— Encore une fille ?… C’est une plaisanterie ou quoi !… Dans notre famille, quatre générations d’hommes ont travaillé à la SNCF ! Et toi, qu’as-tu accompli ? — Moi… je suis vraiment si mauvais ? Comme papa ?… — À ton avis ?

Encore une fille ? Cest une plaisanterie, ou quoi ! Quatre générations dhommes cheminots dans notre famille ! Et toi, quest-ce que tu as apporté ?
Je je suis vraiment aussi nul ? Comme père ?
À ton avis ?

Élisabeth a traîné la belle-mère. Au moins, le prénom est convenable. Mais à quoi elle va servir ? À qui va-t-elle profiter, ta petite Élisabeth ?

Pierre restait silencieux, plongé dans son téléphone. Quand sa femme lui a demandé ce quil en pensait, il a seulement haussé les épaules :

Cest comme ça. Peut-être quon aura un garçon la prochaine fois.

Je me rappelle encore comme mon cœur sest serré. Un prochain ? Et cette petite alors, cest juste un brouillon ?

Élisabeth a vu le jour en janvier minuscule, deux grands yeux et une touffe de cheveux noirs. Pierre nest venu à la maternité que pour la sortie, avec un bouquet dœillets et un sac de vêtements pour bébé.

Elle est belle, a-t-il murmuré en jetant un coup dœil prudent dans le landau. Elle te ressemble.

Mais elle a ton nez, ai-je souri, et ton menton si têtu.

Pfff a balayé Pierre dun geste. À cet âge, tous les bébés se ressemblent.

Madame Dubois nous attendait à la maison, son visage fermé.

La voisine, Madame Lefèvre, ma demandé si cétait un petit-fils ou une petite-fille. Honte de répondre À mon âge, garder des poupées

Je me suis enfermée dans la chambre denfant et jai pleuré en serrant ma fille contre moi.

Pierre travaillait de plus en plus. Il dépannait dans les gares voisines, prenait des heures supp. Il disait que la vie de famille coûtait cher, surtout avec un bébé. Il rentrait tard, épuisé et silencieux.

Elle tattend, disais-je, quand il passait devant la chambre sans même jeter un coup dœil. Élisabeth sanime toujours quand elle entend tes pas.

Je suis fatigué, Claire. Demain, je pars tôt bosser.

Tu ne lui as même pas dit bonsoir

Elle est trop petite, elle ne comprendra pas.

Mais Élisabeth comprenait. Je le voyais bien : elle tournait la tête vers la porte en entendant son père, puis fixait longtemps le vide une fois les bruits de pas disparus.

À huit mois, Élisabeth est tombée malade. Dabord de la fièvre à 38°, puis bientôt 39°. Jai appelé SOS Médecins, mais le docteur a dit que pour linstant, on pouvait gérer à la maison avec du paracétamol. Au matin, sa température est montée à 40°.

Pierre, réveille-toi ! Je le secouais, affolée. Élisabeth va très mal !

Il est quelle heure ? Pierre ouvrait péniblement les yeux.

Sept heures. Je nai pas dormi de la nuit. On doit aller à lhôpital !

Si tôt ? On attend ce soir ? Jai une grosse journée aujourdhui…

Je lai regardé comme un inconnu.

Ta fille brûle de fièvre et tu penses à ton travail ?

Elle va pas mourir ! Les enfants sont souvent malades.

Jai appelé un taxi sans lui.

A lhôpital, ils ont directement emmené Élisabeth en service infectieux. Il y avait suspicion de méningite il fallait faire une ponction lombaire.

Le père de lenfant ? a demandé le médecin chef Il faut laccord des deux parents.

Il travaille. Il arrive.

Jai appelé Pierre toute la journée. Son portable restait éteint. À sept heures du soir il a enfin décroché.

Claire, je suis au dépôt, on est débordés

Pierre, Élisabeth a peut-être une méningite ! Il faut ton accord pour une ponction ! Les médecins attendent !

Quoi ? Une ponction ? Je ne comprends rien

Viens ! Tout de suite !

Je peux pas, je termine à onze heures. Après je dois voir des collègues

Jai raccroché, la gorge nouée.

Jai signé toute seule cest mon droit de mère. La ponction sest faite sous anesthésie générale. Comme ma fille semblait fragile et minuscule sur ce grand brancard dhôpital.

Les résultats seront là demain, annonça le médecin. Si la méningite se confirme, le traitement sera long. Un mois et demi ici.

Jai dormi dans la chambre dhôpital. Élisabeth sous perfusion, pâle, immobile. Seul son petit thorax se soulevait, imperceptible.

Pierre est venu le lendemain midi. Mal rasé, défait.

Alors comment ça va ? hasarda-t-il, bloqué à lentrée de la chambre.

Mal, ai-je simplement répondu. On attend les résultats.

Quest-ce quils lui ont fait ? Ce truc

Une ponction lombaire. On a prélevé du liquide rachidien.

Il pâlit.

Ça lui a fait mal ?

Elle était anesthésiée. Elle na rien senti.

Il sest approché du lit, sest figé. Ma fille dormait, sa minuscule main sur la couverture, un cathéter au bras.

Elle est si petite, a-t-il murmuré. Je ne pensais pas

Je n’ai rien ajouté.

Les analyses sont revenues bonnes pas de méningite. Juste un virus avec des complications. Elle pouvait rentrer, soignée par le médecin de famille.

Vous avez eu de la chance, a commenté le chef de service. Un ou deux jours de plus et ça aurait été grave.

Sur le chemin du retour, Pierre restait muet. À lapproche de la maison, il a murmuré :

Je je suis vraiment un mauvais père ?

Jai mieux installé ma fille endormie et je lai regardé.

Et toi, quen penses-tu ?

Je pensais quon avait le temps. Quelle était trop petite pour comprendre. Mais il sinterrompit. Quand je lai vue là, avec tous ces tuyaux Jai compris ce que je risquais de perdre. Et que cest précieux.

Pierre, elle a besoin dun père. Pas juste dun fournisseur, pas juste quelquun qui ramène des euros à la maison. Un père. Qui connaît son prénom. Qui sait ses jouets préférés.

Lesquels ? souffla-t-il.

Le petit hérisson en caoutchouc et le hochet à clochettes. Quand tu rentres, elle rampe toujours vers la porte. Elle attend juste que tu la soulèves.

Pierre a baissé la tête.

Je ne savais pas

Maintenant tu sais.

De retour à la maison, Élisabeth sest réveillée et a pleuré faible, plaintive. Pierre a instinctivement tendu les bras, mais sest arrêté.

Je peux ? demanda-t-il tout bas.

Cest ta fille.

Il la prise doucement. Aussitôt, elle sest apaisée, fixant son père de ses yeux graves.

Bonjour, ma petite, a chuchoté Pierre. Pardon de navoir pas été là quand tu avais peur.

Élisabeth a saisi sa joue de sa petite main. Pierre a senti sa gorge se serrer sous lémotion.

Papa, a-t-elle soudain prononcé, distinctement.

Cétait son premier mot.

Pierre sest tourné vers moi, bouleversé.

Elle elle a dit

Elle le dit depuis une semaine, ai-je souri. Mais seulement quand tu nes pas là. Elle attendait, je crois, le bon moment.

Le soir venu, elle sest endormie dans les bras de son père. Doucement, il la posée dans son lit. Sa petite main a serré plus fort son doigt en dormant.

Elle ne veut pas que je parte, sest étonné Pierre.

Elle a peur de te perdre, lui ai-je soufflé.

Il est resté assis à observer sa fille endormie, sans un geste, une demi-heure encore.

Demain, je prends un jour de repos, ma-t-il dit. Et après-demain aussi. Je veux apprendre à connaître notre fille.

Et le travail ? Les heures supp ?

On trouvera. Ou bien on vivra plus simplement. Lessentiel, cest de ne pas manquer son enfance.

Je suis venue lenlacer.

Mieux vaut tard que jamais.

Je ne me le serais jamais pardonné, sil lui était arrivé malheur et que je ne connaissais même pas ses jouets favoris, a-t-il murmuré, le regard sur notre enfant. Ou même pas su quelle savait dire « papa ».

Une semaine plus tard, Élisabeth guérie, nous sommes allés tous les trois au parc. Elle, juchée sur les épaules de Pierre, riait de tout son cœur en attrapant les feuilles dautomne.

Regarde, Élisabeth, que cest beau ! lui montrait Pierre les érables jaunes. Là-bas, un écureuil !

Je marchais à leurs côtés, pensant quon ne réalise parfois la vraie valeur dun être quau bord de le perdre.

De retour, Madame Dubois nous a accueillis, lair frustré.

Pierre, vois-tu, la petite-fille de Madame Lefèvre joue déjà au foot et la tienne seulement à la poupée.

Ma fille est la plus merveilleuse du monde, a répondu calmement Pierre, en posant Élisabeth par terre, lui tendant son hérisson. Et jouer à la poupée, cest formidable.

Mais la lignée va séteindre

Non, elle va continuer. Autrement, mais elle continue.

Madame Dubois allait répliquer, quand Élisabeth sest rapprochée, bras tendus.

Mamie ! a-t-elle articulé, un immense sourire aux lèvres.

Ma belle-mère a pris la fillette, un peu déconcertée.

Mais elle parle déjà ! sest-elle étonnée.

Notre Élisabeth est une vraie maligne, a déclaré Pierre, émerveillé. Nest-ce pas, ma fille ?

Papa ! a répondu Élisabeth dans un éclat de rire, battant des mains.

Je contemplais cette scène, méditant sur le fait que le bonheur vient parfois après des épreuves. Et que les amours les plus forts naissent lentement, dans langoisse et la peur de perdre ce que lon aime.

Le soir, pour lendormir, Pierre lui a fredonné une berceuse. Sa voix était basse, un peu rocailleuse, mais Élisabeth écoutait, émerveillée.

Tu ne lui as jamais chanté, avant, remarquai-je.

Je navais jamais fait tant de choses, avant, ma-t-il répondu. Mais maintenant jai le temps de rattraper tout cela.

Élisabeth sest endormie, serrant le doigt de son père. Il na pas cherché à se dégager il est resté là, dans lobscurité, à écouter sa respiration, conscient de ce quon perd quand on oublie de sarrêter, découter et daimer.

Et Élisabeth souriait en dormant désormais, elle savait : son père serait toujours là, près delle.

Cette histoire est la nôtre. Il faut parfois une épreuve immense pour réveiller lamour le plus profond. Et vous, pensez-vous que lon peut vraiment changer, quand on réalise quon risque de tout perdre ?

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