En vacances à la campagne, nous avons emmené avec nous notre chat urbain, Simon. À la campagne vit son frère de sang, Lémur, ainsi surnommé à cause de ses yeux ronds et globuleux.

Pour les vacances, nous avons emmené avec nous, depuis Paris, notre chat Augustin. À la campagne, dans un petit village de Bourgogne, habite son frère de sang, Léandre. Léandre doit son surnom à ses yeux étonnamment globuleux ici, on ne fait pas vraiment dans la dentelle pour les sobriquets.

Au début, pour Augustin, ladaptation savère difficile. Malgré sa carrure modeste, Léandre simpose comme un vrai chef, menant la vie dure à son frère. Il le chasse des réserves et, tout en le repoussant, souffle bruyamment comme les invités insupportables de certains plateaux télé bien connus.

Un jour, Léandre commet lerreur banale du petit caïd il se croit invincible et attaque Augustin ouvertement. Augustin, d’un geste nonchalant et presque aristocratique façon “laissez-moi donc tranquille, cher comte”, tend une patte tel un éventail et, par mégarde, assène un crochet du droit. Léandre atterrit alors la tête la première dans la poubelle, doù il faut le tirer tant bien que mal.

Cest ainsi, dans un concours de circonstances ridicules, digne de son caractère, quAugustin se hisse sans le vouloir au sommet de la hiérarchie féline du village.

Ici, les chats sont vus surtout dun point de vue utilitaire : seul lhiver sauve Augustin des travaux champêtres. Lalimentation, cest de limprovisation pure, rien de régulier. Augustin peine à sy faire. Lui qui, à Paris, dînait à heure fixe sur des assiettes de porcelaine, servi par le majordome !

Le choc est rude, ses instincts refont vite surface. Souvent, je le surprends en pleine nuit, le museau plongé dans une marmite sur la cuisinière. Léandre, posté en vigie près du tabouret, souffle vigoureusement pour avertir Augustin de mon arrivée. Ce dernier se tourne vers moi, lair las, et rassure son frère : « Pas de panique, celui-là est des nôtres, il a lart de fouiller dans le frigo dans le noir, tu devrais voir ça »

Un jour, on juge Augustin prêt : on le sort dans la cour, on le pose délicatement sur la neige. Quand il se retourne, sa bouille est toute blanche et ses yeux portent la tristesse d’une vie manquée, tel Alain Delon dans une scène dramatique de cinéma. Plus question de le mettre dehors ensuite.

Un soir, les amis de mon fils Pierre, les gamins du coin, débarquent à la maison. On sinstalle tous dans le salon, ambiance chaleureuse, et je leur lis à haute voix des contes de Maupassant. Sur le passage où la marâtre se transforme en chatte noire tapie dans lombre, la porte grince terriblement : Léandre entre, trottinant fièrement.

Hélas, Augustin avait fini par enseigner à son frère son astuce préférée : ouvrir nimporte quelle porte avec une patte, même les plus retorses.

Le salon est minuscule, mais les enfants et moi réussissons à nous éparpiller. Lun deux termine coincé dans la fenêtre, sauvé de justesse d’une chute dehors par sa grand-mère, qui par ailleurs le régale de bons petits plats.

Ah, joubliais de préciser : Léandre est complètement, intensément noir, sans une tache. Avouez, il est rare quun classique fasse autant deffet sur les enfants daujourdhui.

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