En voyant Simon dessiner encore un Spider-Man dans son cahier au lieu de recopier l’énoncé du problème, ses parents comprenaient que, dans leur famille, seul le chat aurait droit à un avenir insouciant et confortable.

En observant Jean dessiner pour la cinquième fois de la journée un nouvel Astérix dans son cahier, à la place de rédiger les exercices de mathématiques, mes parents comprenaient que le seul membre de la famille promis à un avenir insouciant et confortable resterait le chat, Aristide.
Des dizaines de professeurs particuliers navaient pas réussi à éveiller chez mon fils le moindre intérêt pour les sciences exactes. Pire, après chaque nouveau professeur, Jean senfonçait davantage dans la philosophie. Pour lui, le monde nétait que futilité ; le vrai bonheur se trouvait dans la paresse, la tarte au chocolat, et les dessins animés sur son téléphone.
Au point où tout espoir semblait perdu, mon père tomba sur une annonce étrange sur Internet : « Vends haltère et transmets passion pour les matières scolaires et sportives à vos enfants, familles, amis, voisins. Méthode unique. Travail sur maths, histoire, français et anglais, biceps, triceps, jambes, épaules, littérature, pectoraux. Gérard. »
Mon instinct de parent se dissipa devant tant de désarroi. Jai composé le numéro ; après quelques sonneries, une voix grave et essoufflée sest fait entendre, rythmée par le fracas du métal.
Jécoute !
Bonjour, cest pour lannonce
Haltère vendue, ma coupé Gérard qui semblait déjà prêt à raccrocher.
Non, non, cest pour, euh, mon fils, il a besoin de rattrapages en maths, en français, en littérature
Âge, poids, capacités du môme ?
La concision de Gérard ma autant rassuré quinquiété. Les bruits de ferraille ont cédé la place au sifflement dune corde à sauter ; jai même cru sentir une odeur de sueur à travers le téléphone.
Neuf ans, vingt-cinq kilos, il commence à poser des additions longues et
Combien il fait de pompes ?
Pardon ? ai-je demandé, incrédule.
Nombre de pompes et de tractions, a-t-il répété.
Je Jen sais rien, cinq peut-être.
Il fait la différence entre préfixe et suffixe ?
Je je dois demander à sa mère
Quels matériels à la maison ?
Matériels ?
Compas, rapporteur, élastique, haltères ?
Euh une règle en bois.
Daccord. Envoyez ladresse, jarrive dans lheure, a répondu Gérard avant de crier : Plus large les jambes, le dos droit ! Je ne vous parle pas, cest histoire géo et il a raccroché.
Je suis resté un instant, jambes écartées, le dos plus droit que dordinaire, puis je suis allé voir Jean.
Pour le prévenir quil aurait un nouveau prof, Jean a réagi comme toujours : il a monté le son de la télévision et a réclamé un thé avec tartines. Il était parfaitement indifférent à léducation scolaire.
La sonnette a retenti. Ma femme, Solène, a regardé dans le judas et aperçu un torse qui a suffi à la complexer.
Bonjour, a-t-elle soufflé, tandis que sengouffrait dans lentrée une montagne de muscles moulée dans un débardeur, exhalant un parfum de shampouinage coco : Gérard. Où est votre champion olympique ?
Vi-Victor, bredouilla Solène, est-ce le drôle dophthalmologue avec la C3 à lunettes à qui tu avais conseillé de corriger sa vue ?
Pardonnez-moi, a lancé une voix venue de lintérieur, il y a confusion, je suis ophtalmo enfin, je létais.
Gérard Martin, professeur, désormais précisa-t-il.
Ah, cest vous, sexclama Victor, mon père, sortant dune pièce. Laissez-moi vous aider avec votre sac.
Gérard passa son immense sac de sport. Pris de court, mon père fut aussitôt entraîné vers le sol sous son poids. Le chat Aristide, pris de panique, détala dun bond vers la cuisine, franchissant deux portes et un couloir fermé.
Mais quy a-t-il là-dedans ? souffla Victor en traînant le sac jusquà la chambre de Jean.
Du matériel pédagogique. Cycle primaire et applications pratiques.
Jean était, comme toujours, affalé sur le canapé, absorbé par son téléphone portable quand Gérard pénétra dans sa chambre, ignorant mon fils et inspectant les murs.
Vous avez une perceuse ?
Pour quoi faire ?
Améliorer son français, répliqua Gérard en sortant une barre de traction, un punching-ball, et une corde.
Je vais demander au voisin Voilà Jean, cest Gérard Martin, ton professeur.
Je tentais de lever de mon mieux ce que jestimais être mon fils, qui ne représentait guère plus quun genou pour Gérard.
Comment faites-vous pour être si musclé ? demanda Jean à la place de « Bonjour ».
En additionnant, répliqua Gérard, empilant calmement des disques dhaltère, lun sur lautre.
Eh bien, je vous laisse
Vous êtes plus fort quAstérix ?
Tu las déjà vu pousser deux cents kilos au développé couché, Astérix ?
Jean ne comprit pas la question, mais quelque chose me dit que non.
Jaime pas les devoirs, osa Jean, voulant clarifier tout de suite la situation.
Les devoirs, cest pour les perdants. Nous, on va bosser les abdos !
Gérard sallongea et commença lexercice ; Jean observait, attendant que le professeur rende les armes. Mais Gérard ne ralenti pas, enchaînant tractions, haltères, puis élastiques et pompes.
Tu as tout retenu ? Tu veux être fort ? Ou tu comptes, comme ton mutant de héros, végéter dans les toiles toute ta vie ?
Jean fit non de la tête.
Bien. Tous les exercices, trois fois quarante-cinq moins trente-neuf répétez après moi. Les abdos pour commencer.
Ça fait combien ?
Dis-le-moi.
Pas de perceuse, mais jai trouvé la visseuse lança mon père, découvrant son fils à faire des pompes. Je reviendrai plus tard, chuchota-t-il, refermant la porte derrière lui.
***
Le lendemain, à cinq heures et demie, le téléphone sonna. Tout juste réveillé, mon père sapprêtait à passer ses nerfs quand il reconnut la silhouette massive et chauve de Gérard dans l’encadrement de la porte. En une nuit, le bonhomme semblait avoir doublé de volume.
Histoire et géo aujourdhui, tenue : baskets, débardeur, short. On commence par un cross en ville avec étude topographique et historique.
Il nest quen CE2, il na pas encore ces matières balbutia mon père.
Il y a aussi la poésie au programme. Vous venez ?
Non merci, jétais bon élève.
Quelle année les Anglois ont-ils quitté la Normandie ?
Euh il faut que je prépare mon café, je vais réveiller Jean.
Revenant quelques minutes plus tard, il chuchota :
Il ne se réveille pas !
Habillez-le, il séveillera sur le chemin, proposa Gérard.
***
Trois fois par semaine, Gérard toquait à la porte, lançant la séance : Lundi pectoraux-triceps-épaules-maths-français ; mercredi dos-biceps-littérature-anglais ; vendredi jambes-géo-histoire.
Après trois semaines, Jean débarqua un matin à la cuisine torse nu. En découvrant les abdos naissants de son fils, mon père tenta de masqué son ventre bedonnant derrière la bouilloire. Jean avait pris de la carrure, se tenait droit, et culpabilisait ses parents de leur sédentarité.
Victor, ça tourne pas rond, murmura maman, un soir. Tu sais ce quil ma demandé pour son anniversaire ?
La PS5 ? Il ma déjà réclamé
Non. Un espalier et un blender à smoothies. Jai peur Ce Gérard nest pas un prof, cest un coach sportif un peu barjo qui va ruiner la santé de Jean.
Mais ils font aussi de la géométrie non ?
Tu as vu un seul bouquin ?
Le tableau des calories
Voilà. Et puis, tu connais les sportifs : pas très vifs
Comment ça, pas très vifs ?
Un peu limités Elle frappa la table en verre. Et notre fils le deviendra aussi si ça continue.
Peut-être mieux costaud un peu teubé que gringalet intello
Non, je veux un enfant normal ! Je veux quon arrête ça !
Le téléphone sonna.
Cest la maîtresse, murmura maman en décrochant.
Allô ? Qua-t-il fait ? Oui, jarrive.
Alors ?
Jean sest battu. Tu vois, je te lavais dit !
Jy vais avec toi.
***
En taxi, mes parents foncèrent à lécole, convoqués par la directrice.
Voilà, avec ce prof, voilà à quoi on arrive, marmonna maman.
La salle du bureau était pleine à craquer : parents, élèves, psychologue scolaire, enseignante. Le vacarme était tel quon aurait cru le piano du cours de musique dà côté désaccordé.
Ici, on nest pas dans une salle de sport ! reprocha une mère à mon père.
Mais quest-ce qui sest passé ? demanda-t-il.
La maîtresse prit la parole.
Jean a forcé quelques élèves à faire de la « montée descaliers » à la récré en faisant le décompte en division fractionnaire.
Pardon ?
Ils devaient se hisser sur la barre en augmentant la difficulté, expliqua Jean.
Chut ! Les autres refusaient. Jean les menaçait.
Mais eux ont commencé ! Ils voulaient me frapper car je corrigeais leur usage de « mal éduqué » et « frimeur ».
Corriger comment ?
En expliquant la déclinaison des mots ! Ils mont sauté dessus, jai répondu, comme dit Gérard Martin, « un trop plein dénergie, hop, tractions ! », et « plutôt diviser en fractions que cogner les sauvages ».
Il a dit que si on recommençait, il nous extrairait la racine carrée ! pleurnicha un élève.
Cet homme des cavernes na rien à faire avec nos enfants ! cria une maman.
Attendez, intervint mon père. Il ny a donc pas eu bagarre ?
Les autres parents firent non de la tête.
Mon fils, en réponse à leur agression, il a répondu par des maths et de la gymnastique ?
Et il a aussi fait courir tout le stade et réciter du Victor Hugo !
Tu vois, il sera pas idiot, ton fils répondit mon père à ma mère, qui hocha la tête.
Je dois présenter mes excuses, déclara alors la directrice.
Quil sexcuse auprès de nous ! gronda un père.
Non, auprès des parents de Jean. Votre fils est un élève modèle, elle lança à mes parents. Mais je dois le transférer.
Justice est faite ! Voilà ce que vous méritez !
Je le fais passer en CM1. Il est bien au-delà du programme, conclut la directrice.
Un silence gêné sinstalla. Dans le bureau, on entendait presque la jalousie ronger les cerveaux de certains parents. Tout le monde sortit en évitant le regard de mes parents.
Allô Gérard Martin, cest Victor On doit passer en CM1, nouveaux cours à prévoir, dit mon père en sortant.
***
Une semaine plus tard, Jean intégra le CM1. Deux semaines après, il participa à une compétition de crossfit, prépara sa première olympiade de littérature, et, un mois plus tard, un des anciens parents appela mon père : il voulait le numéro de Gérard Martin.
En peu de temps sétait formée une mini-section pour enfants à double orientation, où lexclusion narrivait pas pour manque de sport, mais pour mauvaises notes seulement.

Aujourdhui, en refermant ce journal, une chose me reste évidente : il ny a pas quune manière de stimuler la curiosité dun enfant, et les vrais héros sont souvent ceux qui osent sortir du cadre.

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