Écoute, laisse-moi te raconter ce qui sest passé chez les Martin franchement, si tu avais vu la scène ! Tu sais, quand tu vois Clément gribouiller dans son cahier, au lieu de faire ses exercices de maths, dessiner encore et encore un Spider-Man, tu te dis direct : le seul à avoir un avenir tranquille dans cette famille, cest le chat Félix. Les parents avaient tout essayé : timagines, une ribambelle de profs particuliers, mais personne na jamais réussi à lui faire apprécier les maths ou la physique, même pas un peu. Pire, plus il rencontrait de profs, plus il senfonçait dans ses rêveries ; selon lui, la vraie vie ? Que du vent, tout est futile, et le bonheur se trouve dans le farniente, les éclairs au chocolat chez Michalak, et les dessins animés sur son portable.
Bref, les parents étaient complètement perdus. Puis, un soir, le père tombe sur une annonce plutôt étrange sur Leboncoin : « Vends haltère et transmets passion pour les matières scolaires et le sport à vos enfants, famille, voisins, amis. Méthode unique. Je bosse les maths, lhistoire, le français et langlais, les biscotos, les abdos, les jambes, les épaules, la poitrine et la littérature. Jean-Baptiste. » Dans leur désespoir, la vigilance parentale sest littéralement envolée. Le père na pas trop hésité, il a composé le numéro, et là, deux sonneries, et il tombe sur une voix essoufflée, grave.
Oui, jécoute ! Au téléphone, on entendait en fond des bruits de métal qui sentrechoque.
Bonjour, je vous appelle pour lannonce.
Lhaltère est déjà vendu, répond Jean-Baptiste et il allait déjà raccrocher.
Non non, cest pour mon fils, pour des cours de maths, de français, de littérature
Âge, poids, compétences de lélève ?
La concision du gars, je tassure, ça mettait autant en confiance que ça inquiétait. Les bruits de fer sarrêtent, remplacés par le claquement dune corde à sauter. Le père aurait juré sentir lodeur de la sueur à travers le combiné.
Neuf ans, vingt-cinq kilos, il commence les additions en colonne et
Il fait combien de pompes ?
Pardon ? a répondu le père, se frottant loreille.
Pompes et tractions, combien il en fait ?
Jen sais rien, cinq peut-être
Il sait différencier un préfixe dun suffixe ?
Euh… je… faut que je demande à sa mère…
Vous avez quoi comme matériel à la maison ?
Matériel ?
Compas, rapporteur, élastique, haltères ?
Euh… une règle en bois !
Ok. Envoyez-moi ladresse, jarrive dans lheure. Et puis il balance : Plus large les jambes, dos droit ! Cest pour mon cours dhistoire, pas pour vous, hein, il a ajouté, avant de raccrocher.
Le père est resté encore un instant là, jambes écartées, dos raide, puis il est allé voir Clément.
Quand il lui a annoncé larrivée dun nouveau prof particulier, Clément comme dhabitude na pas réagi : il a juste monté le son de la télé et a commandé un thé avec un pain au chocolat.
Quelques minutes plus tard, on sonne à la porte. La mère de Clément jette un œil au judas et aperçoit un torse qui lui donne instantanément des complexes.
Bonjour, dit en entrant dans le couloir une montagne de muscles en débardeur qui sent le shampoing au coco Jean-Baptiste, enchanté, où est votre champion ?
M-m-martin, balbutie la mère. Je crois que le fameux type à lOpel à qui tu avais promis une consultation chez lophtalmo sous son essuie-glace vient darriver
Désolé, crie le père depuis la chambre, petit malentendu, je suis ophtalmo à la retraite.
Jean-Baptiste Dubois, professeur à temps partiel aujourdhui.
Mais cest vous ! Le père ressort de la chambre, tout gêné. Pardon, on ne vous avait pas reconnu. Laissez-moi vous aider avec le sac
Il attrape son sac de sport, mais à peine il le lâche que le père manque de finir par terre. Le chat Félix, lui, terrorisé, a mis moins de deux secondes à traverser lappart, deux pièces et une porte fermée.
Cest quoi ce truc hyper lourd ? souffle le père, traînant le sac jusque dans la chambre de Clément.
Matériel pédagogique. Niveau école primaire et matières appliquées.
Clément, comme toujours, était affalé sur le canapé avec son portable quand la porte s’est ouverte ; même lui a été surpris par cette interruption.
Pousse-toi ! crie le père, mais cétait trop tard. Jean-Baptiste est entré dun pas décidé, a jeté un regard autour de la pièce.
Vous avez une perceuse ?
Pourquoi faire ? demande le père.
Pour entraîner le français, répond Jean-Baptiste en sortant une barre de tractions, un sac de boxe et une corde de la besace.
Je vais aller voir chez le voisin pour la perceuse, souffle le père, exténué. Faites connaissance, cest Clément. Il relève son fils du canapé et à côté de Jean-Baptiste, Clément avait lair minuscule. Fiston, voici Jean-Baptiste Dubois, prof particulier.
Mais comment vous avez fait tous ces muscles ? demande Clément direct, sans dire bonjour.
Avec des additions en colonne, répond Jean-Baptiste, et il empile des disques dhaltère les uns sur les autres.
Bon, amusez-vous bien, dit le père en séclipsant.
Tes plus fort que Spider-Man ?
Il fait deux-cent kilos au développé-couché, lui ?
Clément na pas trop compris la question, mais son instinct lui disait non.
Jaime pas les cours, annonce Clément direct.
Les cours, cest pour les losers. Nous, on va faire des abdos.
Jean-Baptiste se pose au sol et commence la série. Clément le regarde du coin, sûr quil va vite sessouffler, mais non, il accélère même, rajoute du poids. Après les abdos, il enchaîne sur les haltères, lélastique, finit par des pompes.
Alors, tout compris ? Tu veux être balaise, non ? Ou tu penses rester toute ta vie comme ton Spider-Man, englué dans les toiles et la poussière ?
Clément fait non de la tête.
Parfait, alors, tous les exercices : trois séries de quarante-cinq moins trente-neuf. On commence par les abdos.
Mais ça fait combien ?
Justement, dis-moi !
Pas de perceuse, jai trouvé que la visseuse, débarque le père dans la chambre et pile au moment où il voit son fils faire des pompes, il se fige Je reviens plus tard, il chuchote, en sortant sur la pointe des pieds et ferme discrètement la porte.
***
Le lendemain, à cinq heures et demie du matin, rebelote : coup de sonnette. Le père émerge, prêt à râler salement sur le gars, mais quand il aperçoit le crâne chauve de Jean-Baptiste dans lembrasure, il se dit quil na décidément pas assez de vocabulaire pour insulter un type pareil. Jean-Baptiste prend encore plus de place que la veille, même ses cernes on dirait des biceps.
Aujourdhui histoire et géographie, tenue de sport exigée : baskets, débardeur, short. On part pour un marathon à travers la ville pour découvrir le patrimoine et la topographie locale.
Mais il est quen CE2, il n’a pas encore histoire-géo, baille le père.
Y a aussi poésie au programme. Vous venez avec nous ? propose Jean-Baptiste.
God non, jai fait assez détudes.
En quelle année les Mongols ont quitté la région dAquitaine alors ?
Hum je me lève dans une heure pour le taf, je vais réveiller Clément, se débine le père.
De retour quelques minutes après, il chuchote :
Il ne se réveille pas.
Habillez-le, il se réveillera en courant, suggère Jean-Baptiste.
***
Trois fois par semaine, Jean-Baptiste débarquait. Lundi : pectoraux-triceps-épaules-maths-français. Mercredi : dos-biceps-litté-anglaise. Vendredi : jambes-géo-histoire.
En trois semaines, Clément, torse nu dans la cuisine un matin, a exhibé de vrais abdos, et le père, tapant son ventre bedonnant, a eu le réflexe de le planquer derrière la bouilloire. Fiston avait la pêche, marchait droit, et commençait même à engueuler ses parents qui squattaient le canapé.
Un soir, au dîner, la mère a eu un doute :
Écoute Pierre, jai un mauvais pressentiment. Tu sais ce que Clément ma demandé pour son anniversaire ?
Oui, il ma déjà demandé une Xbox
Non, une échelle suédoise et un blender à smoothies. Jai peur que ce Jean-Baptiste ne soit pas du tout un prof Juste un coach qui va casser la santé de notre gosse.
Texagères, ils font aussi des maths
Tu las déjà vu un livre entre leurs mains, toi ?
Si, un tableau des calories.
Justement On les connaît ces mecs de la salle, ce sont pas des lumières, hein !
Tu préfèrerais quoi, un nerd tout maigrichon ou un costaud un peu simplet ?
Non, je veux juste un enfant normal ! Je veux que ça sarrête !
Sur ce, le téléphone sonne.
Cest la prof principale, elle décroche, blêmit Allô ? Quest-ce quil a fait ? Oui, jarrive tout de suite.
Alors ?
Clément a provoqué une bagarre. Tu vois ! Je te lavais dit, rien de bon là-dedans.
Je viens.
***
En taxi, ils foncent à lécole, direct convoqués chez la directrice.
Voilà où on en arrive, un prof particulier, et on se retrouve chez la directrice en CE2 !
Le bureau déborde de parents, délèves, la psy scolaire, la prof principale. Un capharnaüm : on entendrait presque laccordeur de piano râler dans la salle de musique dà côté.
Ici, cest une école, pas une salle de muscu ! attaque une mère.
Quelquun mexplique, ce qui sest passé ?
La prof principale lève la main.
Clément a voulu forcer ces garçons à jouer à la « montée déchelle » à la récré en comptant les séries en division fractionnaire
À faire quoi ?
À faire des tractions au portique, à chaque tour on augmente la difficulté, précise Clément.
Chut ! Ils navaient pas envie, Clément les a forcés par des menaces.
Cest eux qui m’ont provoqué Ils voulaient me frapper parce que je corrigeais leur français quand ils minsultaient.
Corrigeais comment ?
Je leur expliquais la conjugaison des mots « abruti » et « frimeur ». Quand ils mont sauté dessus, jai dû répondre. Comme dit Jean-Baptiste Dubois, « tant que tu as de lénergie, fais des tractions » et « au lieu de cogner les sauvages, enseigne-leur les divisions », dit Clément, penaud.
Il nous a menacés de nous faire extraire les racines si on recommençait ! sanglote un des garçons.
Ce néandertalien na pas sa place ici ! crie une autre mère.
Attendez, reprend le père. Donc il ny a pas eu de bagarre ?
Les « victimes » font non de la tête.
Donc sa réponse à leur agressivité, cétait maths et portique ?
Et il nous faisait courir sur la piste en récitant du Victor Hugo !
Ah, tu vois, tu craignais quil devienne benêt, mais cest tout le contraire, lance le père à sa femme qui hoche la tête.
Je voulais vous présenter mes excuses, annonce soudain la directrice.
Quil sexcuse ! braille un parent en pointant Clément.
Non pas à vous, aux parents de ce garçon. Votre fils se débrouille très bien, répond la directrice aux parents de Clément, mais vu ce quil a démontré, on doit le faire passer en CM1, il a clairement de lavance.
Silence de mort. On sentait la jalousie et la rage gratter derrière les fronts.
Jean-Baptiste, cest le père qui appelle en sortant du bureau, On passe en CM1, il y a plus de matières.
***
Une semaine plus tard, Clément, comme promis, intègre le CM1. Deux semaines après, il part faire du crossfit junior, puis se met à préparer sa première olympiade de littérature jeunesse. Et, un beau jour, Pierre reçoit un message du père dun ex-camarade de classe : tu pourrais me passer le contact de Jean-Baptiste Dubois ?
Peu à peu, le cercle a grandi une mini-section sport-études, où on te recale non pas parce que tes pas un champion de pompes, mais parce que tas des mauvaises notes à lécole.
Incroyable ce que peut produire une méthode à la française, non ?