— Encore une fille ?… C’est une plaisanterie ou quoi !… Dans notre famille, quatre générations d’hommes ont travaillé à la SNCF ! Et toi, qu’as-tu accompli ? — Moi… je suis vraiment aussi nul que ça ? Comme papa ?… — Et toi, qu’en penses-tu ?

Encore une fille ?… Cest une blague, ou quoi !… Dans notre famille, quatre générations dhommes ont travaillé à la SNCF ! Et toi, quas-tu offert à la lignée ?
Je Je suis donc un si mauvais père ? ai-je demandé, un peu perdu.
Eh bien, tu en penses quoi, toi ?

Camille a traîné ma mère dun ton désabusé. Au moins, ce prénom est correct. Mais franchement, à quoi servira-t-elle ? Tu crois quelle trouvera preneur, ta Camille ?

Je suis resté silencieux, les yeux fixés sur mon téléphone. Lorsque ma femme, Pauline, ma demandé ce que jen pensais, jai juste haussé les épaules.
Cest comme ça La prochaine fois, on aura peut-être un garçon.

Jai vu Pauline se raidir. Prochaine fois ? Et celle-ci, cest un brouillon ?

Camille est née un matin de janvier minuscule, des yeux immenses, une épaisse chevelure noire.
Je suis venu à la maternité le jour de la sortie, un bouquet dœillets à la main, et un sac de vêtements pour bébé.

Elle est jolie, ai-je dit, me penchant délicatement sur le berceau. Elle te ressemble.

Mais elle a ton nez, a souri Pauline. Et ton menton volontaire.

Pfff, ai-je balayé la remarque. Tous les bébés se ressemblent à cet âge.

Ma mère, Madame Dubois, nous attendait à la maison avec son air revêche.

La voisine, Madame Lefèvre, ma demandé si c’était un petit-fils ou une petite-fille. Pas évident dadmettre que cest une poupée quon me confie… À mon âge, jouer à la nounou

Pauline sest enfermée dans la chambre de Camille et, le soir venu, je lai entendue pleurer à voix basse, bébé pressé contre elle.

Pour ma part, jai pris de plus en plus de travail des heures supplémentaires au dépôt, des bricolages chez des voisins. Jexpliquais quavec un bébé, la vie coûtait cher. Je rentrais tard, fourbu, silencieux.

Elle tattend, tu sais, murmurait Pauline chaque fois que je passais devant la chambre sans jeter un œil. Dès quelle entend tes pas, Camille redresse la tête.

Je suis crevé, Pauline. Demain je dois partir tôt.

Et tu ne lui dis même pas bonsoir…

Elle ne comprend rien, à son âge.

Mais Camille comprenait. Je voyais bien quelle tournait la tête vers la porte, attentive au moindre bruit de pas. Et ses yeux sassombrissaient lorsque personne nentrait.

À huit mois, Camille est tombée malade. Dabord de la fièvre à trente-huit, puis trente-neuf. Pauline a appelé le SAMU. Le médecin a dit dattendre chez nous avec des antipyrétiques, mais le lendemain matin, elle a monté à quarante.

Réveille-toi, Étienne ! Pauline ma secoué. Camille ne va pas bien du tout !

Quelle heure il est ? ai-je ouvert un œil, à moitié endormi.

Sept heures. Je nai pas dormi de la nuit. Il faut lamener à lhôpital.

Si tôt ? On ne peut pas attendre ce soir ? Jai une relève importante aujourdhui

Pauline ma lancé un regard glacial.

Ta fille brûle de fièvre et tu penses à ton poste de travail ?

Oh, ce nest pas la mort non plus Les enfants tombent souvent malades.

Pauline a commandé un taxi elle-même.

À lhôpital, ils ont tout de suite admis Camille au service des maladies infectieuses, suspectant une méningite. Il fallait faire une ponction lombaire.

Le père est où ? ma demandé le chef de service. Les deux parents doivent signer.

Il travaille Il va arriver.

Pauline ma appelé toute la journée. Mon portable était sur silencieux au dépôt. À dix-neuf heures, j’ai fini par répondre.

Pauline, je suis en plein chantier, cest urgent ?

Camille a peut-être une méningite ! Il faut ta signature pour la ponction ! On tattend à lhôpital !

Quoi ? Quelle ponction ? Je comprends rien

Viens ! Tout de suite !

Impossible, je termine à onze heures. Après, jai prévu de passer au bistrot avec des collègues

Pauline a raccroché sans un mot.

Elle a signé seule elle en avait le droit, en tant que mère. La ponction a été faite sous anesthésie générale. Camille avait lair si petite sur le chariot dopération.

On aura les résultats demain, a dit le médecin. Si cest bien une méningite, ce sera long à soigner, un bon mois et demi à lhôpital.

Pauline a dormi là-bas. Sous perfusion, Camille, pâle et immobile, ne bougeait que faiblement en respirant.

Le lendemain midi, je suis venu, mal rasé, froissé.

Alors comment va-t-elle ? ai-je demandé, resté sur le pas de la porte.

Mal, a répondu Pauline. On attend encore les résultats.

Ils lui ont fait quoi exactement ? Cette… procédure ?

Ponction lombaire. Ils ont prélevé du liquide dans la colonne.

Jai blêmi.

Elle a eu mal ?

Non, elle dormait.

Je me suis approché du lit. Camille dormait, minuscule, avec ce cathéter scotché sur son bras.

Elle est tellement fragile ai-je murmuré. Je ne men rendais pas compte.

Pauline na rien répondu.

Le verdict est tombé : pas de méningite, juste une infection virale sévère. On pouvait continuer le traitement à la maison, sous surveillance.

Vous lavez échappé belle, a dit le médecin. On aurait attendu un jour ou deux de plus, ça aurait été pire.

Sur le chemin du retour, jétais silencieux. Au pied de notre immeuble, jai murmuré :

Dis-moi suis-je vraiment un si mauvais père ?

Pauline a replacé Camille, qui dormait, plus confortablement, puis ma regardé.

Quen penses-tu, toi ?

Je croyais quon avait le temps Je croyais quelle ne remarquait rien, quelle était trop jeune. Mais en la voyant avec tous ces tubes Jai eu peur de la perdre. Et je me suis rendu compte quelle comptait vraiment.

Étienne, elle a besoin dun père. Pas dun simple pourvoyeur. Dun père qui connaît ses jouets préférés, qui sait la faire rire.

Lesquels ? ai-je soufflé.

Un hérisson en caoutchouc et un hochet à grelots. Quand tu rentres elle se traîne vers la porte, espérant que tu la soulèves.

Jai baissé les yeux.

Je ne savais pas

Maintenant si.

De retour à la maison, Camille sest réveillée et sest mise à pleurer doucement. Jai eu envie de la prendre, mais jai hésité.

Je peux ? ai-je demandé à Pauline.

Cest ta fille.

Je lai prise dans mes bras, délicatement. Elle a reniflé, sest apaisée, puis ma fixé de ses grands yeux sérieux.

Bonjour, petite, ai-je chuchoté. Pardonne-moi de ne pas avoir été là quand tu avais peur.

Elle a tendu la main vers ma joue. Et jai senti ma gorge se nouer.

Papa, a dit Camille, clairement, pour la première fois.

Je me suis tourné, stupéfait, vers Pauline.

Elle elle la dit

Elle le dit depuis une semaine déjà, a souri Pauline. Mais jamais quand tu es là. Elle attendait sans doute le bon moment.

Le soir, alors que Camille sest endormie dans mes bras, je lai couchée prudemment dans son lit. Elle sest accrochée à mon doigt en dormant.

Elle ne veut pas me lâcher, ai-je soufflé.

Elle a peur que tu disparaisses encore, a répondu Pauline.

Je suis resté là, assis à côté du berceau, presque une demi-heure, incapable de détacher ma main.

Demain, je prends mon jour, ai-je dit à Pauline. Et peut-être après-demain aussi. Je veux vraiment apprendre à la connaître.

Et le travail ? Les heures supp ?

On trouvera une autre solution. Ou on vivra plus modestement. Limportant cest de ne pas passer à côté de son enfance.

Elle ma enlacé.

Mieux vaut tard que jamais.

Je ne me le serais jamais pardonné si javais tout raté sans jamais savoir ses jouets préférés ni quelle savait dire « papa », ai-je murmuré.

Une semaine plus tard, Camille de nouveau vaillante, nous sommes allés nous promener au parc tous les trois. Elle rigolait, perchée sur mes épaules, attrapant les feuilles roussies.

Regarde comme cest beau, Camille ! je lui montrais les érables dorés. Oh, un écureuil là-bas !

Pauline marchait à mes côtés, songeuse. Parfois, il faut presque tout perdre pour réaliser ce qui compte vraiment.

De retour, ma mère nous a accueillis en fronçant le nez.

Étienne, la fille de la voisine, elle joue déjà au foot ! Et la tienne toujours avec des poupées !

Ma fille est la plus merveilleuse du monde, ai-je répondu paisiblement, tendant à Camille son hérisson. Et les poupées cest très bien.

Mais la lignée va sarrêter là

Non. Elle continuera, différemment.

Madame Dubois a voulu répliquer, mais Camille a rampé vers elle, les bras tendus.

Mamie ! a dit Camille en souriant.

Ma mère, émue, la prise dans ses bras.

Mais elle parle ! sest-elle étonnée.

Camille est très éveillée, ai-je dit fièrement. Hein, chérie ?

Papa ! a crié Camille en tapant des mains.

Pauline a regardé cette scène, songeuse ; le bonheur, parfois, naît dune épreuve. La plus grande des tendresses nest pas toujours immédiate : elle mûrit lentement, dans la peur et la douleur de perdre.

Le soir, quand jai couché Camille, je lui ai chanté une berceuse. Ma voix était un peu rauque, malhabile, mais Camille mécoutait, les yeux grands ouverts.

Tu ne lui avais jamais chanté avant, a remarqué Pauline.

Je navais jamais rien fait vraiment avant, ai-je avoué. Mais maintenant, jai du temps à rattraper.

Camille sest endormie, saccrochant encore à mon doigt. Je suis resté là, dans la pénombre, à écouter sa respiration, me rendant compte de tout ce quon manque à force de courir, sans jamais sarrêter sur lessentiel.

Et Camille a dormi, un sourire confiant aux lèvres : maintenant, elle savait que son père resterait près delle.

Ce soir-là, jai compris une chose essentielle : la vie attend parfois que lon frôle la perte, pour quon réapprenne à aimer ce quon croyait acquis. Et oui, je crois quun homme peut changer quand il réalise quil risque de perdre ce quil a de plus précieux au monde.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: