En voyant Sacha dessiner, une fois de plus, l’Homme-Araignée dans son cahier à la place de l’énoncé du problème, les parents comprenaient bien que, dans leur famille, seul le chat pouvait espérer un avenir insouciant et paisible.

En repensant à cette époque lointaine, je me revois, avec Françoise à mes côtés, observer notre fille Camille qui dessinait encore et toujours un énième Astérix sur son cahier, là où elle aurait dû résoudre des équations. Nous soupirions, comprenant bien que, chez nous, un avenir serein et confortable n’était promis quau chat, Moustache.

Des dizaines de professeurs particuliers étaient passés, sans parvenir à faire naître chez Camille le moindre amour pour les sciences ou la littérature. Au contraire, à chaque nouveau professeur, elle sévadait davantage vers la philosophie. « La vie nest quabsurdité », pensait-elle, convaincue que le vrai bonheur résidait dans la paresse, les mille-feuilles au chocolat de la boulangerie voisine et les dessins animés sur son téléphone portable.

Alors que notre espoir samenuisait, je tombai un jour sur une annonce des plus étranges sur un forum local : « Vends haltères et transmets la passion des matières scolaires et sportives. Pour enfants, proches, amis ou voisins. Méthode inédite. Travaille avec les mathématiques, lhistoire, le français, l’anglais, biceps, triceps, jambes, épaules, littérature, et pectoraux. Gérard. »

Saisi par limpuissance, je composai le numéro. Après quelques sonneries, une voix essoufflée se fit entendre, couverte par de rythmiques bruits de ferraille :
Oui ?
Bonjour, cest pour lannonce, répondis-je.
Les haltères sont déjà vendus, dit Gérard, sur le point de raccrocher.
Non, non, cest pour faire progresser ma fille en mathématiques, français, littérature
Âge, poids, niveau actuel de lélève ?
Le ton bref, à la fois rassurant et inquiétant, mintriguait. Les bruits de ferraille laissèrent place au sifflement dune corde à sauter. Il me sembla même percevoir une odeur de sueur à travers le combiné.
Neuf ans, vingt-cinq kilos, elle commence juste les additions posées, et
Combien de pompes peut-elle faire ?
Pardon ?
Combien de pompes et de tractions ?
Je ne saurais dire Cinq, peut-être ?
Sait-elle distinguer un suffixe dun préfixe ?
Euh Je demanderai à ma femme
Quels outils scolaires avez-vous à la maison ?
Outils ?
Compas, rapporteur, élastique, haltères ?
Nous avons une règle en bois.
Parfait. Envoyez-moi ladresse, jarrive dans lheure, dit Gérard avant de lancer, en criant : Les jambes écartées, le dos droit ! Cest pour mon élève dhistoire, pas pour vous, précisa-t-il avant de raccrocher.

Jeus un bref moment dhésitation, avant daller prévenir Camille dun nouvel intervenant. Fidèle à elle-même, elle monta le son du dessin animé et réclama un chocolat chaud avec une tartine, totalement désintéressée par cet énième essai déducation scientifique.

La sonnette résonna bientôt. Françoise jeta un œil au judas et manqua de sétrangler en découvrant, dans notre hall, une montagne de muscles serrée dans un débardeur, exhalant un parfum de shampoing à la noix de coco.
Bonjour, lança Gérard dune voix grave en entrant dans lentrée. Où est lathlète olympique ?
V Vvient, balbutia ma femme.

De la chambre, une voix séleva :
Désolé, erreur, je suis ophtalmologiste enfin, je létais.
Moi, cest Gérard Pelletier, professeur particulier, aujourdhui, déclara lhomme en tendant un énorme sac de sport. Sitôt la poignée lâchée, le poids du bagage faillit écraser mes pieds. Moustache, le chat, fila dans un sprint record, traversant deux pièces et une porte fermée à clé.

Que transportez-vous là-dedans ?
Matériel pédagogique. Classes primaires et matières appliquées.
Dans la chambre, Camille, absorbée dans son téléphone, ne leva même pas la tête à lentrée de Gérard, qui, sans sadresser à elle, prit le temps dinspecter les murs.
Vous avez une perceuse ?
Pour quoi faire ?
Pour entraîner le français, répondit-il posément, tout en sortant barre de traction, corde et punching-ball.
Jemprunterai une perceuse au voisin, balbutiai-je, croisant déjà le fer de la fatigue. Camille, lève-toi, viens saluer Gérard.
Camille, minuscule à côté de ce colosse, le scruta de la tête aux pieds.
Doù viennent tous ces muscles ? demanda-t-elle.
Des additions verticales, répondit Gérard en empilant des poids comme on aligne des chiffres.
Bon, amusez-vous bien, glissai-je avant de méclipser.

Êtes-vous plus fort quAstérix ?
Astérix lève-t-il cent kilos au développé-couché ?
Camille, perplexe, hésita, puis secoua la tête.

Je naime pas les leçons, annonça-t-elle pour couper court.
Les leçons, cest pour les vaincus. Nous allons renforcer tes abdos.

Gérard sinstalla sur le tapis pour commencer une série dexercices. Camille le regarda, guettant linstant où ce drôle de professeur céderait à la fatigue. Mais Gérard ne fit que varier le rythme et ajouter du poids. Puis il enchaîna haltères, élastiques, et termina par des pompes.

Tu as tout mémorisé ? Tu veux devenir forte, ou passer ta vie comme Obélix, à fouiller dans la poussière ?
Camille fit non de la tête.
Alors, tu men fais trois séries de quarante-cinq moins trente-neuf répétitions, on démarre par les abdos.
Et ça fait combien ?
À toi de me le dire.

Jentrai soudain avec une perceuse, mimmobilisant en voyant ma fille au sol à faire des pompes.
Je repasserai plus tard, soufflai-je en reculant à petits pas, la porte calée derrière moi.

***

Le lendemain, à cinq heures et demie du matin, le téléphone sonna. Sortant péniblement du lit, je mapprêtais à râler contre lintrus, mais la vision du crâne chauve monumental de Gérard fit passer la colère. Il me sembla quil avait encore grossi, que ses cernes eux-mêmes ressemblaient à des biceps.

Aujourdhui, histoire et géographie ! Tenue de rigueur : baskets, short et débardeur. Nous ferons un cross en ville, pour explorer le patrimoine et le paysage local.
Elle na que neuf ans, elle na pas encore tous ces cours, fis-je, encore ensommeillé.
Il faudra aussi apprendre des poésies. Vous venez avec nous ?
Non merci, jétais bon élève.
Dans quelle année les Normands ont-ils quitté la Bretagne ?
Euh je vais réveiller la petite, balbutiai-je, mesquivant vers la chambre de Camille.
Quelques minutes plus tard :
Elle ne se réveille pas
Habillez-la, ça viendra en route, proposa Gérard.

***

Trois fois par semaine, Gérard passait le seuil de la maison. Leur routine sétablit : lundi, pectoraux, triceps, épaules, maths, français ; mercredi, dos, biceps, littérature, anglais ; vendredi, jambes, géographie, histoire.

Au bout de trois semaines, Camille débarqua en cuisine torse nu sous sa salopette, et je cachai instinctivement mon ventre sous la bouilloire, en découvrant sa sangle abdominale parfaitement dessinée. Lenfant se tenait droit, réprimandait déjà ses parents pour leur sédentarité.

Paul, ça commence à me déplaire, souffla un soir Françoise à table. Tu sais ce que Camille ma demandé pour son anniversaire ?
Un skateboard ? Elle men avait parlé
Non. Une barre de traction et un blender pour faire des smoothies ! Je crains que ce Gérard ne soit pas un professeur, mais juste un coach sportif qui va nous bousiller la gamine
Mais ils font des maths, non ?
As-tu vu un seul manuel, une seule fiche entre leurs mains ?
Un tableau des calories, oui
Eh bien voilà ! Tout ça naugure rien de bon. Tu sais bien ce que cest, ces accros à la salle
Accro à quoi ?
À la muscu, bien sûr, fit Françoise en tapant la table. Camille va finir comme eux !
Ce nest pas mieux ça, quune intello chétive ?
Je veux juste une enfant normale ! Jexige que ça cesse !

À cet instant, le téléphone retentit.
Cest sa maîtresse, chuchota Françoise, son visage blêmi. Allô ? Qua-t-elle fait encore ? Oui, jarrive.

Qu’est-ce quil sest passé ?
Camille sest battue. Je te lavais dit ! Ce sport, cest un mauvais signe !
Jy vais avec toi.

***

Arrivés à lécole en taxi, nous fûmes immédiatement convoqués par la directrice. Le bureau était bondé parents, écoliers, la psychologue, lenseignante. Lagitation y était telle que le piano de la salle de musique voisine se désaccordait à vue doreille.

Ici, ce nest pas un gymnase mais une école ! lança une mère dun ton accusateur.

Que sest-il passé, alors ?

La maîtresse prit la parole :
Camille contraignait les camarades à faire la “ptite échelle” pendant la récré, et à compter les exercices par divisions partielles.
Quoi ?
Monter à la barre de traction chacun leur tour en augmentant les difficultés, expliqua Camille.
Silence ! Ces enfants nétaient pas daccord. Camille les menaçait.
Mais ce sont eux qui mont attaquée ! Ils voulaient me taper parce que je corrigeais leur grammaire quand ils insultaient.
Corrigeais comment ?
Jexpliquais les cas de « maladroit » et de « crâneur ». Ils mont bondi dessus, jai dû me défendre. Comme dit Monsieur Pelletier, « trop dénergie, plus de tractions », et « plutôt que de te battre, apprends-leur les fractions ».
Elle a dit quà la prochaine attaque, ce serait extraction de racines carrées ! pleurnicha un garçon.
Un tel énergumène na rien à faire ici ! cria une mère, le visage écarlate.
Attendez, sil vous plaît Je relevai la tête, reprenant mes esprits. Donc pas de bagarre ?
Les enfants secouèrent la tête.

Camille répondait à leur violence par des maths et de la gymnastique ?
Elle faisait aussi courir les autres autour du stade en récitant Prévert !

Tu vois ! grommela Françoise. Moi qui craignais quelle ne devienne quun tas de muscles

Je voudrais mexcuser, intervint soudain la directrice.

Quelle le fasse, cette sauvageonne ! sécria un parent, furieux.

Pas auprès de vous, mais des parents de Camille. Votre fille est impressionnante, fit la directrice, se tournant vers nous. Néanmoins, au vu de ses aptitudes, nous devons la faire passer en classe supérieure.

Enfin une décision juste ! jubilèrent certains.

Nous la faisons passer au CM1. Manifestement, elle maîtrise déjà le programme, déclara la directrice, coupant court.

Un silence pesant emplit la pièce, grignoté seulement par la jalousie des uns et lincrédulité des autres. Tous se dispersèrent, évitant nos regards.

Gérard, je vous appelle car on passe au CM1, elle aura de nouveaux cours, lui annonçai-je en quittant lécole.

***

Une semaine plus tard, Camille fut bel et bien admise en classe supérieure. Deux semaines après, elle participait à un championnat de crossfit puis se préparait à sa première olympiade littéraire pour enfants. Un mois plus tard, lun des parents qui s’était plaint me demanda le numéro de Monsieur Pelletier.

Petit à petit, dans notre quartier, une section enfantine hybride vit le jour : on y excluait non pas pour de mauvais résultats sportifs, mais quand les notes dans le carnet étaient insuffisantes.

Ainsi, de cette curieuse éducation, naquit un souvenir attachant, reflet dune époque, où lon comprit quon pouvait conjuguer génie du corps et de lesprit, même autour dun bon mille-feuille.

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