Elles se sont relâchées, ces jeunes
Amandine, tu as complètement arrêté de passer laspirateur ? Jai les yeux qui piquent tellement il y a de la poussière ici. Regarde, ça forme des tapis…
Amandine serrait les poings sous la table, observant, impuissante, Madame Paulette Girard faire le tour de lappartement tel un inspecteur municipal. Sa belle-mère sarrêtait à chaque recoin, détaillait les étagères, plissait le nez devant la poussière imaginaire sur le rebord des fenêtres, secouait la tête en voyant les jouets denfants éparpillés. Trois ans déjà que chacune de ses visites transformait la journée dAmandine en supplice.
Jai pourtant fait le ménage hier, passé laspirateur, la poussière, tout. Les enfants ont simplement joué ce matin.
On ne fait pas le ménage quand ça tarrange, mais quand il le faut. À ton âge, moi…
Madame Girard sasseyait dans le fauteuil avec toute la dignité dune comtesse daignant converser avec le peuple. Ses doigts se promenaient sur laccoudoir, guettant la moindre trace de poussière.
À mon époque, le carrelage brillait tellement quon pouvait sy repoudrer le nez. Les enfants, toujours impeccables, pas un pli sur les robes ! Et quelle discipline ! Mon défunt mari, Dieu ait son âme, descendait à limproviste, il naurait jamais trouvé une seule miette, tu vois !
Amandine écoutait en silence, la mâchoire crispée. Cette histoire de sols étincelants, elle lavait entendue combien ? Cinquante fois ? Soixante ? Elle en avait perdu le compte.
Et quas-tu préparé à manger aux enfants ce midi ?
Un potage de légumes.
Il est au frigo ? Paulette Girard se levait déjà, direction cuisine. Fais voir ça.
Elle sortit la casserole, huma, goûta dune cuillère, lair de tester un poison.
Beaucoup trop de sel. Et puis, tu as mis la main lourde sur les carottes. Ce sont des enfants, pas des lapins ! Moi, je faisais la soupe tout autrement pour Fabien quand il était petit. Il en redemandait à chaque fois, rien nétait jamais laissé dans lassiette.
Amandine resta muette. À quoi bon discuter ?
Et le petit-déjeuner ? Encore tes céréales de supermarché ? Je tai déjà dit rien ne vaut une bonne semoule naturelle ! Sabine, la femme de Paul, elle, fait tremper la semoule la veille et prépare la bouillie fraîche le matin. Les enfants nattrapent jamais le moindre rhume chez eux.
Toujours cette Sabine. Parfaite Sabine, avec ses enfants parfaits et ses perfectas semoules trempées.
Madame Girard, les flocons davoine sont pourtant naturels aussi.
Oh, ne me fais pas rire ! Ce pseudo fast-food… À mon époque, ce mot nexistait même pas ! On cuisait tout nous-mêmes, à la sueur du front, jamais moins de trois heures devant les casseroles.
Elle passa en revue la chambre des petits, le nez haut.
Et vous couchez les enfants à quelle heure ? Hier à neuf heures, jai appelé, et Louise piaillait encore.
Neuf heures trente, habituellement.
Beaucoup trop tard ! Le sommeil, cest sacré à leur âge. Fabien, à huit heures, les paupières lourdes, na jamais rechigné à aller se coucher. Voilà ce que cest, la discipline. Mais vous, vous les gâtez, vous les laissez faire…
Amandine mordait sa lèvre. Voulait tant lui expliquer que tout avait changé, que les spécialistes recommandaient dautres approches, que ses enfants nétaient pas Fabien trente ans plus tôt. Mais à quoi bon ? Paulette Girard nentendait que sa propre voix.
Et tous ces ateliers modernes… continua la belle-mère en regardant des dessins denfant. Le modelage, le dessin, tout ça, cest des caprices. Fabien, lui, je lamenais à la natation, aux échecs ! Là, on apprend quelque chose. Du dessin ? On peut en faire à la maison, pas la peine de jeter largent par les fenêtres.
Louise aime dessiner. Elle est douée, vraiment.
Douée ! Paulette Girard ricana. Cest leur discours, à latelier, pour mieux te faire sortir largent. Douée ? À quatre ans ?
Elle se rassit, bras croisés sur les genoux.
Moi, je vais te le dire : vous nêtes plus que lombre de ce quon appelait des mères. Toujours collées à vos téléphones, à internet. La maison traîne, les enfants font ce quils veulent et les maris rentrent affamés ! Sabine la femme de Paul elle, elle travaille, tient la maison au carré, élève trois enfants. Tu en as deux et tu es débordée.
Encore Sabine. Sainte Sabine, auréolée de linge parfaitement repassé.
Je travaille aussi, Paulette.
Oui, oui, je sais bien. Tu restes derrière ton ordinateur toute la journée, tu brasses du vent. Ce nest pas ça, le vrai travail ! Moi, à ton âge… la belle-mère ferma les yeux en soupirant trois enfants, un potager, la maison, et tout roulait. Et, soit dit en passant, je respectais ma propre belle-mère. Pas une parole plus haut que lautre !
Amandine tenta dexpliquer que son boulot était important, quelle gérait des projets denvergure, que… Mais ses paroles se brisaient contre le sourire paternaliste de Madame Girard. Celle-ci hochait la tête, la mine de celle qui, lasse, doit tout supporter de lélève dissipée.
Chaque passage de Paulette était un examen impossible où Amandine échouait davance. Rien ny échappait : torchons mal pliés, thé trop chaud, plantes déplorables à la fenêtre, rideaux à recoudre. Trois ans de ce régime avaient grignoté la patience dAmandine, mais elle se taisait toujours. Pour Fabien. Par amour de la paix.
Ce jour-là, Paulette affichait tout de suite la couleur. Elle fila à la cuisine, cliqua de la langue devant une poêle non lavée.
Pierre, le fils de quatre ans d’Amandine, rechignait à table, plantant sa cuillère dans la soupe.
Jen veux pas ! Cest pas bon !
Voilà ! exulta Paulette. Je te lavais bien dit ! Lenfant ne mange pas, cest que tu ne sais pas cuisiner. Écoute-moi, je vais texpliquer comment faire une bonne soupe denfant. Il faut un vrai poulet fermier, pas ces trucs du supermarché…
Quelque chose se brisa. Sans bruit, mais Amandine le sentit clairement une corde trop tendue venait de lâcher.
Toutes ces années de reproches, humiliations, comparaisons à Sabine, insinuations sur son incapacité, réflexions, soupirs, hochements tout monta dun coup. Définitivement, irréversiblement…
Amandine se leva lentement. Jeta sur Paulette un regard neuf, froid, inébranlable.
Dites-moi, Madame Girard. Cest vous qui avez ouvert votre porte à votre époux en quittant la maison, ou cest chez lui que vous êtes entrée ?
La belle-mère resta figée, la cuillère en lair, soudain sans souffle.
Comment ?
À votre mariage, cest lui qui vous a appelée à entrer chez lui, nest-ce pas ?
B-ben sûr… Mais où veux-tu en venir…
Eh bien, moi, cest Fabien que jai amené ici. Dans cet appartement. Trois pièces, acheté avec mes économies à moi. Gagnées, soit dit en passant, par tout ce “paperassement” à lordinateur qui vous fait tant rire.
Le visage de Paulette pâlissait.
Ici, cest donc moi qui choisis la soupe, lheure du coucher, les activités des petits, poursuivit Amandine dune voix égale. Dailleurs, vous avez travaillé, vous ? Ou toujours vécue sur le dos de votre mari, à “gérer la maison” ?
Paulette vira au rouge.
Mais pour qui tu te prends… Comment oses-tu ?
Ce nest pas une insulte, cest une question. Pour tout vous dire, je gagne trois mille six cents euros. Deux fois plus que Fabien. Alors, avant de me donner des leçons, souvenez-vous de ça.
Le silence, lourd, emplit la cuisine. Même Pierre arrêta de tripoter sa cuillère, les yeux ronds détonnement, passant de maman à mamie.
La porte claqua. Fabien entra, hésitant sur le seuil, sentant latmosphère plombée.
Fabien ! Paulette se précipita vers son fils. Tu sais ce que ta femme vient de me dire ? Elle ma humiliée ! Moi !
Un instant, Fabien leva la main. Amandine, quest-ce quil sest passé ?
Amandine parla doucement, fatiguée. Trois ans de remarques, de comparaisons, de critiques, dinsinuations sur sa façon dêtre mère, sur la moindre poussière. Lempilement dingérences dans léducation des petits.
Fabien écoutait sans souffler. Amandine lisait sur son visage le passage de la surprise à la compréhension, puis une sorte de honte. Il se frotta la tempe, lair de quelquun qui soudain réalise le poids de lévidence.
Fabien, mon fils, tu ne vas pas croire cette… cette…
Maman, dit-il dans un souffle, et Amandine remarqua une fermeté inhabituelle dans sa voix. Ça fait bien trois ans que tu traites comme ça Amandine ?
Moi ? Ce nétaient que des conseils ! Mais elle…
Des conseils, conclut Fabien. Sur la soupe, les ateliers, lheure du lit, la poussière… Toujours, non ?
Paulette voulut répondre, mais il ne la laissa pas faire.
Jai remarqué que, chaque fois après tes visites, Amandine nétait pas bien. Je croyais quelle se fatiguait. Mais ce nétait pas ça. Elle encaissait pour ne pas quon se dispute.
Fabien…
Maman, son ton était las. Si tu continues à accabler ma femme, la porte de cette maison est close pour toi.
Paulette resta là, crispée, les mains cramponnées à la table.
Tu… Tu le penses vraiment ? Pour elle ? Pour cette…
Pour ma femme, rectifia Fabien. Mère de mes enfants. Celle qui a payé ce toit. Qui a tout enduré pendant trois ans pour ne pas me blesser. Tu saisis, maman ? Je suis très sérieux.
Quelques secondes, Paulette dévisagea son fils comme un inconnu. Puis elle attrapa son sac, fila vers la sortie. Sur le pas de la porte, elle se retourna. Ses lèvres tremblaient de rage et de peine, mais quelque chose dans le regard de Fabien la fit taire. Un geste, vague adieu ou renoncement, et elle disparut.
Dans le silence qui suivit, on entendit distinctement lhorloge de la cuisine et Pierre, grattant la table, déjà distrait par autre chose que sa soupe.
Fabien prit sa femme dans les bras. Amandine colla son front sur sa poitrine, réalisant seulement alors à quel point ses épaules étaient lourdes comme si elle avait porté trois ans durant un poids invisible.
Pourquoi avoir gardé tout ça pour toi ? murmurait Fabien, sa main caressant le dos dAmandine. Trois ans…
Pour ne pas vous fâcher. Cest ta maman…
Petite folle, il la serra fort et Amandine sentit ses lèvres sèches effleurer sa tempe. Toi, tu es ma famille. Toi et les petits. Et maman… soit elle sadaptera, soit elle ne verra plus ses petits-enfants.
Amandine leva les yeux vers lui. Elle avait presque envie de rire. Pour la première fois en trois ans, sa poitrine nétait plus oppressée. Elle respirait enfin librement.
Maman, maman ! interrompit Pierre. La mamie est partie ? On est obligé de finir la soupe ?
Fabien et Amandine se regardèrent et éclatèrent de rire. Un vrai rire, ensemble, comme ils nen avaient plus eu depuis longtemps.
La soupe, répondit Amandine il faut la finir… Mais demain, jen ferai une à ton goût, promis.