques jours plus tard, une jeune femme apparut devant le portail.

Augustin voulut aboyer mais se ravisa, ne lançant que quelques petits aboiements hésitants. Antoine sortit de chez lui.

Bonjour Vous cherchez quelquun ? demanda-t-il, troublé par la beauté de linconnue.

La jeune femme demanda sil navait pas aperçu un chat gris dans les environs.

Peut-être est-il entré chez vous ? Mon chat sappelle Éloïse, elle est particulièrement audacieuse. Jai essayé de la garder à la maison, mais elle séchappe et disparaît jusquau soir. À Paris, elle restait tranquille en appartement, mais ici, à la campagne, elle est devenue très indépendante. Depuis quelques jours, impossible de la retrouver.

Je crois bien savoir où se trouve votre Éloïse, sourit Antoine. Entrez donc, nayez pas peur dAugustin. Il ne vous fera rien. Venez.

Auprès de votre chien ? Pourquoi ?

Vous allez voir par vous-même.

Linconnue hésita, mais le regard dAntoine était si franc et gentil quelle le suivit. En sapprochant, elle découvrit Éloïse, lovée contre Augustin, la patte encore bandée.

Éloïse ! Mais comment ? Quest-ce quil test arrivé ? sinquiéta la jeune femme, remarquant les bandages. Elle regarda Antoine : « Cest votre chien qui la mordue ? »

Non, au contraire, répondit Antoine, gêné. Nous avons sauvé votre chat.

Sauvé ? Par qui ?

Si vous avez un peu de temps, je peux tout vous raconter. Vous verrez, cest une histoire incroyable.

Antoine raconta tout à Camille ils en profitèrent pour faire connaissance, et Camille riait de bon cœur.

Incroyable Ma Éloïse vous a mené la vie dure, et vous lavez sauvée ensuite !

Augustin et moi avons bon cœur, sourit Antoine. Mais maintenant, votre chat guérit, moralement et physiquement. Elle est devenue adorable, et ne nous agace plus du tout.

Elle la toujours été Peut-être le grand air de la campagne la changée. Ou bien elle men veut de ne pas lui donner autant dattention ; je dois moccuper de maman qui se remet dun AVC. Ce nest pas facile.

Venez nous voir quand vous voulez, proposa Antoine, gêné. Avec Éloïse, bien sûr.

Je vais réfléchir, répondit Camille avec un sourire coquet.

Six mois plus tard, tout le village célébrait le mariage dAntoine et Camille. Éloïse et Augustin étaient bien sûr de la fête même le Doberman, Arthur, était là. Il reconnut Éloïse, la regarda de travers, mais au croisement du regard dAugustin, il fit mine davoir confondu. Sacrée histoire

Dans la vie, parfois, ceux que lon croyait nos ennemis deviennent nos alliés les plus précieux. Le respect et la gentillesse, même envers ceux qui nous irritent, finissent par réunir les cœurs et transformer des rivaux en amis.

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