Maman, cest pour le prochain semestre de Camille.
Claire déposa lenveloppe sur la toile cirée usée de la table de la cuisine. Mille euros. Elle les avait comptés trois fois à lappartement, dans le bus, devant limmeuble. À chaque fois, la somme tombait juste, euro par euro.
Suzanne releva la tête de son tricot et jeta un regard par-dessus ses lunettes à sa fille aînée.
Ma petite Claire, tu es toute pâle. Tu veux une tasse de thé ?
Non, maman, cest gentil, mais je ne fais que passer, je dois encore filer à mon deuxième boulot.
Dans la cuisine, flottait une odeur de pommes de terre et de quelque chose de pharmaceutique peut-être la pommade pour les articulations ou les gouttes que Claire achetait tous les mois à sa mère. Cinquante euros le flacon, qui durait trois semaines. Plus les comprimés pour la tension, plus les consultations chaque trimestre.
Camille était tellement ravie quand elle a entendu parler du stage à la BNP Paribas, Suzanne prit lenveloppe avec une douceur infinie, comme si elle avait été faite en porcelaine. Elle dit quil y a de lavenir, là-bas.
Claire garda le silence.
Dis-lui que ce sont les derniers sous pour les études.
Dernier semestre. Cela faisait cinq ans que Claire tirait cette barque. Chaque mois une enveloppe pour la mère, un virement pour la sœur. Chaque mois la calculatrice à la main et les soustractions sans fin : moins le loyer, moins les médicaments, moins la nourriture pour maman, moins les frais de fac de Camille. Et ce quil restait ? Une chambre en colocation, un manteau dhiver acheté six ans plus tôt, et des rêves dappartement à elle qui sétaient depuis longtemps évaporés.
Autrefois, Claire rêvait dun week-end à Paris. Juste pour le plaisir. Aller au Louvre, flâner le long de la Seine. Elle avait même commencé à mettre un peu dargent de côté puis il y avait eu la première vraie alerte de la santé de maman, et toutes les économies y étaient passées.
Tu devrais te reposer, ma fille, Suzanne lui caressa la main. Tu as mauvaise mine.
Je me reposerai. Bientôt.
Bientôt cest quand Camille aura trouvé un emploi. Quand la santé de maman ira mieux. Quand elle pourra enfin respirer et penser un peu à elle-même. Claire répétait ce « bientôt » depuis cinq ans.
Le diplôme déconomie, Camille la décroché en juin. Major de promo, dailleurs Claire avait pris exprès sa journée pour la cérémonie. Elle lavait regardée monter sur scène dans sa robe neuve, un cadeau évidemment payé par elle aussi, et pensé : ça y est, tout va changer. Camille va travailler, gagner sa vie, et je vais enfin cesser de compter le moindre centime.
Quatre mois passèrent.
Tu ne comprends pas, Claire, Camille, assise sur le canapé, jambes repliées dans des chaussettes en laine, je nai pas étudié cinq ans pour être payée des miettes.
Mille cinq cents euros, ce ne sont pas des miettes.
Pour toi peut-être.
Claire serrait les dents. À son emploi principal, elle touchait mille trois cent cinquante euros. En cumulant un second job, elle montait parfois à deux mille, quand elle avait la chance davoir assez dheures. Mais pour elle-même, il lui restait rarement plus de six cents à la fin du mois.
Camille, tu as vingt-deux ans. Il serait temps que tu commences, nimporte où.
Je vais bien finir par trouver. Mais pas dans un bureau glauque pour un SMIC.
Dans la cuisine, Suzanne saffairait, faisant mine de ne pas entendre. Cétait toujours pareil quand les filles se disputaient : elle filait en cuisine, disparaissait, puis au moment où Claire sapprêtait à partir, elle murmurait : « Ne lui en veux pas, à Camille Elle est encore jeune, elle ne réalise pas. »
Ne réalise pas. Vingt-deux ans, et elle ne comprend toujours pas.
Je ne pourrai pas taider indéfiniment, Camille.
Oh ça va, arrête de dramatiser. Ce nest pas comme si je te réclamais de largent, non ? Je cherche juste le bon poste.
Elle ne demande pas directement. Cest maman. « Claire, il faut payer un cours danglais à Camille, cest important pour son CV. » « Claire, le portable de Camille est cassé, elle doit envoyer des candidatures. » « Claire, Camille aurait bien besoin dun nouveau manteau avec lhiver qui arrive. »
Claire transmettait, achetait, payait. En silence. Ça avait toujours été ainsi cétait elle qui portait la charge, les autres prenaient sans se poser de questions.
Je file, maman. Jai encore mon service ce soir.
Attends, que je te mette un peu de quiche à emporter ! lança Suzanne depuis la cuisine.
Cétait une quiche aux poireaux. Claire prit le sachet et sengouffra dans la cage descalier glacée, imprégnée dune odeur de renfermé et de chats. Dix minutes de marche pressée jusquà larrêt de bus. Puis une heure de bus, huit heures debout, encore quatre devant lordinateur si elle avait la force.
Camille, elle, restait à lappart, épluchait les petites annonces et attendait que lunivers lui envoie le poste idéal, à deux mille euros et en télétravail.
La première dispute sérieuse éclata en novembre.
Mais tu fais quoi, en fait ? Claire avait craqué en revoyant sa sœur affalée, dans la même position que la semaine précédente. Tu as envoyé au moins un CV ?
Trois.
Trois CV en un mois ?
Camille leva les yeux au ciel puis sabsorba dans son téléphone.
Tu ne comprends rien au marché du travail actuel. La concurrence est féroce, il faut bien cibler les annonces.
Les bonnes annonces, cest lesquelles ? Celles où on te paie à rester sur le canapé ?
Suzanne passa la tête, nerveuse, sessuya les mains sur un torchon.
Les filles, un petit thé ? Jai fait une tarte
Non, maman Claire se massa les tempes. La migraine, troisième jour. Expliquez-moi juste pourquoi il faut que je fasse deux boulots alors que toi, tu ne bosses nulle part ?
Ma Claire, laisse-lui du temps Elle est jeune, elle trouvera sa voie
Quand ? Dans un an ? Dans cinq ans ? À son âge, je travaillais déjà !
Camille se braqua.
Désolée de ne pas vouloir finir comme toi ! Une bête de somme dont la vie se résume au boulot !
Silence. Claire ramassa son sac et partit. Dans le bus, elle fixait la nuit au-delà de la vitre et pensait : bête de somme. Voilà ce que je représente à leurs yeux.
Le lendemain, Suzanne appela, supplia de ne pas rester fâchée.
Camille ne voulait pas te blesser. Elle traverse une période difficile, tu comprends Patiente un peu, elle trouvera du travail.
Patienter. Le mot préféré de sa mère. Attendre que papa se remette. Patienter jusquà ce que Camille grandisse. Patienter jusquà ce que, peut-être, les choses sarrangent. Claire avait toujours patienté.
Les disputes devinrent la routine. Chaque visite chez maman se terminait pareil : Claire tentait de raisonner Camille, qui ripostait, Suzanne passait de lune à lautre, les suppliait darrêter. Puis Claire rentrait seule, Suzanne rappelait pour sexcuser, et tout recommençait.
Il faut comprendre, cest ta sœur, lâchait maman.
Et elle devrait comprendre que je ne suis pas une banque.
Ma petite Claire
En janvier, ce fut Camille qui appela la première. Son ton était inhabituellement excité.
Claire ! Je vais me marier !
Pardon ?
Il sappelle Julien. On se connaît depuis trois semaines. Il est parfait, tu ne peux pas savoir !
Trois semaines. Trois semaines, et déjà le mariage. Claire aurait voulu lui dire que cétait fou, quil fallait au moins apprendre à connaître quelquun. Mais elle se tut. Peut-être quainsi, Camille partirait, son mari lassumerait, et elle pourrait enfin respirer.
Lespoir ne tint que jusquau dîner de famille.
Jai tout prévu ! rayonnait Camille On sera cent à la réception, avec orchestre live, et jai repéré une super robe dans une boutique du Marais
Claire reposa lentement sa fourchette.
Et ça va coûter combien ?
Oh Camille haussa les épaules, sourire désarmant. Cinq mille euros, peut-être six mille. Mais bon, cest une fois dans la vie, non ? Un mariage !
Et qui va payer ?
Tu comprends Julien, ses parents ne peuvent pas aider, ils ont un prêt à rembourser. Maman touche juste sa retraite Toi, tu pourrais sûrement prendre un petit crédit.
Claire fixa sa sœur. Puis sa mère. Suzanne détourna le regard.
Vous êtes sérieuses ?
Ma Claire, cest un mariage cest unique, maman prit cette voix sucrée que Claire connaissait trop bien. Il ne faut pas lésiner
Donc je devrais contracter un prêt de cinq mille euros pour financer la noce de quelquun qui na jamais trouvé de boulot ?
Tu es ma sœur ! Camille frappa la table du plat de la main. Tu DOIS !
Claire se leva. Dans sa tête, un silence limpide.
Cinq ans. Cinq ans que je paie tes études. Les ordonnances de maman. Vos courses, vos vêtements, lélectricité, tout. Je fais deux jobs. Je nai pas de voiture, pas dappart à moi, jamais de vacances. Jai vingt-huit ans, et je nai rien acheté pour moi depuis un an et demi.
Calme-toi, commença Suzanne.
Non, maman ! Ça suffit. Jai passé des années à vous assumer toutes les deux, et vous me parlez de devoirs ? À partir daujourdhui, je vis pour moi !
Elle sortit, attrapant juste à temps sa parka. Il gelait dehors, moins cinq, mais Claire ne sentait rien. Une chaleur nouvelle montait en elle, comme si elle sétait enfin débarrassée dun fardeau traîné trop longtemps.
Le téléphone vibrait sans arrêt. Claire coupa la sonnerie et bloqua les deux numéros.
Six mois plus tard. Claire louait enfin un petit studio quelle pouvait soffrir. Lété, elle se permit un vrai week-end à Paris : quatre jours, le Louvre, les quais, les nuits blanches. Elle sacheta une nouvelle robe. Même deux. Et des chaussures.
Elle découvrit par hasard ce quétait devenue sa famille cest une copine du lycée, qui travaillait près de chez Suzanne, qui le lui raconta :
Dis-moi, cest vrai que le mariage de ta sœur a été annulé ?
Claire resta figée, tasse de café suspendue.
Quoi ?
Apparemment, le futur a donné le feu vert puis il a appris quil ny avait pas dargent. Il a pris la fuite.
Claire but une gorgée. Amer et drôlement bon.
Je ne sais pas. On ne se parle plus.
Le soir, assise au bord de la fenêtre de son petit appartement, Claire pensait quelle ne ressentait aucune vengeance, pas la moindre satisfaction mauvaise. Juste une paisible et profonde délivrance, celle dune femme qui a enfin cessé dêtre une bête de somme.