Enfants gâtés
Tu las trop gâté ! Tu cèdes à tous ses caprices et maintenant il te mène par le bout du nez ! Hélène, ce nest pas possible ! Tu as complètement gâché ce garçon ! Comme moi, dailleurs, avec toi à lépoque ! Il ny a personne dautre à blâmer je ne valais pas mieux ! Vous êtes des enfants gâtés, tous autant que vous êtes ! Et ne viens pas me dire que tu es adulte ! Tu restes une enfant ! Incapable de réfléchir et de prendre une bonne décision ! Valentine Dubois claqua la porte du réfrigérateur avec colère. Elle sursauta quand le magnet de la photo de famille de sa fille tomba au sol.
Cette photo avait été prise lété dernier, à Arcachon, où cette fois, pour une raison obscure, on ne lavait pas invitée. Des années durant, elle était partie en vacances avec les enfants, à soccuper de ses petits-enfants, se reposer, faire des rencontres utiles. Mais pas cette fois.
Les raisons données pour justifier son exclusion avaient paru étranges à Valentine.
Maman, on a des soucis de budget cette année, expliqua Hélène. On part juste tous les quatre, sans toi. On te prendra une cure, plus tard, tu iras où tu voudras, promis. Prends le temps de choisir, daccord ?
Mais Hélène ! Et les enfants ? Qui va soccuper deux ?
Maman, Denis est assez grand. Il pourra soccuper de qui tu veux ! Et Eugénie sera avec moi. On ne peut plus se permettre lhôtel où on allait avant. Il faudra faire des concessions. Eugénie a besoin de lair marin, tu sais que ça la protège de tout rhume pendant des mois ! Si on na pas assez pour un club avec animateurs, tant pis, on ira… tu te souviens comment on appelait ça ? Les vacances en sauvage ! Voilà. On prendra un appartement ou une maison et on gérera tout nous-mêmes.
Et pour moi, bien sûr, il ny aura pas de place !
Valentine reçut la chose sèchement. Simaginer seule dans une cure thermale, sans autres distractions quun bal musette pour seniors ? Et que dire de la compagnie, loin dêtre raffinée, alors quun bel hôtel, avec des étrangers et des gens bien comme elle, cétait tout de même autre chose ! Avec son niveau détudes et ses deux langues, elle pouvait se permettre dêtre difficile… Mais pas cette fois.
Maman, tu comprends bien… Les vacances, ce nest pas juste un hébergement, il y a aussi le transport, la nourriture…
Comme si je vous coûtais cher ! sindigna Valentine.
Bon sang, maman ! Pourquoi dois-je toujours te rappeler lévidence ? On na pas les moyens de partir tous ensemble ! Avec plaisir, je temmènerais, mais cest impossible. Entre les travaux chez toi, mes problèmes de santé lan dernier, les cours particuliers pour Denis… Tout cela a coûté une fortune. Maintenant, on doit compter. Que veux-tu que je fasse ? Annuler, priver les enfants de la mer ? Tu sais dans quel état jai fini lannée ! Tu as vu par toi-même.
Oui ! Jai vu ! Jai vu que tu es une mauvaise mère ! Tu ne toccupes jamais des enfants ! Tout retombe sur moi et sur Solange, ta belle-mère ! Récupérer Eugénie à la maternelle, Denis à lécole, les nourrir, les emmener à leurs activités…
Maman, tu abuses ! Denis va seul à son entraînement. Tu ne conduis Eugénie à la danse quune fois sur deux. Et encore, on aurait pu sen passer, il y a un atelier danse à la garderie. Mais tu insistais, cétait indispensable pour son développement !
Et maintenant, je suis coupable ? fulmina Valentine, la main sur le cœur. Vous nêtes quingrats ! Jai tout fait pour vous !
Sil te plaît, maman, soupira Hélène en appuyant son front contre la vitre. Je te remercie, mais ne me le fais pas payer constamment…
Valentine ne voulut rien entendre. Dignement, elle quitta la pièce en laissant son nouveau maillot de bain sur le canapé du salon, et bouda.
La fierté blessée, elle excellait dans lart du silence offensé. Sans éclat, sans reproche direct, elle savait se faire comprendre. Elle ne décrochait plus, ignorait les tentatives de réconciliation, puis, daignant enfin répondre à Hélène, elle soupirait longuement et murmurait dune voix faible :
Hélène, tu sais, si le cœur sarrête, sil bat à peine, tu crois que cest grave… ?
Et Hélène abandonnait tout, filait à la maison de campagne où sa mère, comme à chaque dispute, était partie « retrouver la paix de lâme ». Après ces échappées, Hélène revenait éreintée, jetait les clés sur la table de lentrée, filait sécrouler sur le lit et pleurait doucement, ne comprenant pas pourquoi sa mère agissait ainsi.
Denis, son fils, venait, la couvrait dun plaid, posait une main sur son épaule :
Maman, laisse tomber, ny retourne plus. Mamie va râler un moment, puis reviendra delle-même.
Oh, Denis… si seulement jen étais aussi sûre…
Hélène savait de quoi elle parlait. Depuis lenfance, elle se souvenait de sa mère ainsi, sensible, brillante, polyglotte, mais si susceptible… Capable de la réprimander aussi bien en français, quen anglais ou en italien. Il ny avait rien de pire dans lunivers de la petite Hélène que le ma Chérie, va réfléchir à ton comportement, file dans ta chambre !. Ce ma Chérie nétait employé que quand Valentine était dune humeur exécrable.
Il faut dire quelle était de ces natures à voir le verre toujours à moitié vide. Le plus lourd de son vocabulaire : incapable. Autant les collègues, les amis, le mari, les voisins… tous inscrits dans cette catégorie, à ses yeux.
Quant à Hélène, tant quelle était petite et sage, on lui épargnait cette étiquette. Fillette idéale, précoce, qui lisait déjà à trois ans et jouait du piano, offert par maman, à quatre :
Jentends la musique ! sexclamait-elle.
Valentine pouvait être fière. Sa fille, jusquà un certain âge, ne la décevait jamais, obéissait au doigt et à lœil, estimait quelle seule détenait la vérité.
Mais le premier accroc surgit en sixième, lorsque, meilleure élève de la classe, Hélène eut un zéro à la dictée. Valentine, à bout, la chassa, furieuse, sans même chercher à comprendre :
Tu mas terriblement peinée ! Comment as-tu pu ? File dans ta chambre !
Hélène partit, soumisement, sans expliquer quelle avait eu un malaise en classe, que personne ne lavait préparée à ce qui arrive à toutes les filles… Sa mère trouvait ces informations inutiles à son âge, et Hélène neut personne à qui poser de questions Valentine ne lui en laissait guère loccasion, et ses rares camarades choisies par la mère n’abordaient jamais ce genre de sujet.
Cest sa grand-mère, Solange, qui découvrit lenfant en pleurs, dans la salle de bains. Cest elle qui sut écouter, rassurer.
Une explication houleuse entre Valentine et sa belle-mère napporta quune migraine et un commentaire amer :
Ces confidences, cest à la mère dy répondre !
Mais je nen savais rien…
Eh bien, il faudra apprendre à réfléchir par toi-même, cest fait pour ça, une tête !
Hélène resta sans voix, sans comprendre vraiment en quoi elle était coupable.
Ce fut le premier doute dans limage quasi sacrée quelle avait de sa mère. Plus tard, elle comprit que Valentine nétait pas le modèle infaillible quelle prétendait être, que toutes ses paroles sur le dévouement maternel au détriment de soi-même nétaient pas toujours la réalité.
Dautres désillusions vinrent ensuite, au fil de ladolescence, alors que Valentine ne se cachait plus pour montrer son irritation. Elle nouait un foulard de soie autour du front, soit disant contre la migraine, mais ce signe était, pour Hélène, annonciateur de tempête.
Jamais de cris de la part de Valentine. Elle sasseyait droit dans son fauteuil, mains jointes aux tempes, et son ton glacial suffisait :
Hélène, tu me détruis…
Comprendre pourquoi nétait pas nécessaire. Hélène devait deviner ce quelle avait fait de travers. Cela pouvait être tout ou rien.
Par exemple, vouloir devenir médecin, poursuivre la lignée paternelle, alors que pour Valentine :
Tu ne comprends pas ! Jai assez peu vu ton père, à cause de son métier, cétait insupportable ! Un chirurgien na pas de vie de famille. Hélène, cest insensé ! Abandonne cette idée ridicule !
Mais mamie disait que sauver des vies, cétait noble ! Papa aussi rêvait dêtre chirurgien.
Peu importe ce que disait ta grand-mère ! Ce qui compte, cest le résultat ! Moi, je suis veuve et tu as grandi sans père ! Il sest tué à la tâche ! Il faut réfléchir, Hélène, penser à ceux qui tentourent, pas seulement à toi !
Ces conflits nen finirent pas, jusquà ce quHélène obtienne son bac, entre en fac de médecine et là, Valentine coupa presque tout contact, ne se contentant que de oui ou non le matin à la cuisine.
Plus tard, lorsquHélène rencontra Paul, Valentine désapprouva totalement ce gendre.
Mais enfin, ma fille ! Tu nas pas trouvé mieux ? Je ne parle pas dargent ! Mais Paul… Il ne connaît même pas Maupassant, il na jamais entendu une seule œuvre de Verdi !
Paul est bon, maman… Et il maime vraiment.
Lamour ne suffit pas ! Tu comprendras, mais peut-être trop tard…
Le jour du mariage de sa fille, Valentine faisait mine dessuyer une larme, en répétant à qui voulait lentendre :
Ce ne sera pas facile. Mais je suis la mère, je les aiderai. Je serai là !
Heureusement, à cette occasion, elle fit connaissance de son second mari, Gérard Faure, colonel retraité, cousin éloigné de Paul. Sa prestance, sa galanterie, son français impeccable la séduisirent.
Mon Dieu, ce charmant accent ! sextasia Valentine.
Ma mère était diplomate, jai passé une partie de mon enfance en Suisse.
Enthousiasmée, Valentine s’adoucit. Gérard adorait sa femme et la transformait, elle semblait même plus tolérante. Larrivée de ses petits-enfants, Denis puis Eugénie, la ravit.
Ma chère, quels beaux enfants ! Denis, tout le portrait de son grand-père ! Et Eugénie, une merveille ! Elle a mon nez, tu vois ?
Hélène se réjouissait de voir Valentine revivre.
Contre toutes les prédictions, le mariage dHélène et Paul tint bon. Malgré tout, Paul réussit à instaurer une relation stable avec sa belle-mère, sans jamais hausser le ton. Il sétait imposé pour acheter une maison, malgré lopposition de Valentine.
Cest mieux ainsi. Ton appartement tappartient, il nous faut notre foyer.
Hélène aura du mal à gérer les enfants. Seul, tu ne tiendras pas !
Mon entreprise se porte bien. Hélène veut aussi reprendre le travail et je la soutiendrai. Ma mère aidera avec les enfants.
Tes enfants ont deux grands-mères ! Cest moi qui men occuperai !
Le rêve de la fille de retourner au bloc opératoire devint réalité. Les enfants grandirent, le nouveau foyer sinstalla, mais le bonheur fut de courte durée : Gérard tomba malade et, malgré les meilleurs soins, laissa Valentine seule et inconsolable.
Ah, Gérard, pourquoi mavoir laissée si vite ! Javais enfin retrouvé la joie de vivre, tu comprends…
Au deuil sajouta laigreur. Valentine acheta désormais deux bouquets dœillets blancs, pour les deux hommes de sa vie, et devint impossible à supporter pour les vivants.
Hélène, de son côté, faisait tout pour compenser la solitude de sa mère. Vacances, week-ends, fêtes… Valentine était toujours là.
Et alors ? Je fais partie de la famille ! proclamait-elle à ses amies.
Mais Valentine, et si Hélène voulait du temps rien quavec son mari et ses enfants, sans ta surveillance ?
Quelle idée ! Je ne contrôle personne ! Je rends service ! Comment ferait-elle avec deux enfants sans moi ?
Le malaise se fit sentir à mesure que Denis grandit. Le contrôle étouffant de sa grand-mère lexaspérait. Il aimait Valentine, certes, mais ses remarques lui tapaient sur les nerfs.
Denis ! Encore cette musique abominable ! Baisse le son ! Comment arrives-tu à écouter ça ?
Sans frapper, Valentine pénétrait dans sa chambre, la mine pincée. Le foulard symbolique réapparaissait, mais sur Denis, leffet était nul. Il préférait régler ses comptes à sa manière.
Eugénie, viens chanter et danser !
En voyant ses petits-enfants danser sur du Indochine, Valentine était au supplice.
Denis, passe encore ! Mais Eugénie, non ! Cest impensable ! Jappelle votre mère !
Tu ferais mieux dappeler papa, Mamie, maman éteint toujours son téléphone au bloc, tu le sais bien !
Le soir, Paul raccompagnait Valentine à sa maison, puis chantait à tue-tête avec Denis, rêvant que, bientôt, il pourrait jouer devant un vrai public.
Devant les dispositions musicales de Denis, Hélène décida de lui acheter une guitare.
Hélène, je ten prie ! Vous avez décidé de vous débrouiller sans moi ?
Mais maman…
Je ne survivrai pas, tu mentends ? Il doit apprendre, pas samuser ainsi !
Mais il réussit très bien à lécole, tu le sais ! Où est le mal à lui permettre de pratiquer la musique ? Toi-même, tu répétais quil fallait encourager leur développement dans tous les domaines !
Tu sais très bien que ce nétait pas mon idée !
Les disputes traînèrent des jours. Paul soutint sa femme. Valentine opta alors pour le silence : elle ne répondit plus au téléphone, nouvrit pas la porte à Hélène, à qui elle avait retiré la clé sous prétexte de lavoir perdue.
Cette fois, ce fut trop. Hélène perdit patience.
Quelle ne veut plus me parler, tant pis ! Trop, cest trop ! sexclama-t-elle en essuyant la vaisselle un jour de repos. Maladroite, elle laissa tomber sa tasse préférée celle offerte par Denis pour son anniversaire en mille morceaux.
Bizarrement, ces éclats colorés furent lélément déclencheur. Cette fois, la blessure était trop profonde. Hélène aimait sa mère, bien sûr, mais elle comprit quil était temps que cette relation change, pour que plus jamais personne ne puisse blesser ainsi ses proches.
Denis ! sa voix monta jusquà létage, et le garçon descendit quatre à quatre, intrigué car sa mère osait rarement un ton pareil.
Oui, maman ?
Tu as choisi ta guitare ?
Je peux vraiment ? demanda-t-il, les yeux brillants.
Il le faut ! Laquelle veux-tu ?
Une basse ! Tu es sûre, maman ?
Absolument ! Cest bien comme ça que tu dis ?
Exactement ! Et Mamie, elle va dire quoi ?
Quon est des enfants gâtés… Ny pense pas ! Allez, on file !
Où ça ?
Comment, où ? Au magasin ! Ou là où on trouve des guitares.
Jy vais, je vais chercher Eugénie, elle taidera à choisir !
En voyant filer son fils, Hélène sourit : quel autre ado entraînerait sa petite sœur de six ans pour acheter une guitare ?
La guitare fut vite achetée. Et la chambre de Denis se transforma en studio : il y ramenait ses copains pour répéter, enregistrer, grâce au matériel acheté par Paul et dautres parents. Quand leur vidéo amateur, où Eugénie chantait avec son frère, atteignit un nombre insensé de vues sur TikTok, Hélène sut quelle avait raison.
Elle était heureuse de voir son fils sépanouir. Le soir, après ses longues journées passées à lhôpital, elle retrouvait ses enfants débordant didées, dénergie, et se sentait avoir fait ce quil fallait.
De son côté, Valentine attendait. Chaque jour, elle rangeait, cuisinait, guettait larrivée de sa fille à la porte, prête à réparer, comme dhabitude.
Mais une semaine passa, puis une autre, et Hélène ne vint pas.
Au début, Valentine sétonna, puis sirrita, se promettant quHélène finirait par revenir en rampant. Puis linquiétude sinstalla. Pour la première fois, quelquun sa propre fille lui montrait quelle navait pas tous les droits sur la vie dautrui.
Elle aurait pu rayer Hélène de son existence, comme elle lavait fait pour tant dautres. Mais avec sa fille, cétait impossible. Peu importe le caractère, lamour persévérait.
Les mois passèrent. Un matin pluvieux, Valentine comprit que personne ne viendrait. Cette fois, personne ne sexcuserait.
Ce fut difficile à accepter. Elle ne comprenait pas quon puisse la punir ainsi, elle qui avait tout consacré à sa fille et ses petits-enfants. Quun mot dur, prononcé sous la colère, puisse tant détruire…
Tournant en rond dans son appartement, Valentine rassembla ses affaires et partit à la campagne, espérant y trouver le repos. Mais rien ny fit, elle erra entre maison et jardin, habitée par le manque, sans oser savouer quelle était aussi responsable de la situation.
Lété céda la place à lautomne. Valentine admit quil ne restait rien à attendre.
Ce jour-là, assise dans sa vieille cuisine, savourant son thé, elle regardait par la fenêtre les enfants des voisins eux aussi enseignants courir et sauter dans les flaques, en ciré coloré. Jadis, elle sétait opposée à la pose dune clôture opaque, considérant que la grille ouvragée de Gérard valait mieux.
Obligée de saluer poliment, Valentine se voyait victime et spectatrice dune vie quelle jalousait.
Cest alors quelle trouva ridicule de rester là, à se réchauffer les mains sur sa tasse, à nourrir son orgueil, jusquà ce quun jour il ne reste plus quà Hélène dacheter les œillets blancs… et pour qui, au fond ?
Sa tasse tinta sur la soucoupe, Valentine attrapa ses clés. Quelques minutes plus tard, elle avait démarré la voiture.
Cétait dimanche, les routes étaient presque désertes. Le lotissement où habitait Hélène nétait pas loin. Mais, garée devant chez sa fille, Valentine sentit une peur inhabituelle. Pour la première fois, le premier pas vers la réconciliation, mettre de côté sa fierté, cétait à elle de le faire. Elle resta longtemps dans la voiture, hésitante.
Mais tout son plan seffondra quand elle franchit le portail, suivit lallée, entra par la porte entrouverte, grimpa les marches… Un fracas à létage, et Valentine sarrêta, surprises aux oreilles.
La batterie tonnait, les guitares répondaient. Hélène dansait dans la cuisine, spatule en main, chantant à pleine voix une chanson absurde sur une poupée et un magicien.
Maman ! On fait nous aussi une vidéo ? sécria Eugénie qui dressait la table.
Hélène reposa la spatule, versa du jus de fruit dans deux verres et en tendit deux à Eugénie.
Tiens ! Tu en montes deux, japporte les autres. Ils ont tous soif, là-haut.
Elle sapprêtait à monter quand elle aperçut sa mère, debout sur le seuil.
Le temps sembla sarrêter, curieux de la suite.
Eugénie resta figée, bouche ouverte, mais Hélène la devança :
Bonjour Maman ! Tu veux bien surveiller la viande, sil te plaît ? On va bientôt passer à table. Les garçons finissent leur répétition. Tu as faim ?
Valentine ôta lentement son manteau, hocha la tête.
Oui.
Super ! fit Hélène en clignant de lœil. Eugénie, tu restes plantée là ? Tu as oublié à quoi ressemble ta grand-mère ?
Eugénie sourit, balançant la tête :
Je men souviens ! Mamie, jai arrêté la danse ! Maman ma inscrite au solfège. Je vais apprendre à chanter, Denis dit que je me débrouille bien !
Valentine sentit ses yeux trahir ce quelle tentait de contenir. Elle attrapa les verres :
Donne, je vais les monter ! Il faut bien que je voie cette fameuse guitare ! Elle est belle ?
Oui, elle est trop belle et rouge ! Viens, je te montre !
Eugénie dévala lescalier, Hélène fit signe à sa mère de suivre :
Alors ? Tu viens ? Le plus difficile est derrière toi…
Valentine hocha la tête, monta à létage, entra dans la chambre du petit-fils. Denis, sérieux comme un homme, lui présenta la guitare.
Et quelque chose changea.
Pas tout, bien sûr. On ne change pas de caractère en un instant.
Il y aurait encore des disputes, des mots restés en suspens. Plus dune fois, Hélène soupirerait en écoutant sa mère, et Valentine se demanderait où elle avait raté sa fille.
Mais une chose serait acquise dans cette famille savoir écouter pour se faire entendre. Alors, tout retrouve sa place, et on garde près de soi ceux qui comptent. Cela suffit, non ?