Il recommence à se lécher ! Luc, reprends-le !
Camille lança un regard excédé à Timéo, qui sautillait sans raison à ses pieds. Comment avaient-ils pu tomber sur un tel zozo ? Ils avaient tant réfléchi, consulté des éleveurs, hésité sur la race du chien, conscients de la responsabilité à assumer. Finalement, ils choisirent un berger allemand, espérant un compagnon fidèle, gardien et protecteur. Un peu comme un shampoing trois en un. Sauf que ce protecteur-là, il fallait plutôt le sauver des chats du quartier…
Mais il est encore jeune, attends un peu, tu verras quand il aura grandi.
Jai hâte de voir ce canasson devenir adulte ! Tas remarqué quil mange plus que nous deux réunis ? Comment va-t-on réussir à le nourrir ? Et ne fais pas ce bruit, tu vas réveiller la petite ! grogna Camille en ramassant les escarpins éparpillés par Timéo.
Ils habitaient boulevard Victor-Hugo, au rez-de-chaussée dun grand immeuble des années 50, dont les fenêtres, basses, semblaient encastrées dans le trottoir. Lemplacement était idéal, sauf pour un détail : les fenêtres donnaient sur une cour intérieure sombre, où le soir apparaissaient des ombres, où les hommes du quartier venaient se regrouper, parfois pour discuter, parfois pour se battre.
Camille passait presque toutes ses journées seule, avec la petite Laure, à peine sortie de la maternité. Luc partait tôt au travail au Musée dOrsay, et séchappait ensuite sur les marchés aux puces et dans les bouquinistes de Paris. Son œil de connaisseur un vrai œil dexpert, se moquait tendrement Camille dénichait dans la masse tableaux, livres rares ou objets dépoque. Collectionneur passionné, Luc avait réuni, sans quils sen rendent compte, une jolie collection dœuvres dart. Dans la vitrine du salon trônaient des assiettes en porcelaine de Limoges, des statuettes Art déco, de largenterie ancienne… Camille était inquiète de rester seule avec un tel trésor et un nourrisson, surtout que les cambriolages nétaient pas rares dans limmeuble.
Camille, tu penses que cest mieux si on sort Timéo maintenant ou après le déjeuner ?
Jen sais rien… et de toute façon, ça ne me regarde pas !
En entendant le mot magique « promener », Timéo détala vers lentrée, manquant de glisser dans le couloir, attrapa sa laisse puis revint en bondissant. Quel phénomène ! Il adorait tout le monde, rapportait sa balle à tout passant, mais interdisait lentrée aux inconnus. Un vrai boute-en-train, mais ils lavaient choisi pour assurer leur sécurité, pas pour jouer avec les chats ! Dailleurs, même avec eux, il ne savait pas se montrer impressionnant. Il accourait vers eux, la langue pendante et la balle dans la gueule, croyant se faire un copain. Il sétait dailleurs pris quelques coups de griffes bien mérités. Les chats du quartier, voilà de vrais gardiens ! Demain encore, elle allait passer la journée seule. Son mari partait à Barbizon pour le festival Millet, elle, elle devrait surveiller la vaisselle de collection et promener ce chien aussi maladroit que lunaire… Elle nen pouvait plus de cette routine.
Aux premières lueurs du matin, Luc se leva en silence pour ne pas réveiller Camille. En vain. Camille entendit le sifflement de la bouilloire, le tintement de la laisse, les murmures que Luc adressait à Timéo pour quil ne gémisse pas. Berçée par ces bruits familiers, elle se rendormit. Lorsquelle fut réveillée par sa fille, Luc était déjà parti. La journée commença, simple et tranquille. Nest-ce pas déjà le bonheur ? Ses amies saffligeaient : « Camille, tu tes mariée trop jeune, tu te sacrifies pour ton mari et ta fille, tu passes tes journées à la maison » Pourtant, dans le quotidien, il y avait une part de beauté. Certes, la solitude, lexiguïté de lappartement, le manque dargent lépuisaient parfois, et surtout cette passion dévorante de Luc pour la collection… Désormais, elle devait soccuper de ce grand dadais de chien, mais elle comprenait finalement quon doit aimer ses proches avec leurs qualités et leurs défauts. On ne lui avait jamais promis la perfection. Comprenant cela, Camille se sentit apaisée, décidée à profiter de ce quelle avait plutôt quà regretter ce qui lui manquait.
Assise dans la chambre denfant, elle nourrissait Laure, qui sendormait au sein et la forçait à patienter jusquà son réveil pour finir le repas. On sonna à la porte, mais Camille nalla pas ouvrir : elle nattendait personne et en plein Paris, on ne se déplace pas jusquà lautre bout de la ville sans prévenir. Ces heures silencieuses du matin étaient précieuses. Tout était calme, seules les vieilles horloges résonnaient dans lentrée, et par la fenêtre ouverte flottaient les bruits familiers de la ville : le bourdonnement des bus, le vrombissement des voitures, le crissement dun balai sur le trottoir, des cris denfants Où était passé ce grand nigaud ? Voilà un moment quon ne le voyait plus. Bien sûr, Timéo navait rien dun nigaud, il avait des oreilles superbes, bien dressées cest son caractère qui était un peu foufou. Il fallait vivre avec, le nourrir, le sortir, mais à quoi servait-il ? Une petite caniche aurait suffi.
Elle se perdit à contempler Laure, la bouche repue après avoir tété. Quelle adorable petite fille ! Mon trésor, murmurait Camille en la recouchant. Grandis, cest tout ce quon souhaite…
Cest à ce moment-là quun son étrange résonna depuis le salon. Un craquement, puis un grésillement, comme un appel de détresse. Camille retint son souffle, ôta ses chaussons, et se glissa vers le salon. Ce qui la frappa dabord, ce fut de voir le dos de Timéo, caché derrière le rideau séparant lentrée du salon. A demi accroupi, il fixait la pièce, tendu, la langue pendante. Camille suivit son regard… et sentit son sang se glacer. Dans la fenêtre entrouverte, elle aperçut la moitié dun homme, les bras et les épaules dans la pièce, forçant le passage, luttant pour faire passer son corps sec et nerveux. Ce nétait pas possible, elle rêvait ! Que faire ? Crier ? Lhomme était déjà presque à lintérieur…
Soudain, un cri inarticulé jaillit. Une ombre noire bondit sur le rebord de la fenêtre, et Camille comprit que cétait Timéo. Sélançant dun seul élan, il agrippa le cou du voleur ! « Aaaah ! » hurla lhomme, les yeux exorbités, pris de panique. Camille se précipita sur le palier, appela les voisins, et la suite fut moins terrifiante. Les voisins accoururent, on appela la police. Chacun voulait aider, mais leur présence était dun grand secours. Que serait-elle devenue, seule ? Surmontant sa peur, Camille sapprocha du cambrioleur : pourvu que Timéo ne lui tranche pas la gorge ! Heureusement, il tenait le malfaiteur par le col, fermement mais sans violence. Pas la moindre trace de sang. À chaque tentative de fuite, Timéo resserrait la mâchoire ; dès que lautre simmobilisait, il relâchait sa prise juste ce quil fallait. Comment savait-il faire cela ? Ce prétendu idiot jouait au professionnel. Discrètement, il avait préparé son embuscade derrière le rideau, laissant lhomme sempêtrer dans la fenêtre avant de bondir, puis il lavait maîtrisé selon toutes les règles de lart, sabstenant daboyer ou de blesser. La mission : retenir, pas tuer. Le reste, cétait laffaire de la justice.
Même les policiers les plus expérimentés se souvenaient rarement dun voleur aussi soulagé dêtre interpellé. Le cambrioleur, tremblant sous la mâchoire de Timéo, était ravi de se rendre. Pour sa part, Timéo, tout fier, refusa de lâcher prise jusquà larrivée du brigadier maître-chien. Sur ordre de celui-ci, Timéo ouvrit la gueule et, la mission accomplie, sassit près de la fenêtre, le regard tourné vers lofficier, prêt à servir. Presque au garde-à-vous.
Vous avez une chance incroyable avec ce chien, soupira le brigadier en flattant affectueusement Timéo. Des chiens comme ça, on nen voit pas souvent.
Luc rentra tard ce soir-là. Ouvrant la porte avec précaution, il demeura stupéfait. Il y avait de quoi : Timéo, allongé de tout son long sur le canapé strictement interdit aux animaux prenait ses aises, toutes pattes écartées, tandis que Camille lui caressait le ventre, le cajolait, lui murmurant : « Mon bonheur, mon petit poulain, grandis bien ! Pour la joie de papa et maman. Comme jai pu être injuste envers toi ! Tu ne men veux pas, hein ?… »
Cette histoire ma été confiée lors dun festival Millet par lun des témoins, lexpert en art. Timéo, lui, laurait sûrement racontée autrement : le flair, lembuscade, larrestation Cétait il y a longtemps. Mais chaque fois que jy repense, jimagine encore la patte de Timéo grattant la porte, pressé quon raconte enfin son histoire. Et je comprends aujourdhui quil est essentiel dapprendre à aimer ses proches tels quils sont, avec leurs faiblesses et leurs forces ; nul nest parfait, et notre bonheur tient surtout dans notre aptitude à chérir ce que la vie nous offre.