En vacances à la campagne, nous avons emmené avec nous notre chat citadin, Simon. À la campagne, Simon retrouve son frère Lemur, surnommé ainsi à cause de ses yeux ronds et globuleux.

Pour les vacances à la campagne, nous avions emmené avec nous depuis Paris notre chat, Sébastien. À la ferme, vit le frère de Sébastien, un certain Léonard. Il doit son surnom, “Lémurien”, à ses grands yeux écarquillés qui semblent toujours étonnés. Ici, à la campagne près de Dijon, les gens ne sembarrassent pas vraiment de formules de politesse.

Au début, la vie na pas été facile pour Sébastien. Malgré sa carrure modeste, Léonard lui a imposé son autorité, le chassant des coins chauds et sifflant férocement, tel un invité grincheux dans une émission de Laurent Ruquier.

À un moment, Léonard a commis lerreur classique des voyous de banlieue il sest cru invincible et a attaqué Sébastien de front. Sébastien, avec nonchalance, balayait lair de sa patte comme un éventail, dans le genre “mais laissez-moi, Comte”, et sans faire exprès lui asséna un crochet du droit monumental : il a fallu déloger Léonard du bac à déchets.

Cest ainsi, incidemment et sans éclat, comme pour toutes les choses dans sa vie, que Sébastien sest retrouvé au sommet de la hiérarchie féline.
Ici, personne ne sattarde à cajoler les chats : Sébastien na échappé aux travaux des champs que parce quon était en plein hiver.
Le nourrir relève dun certain art et se fait de façon très irrégulière. Sébastien avait du mal à sy habituer, lui qui, en ville, mangeait sur de la porcelaine à heures fixes et était servi par un majordome.

Lanxiété lui a vite réveillé ses instincts. Il marrivait souvent de le surprendre en pleine nuit, dressé sur la cuisinière, le museau plongé dans la marmite.
Léonard, posté en sentinelle contre le tabouret, lançait des feulements désespérés pour prévenir son frère de mon apparition. Sébastien tournait mollement la tête dans ma direction et miaulait à Léonard : “Celui-là, ne crains rien cest lun des nôtres, tu devrais le voir fouiller le frigo dans le noir.”

Un jour, on a pensé que Sébastien était prêt, alors on la sorti dans la cour et posé dans la neige. Quand il sest retourné, sa gueule toute blanche et son regard triste rappelaient celui dAl Pacino dans “Le Parrain” à la scène finale une tristesse davoir peut-être raté sa vie. On na plus jamais tenté de le sortir.

Un soir, les amis de mon fils, Antoine, sont venus lui rendre visite. Nous étions tous installés confortablement dans le salon, et je lisais pour les enfants “La Nuit de Mai” de Musset. Au passage sur la belle-mère métamorphosée en chatte noire qui claquait des griffes sur le plancher, la porte du salon sest ouverte dans un grincement effrayant, et dans la pièce trottait le chat Léonard.

Par malheur, Sébastien avait transmis à son frère son fameux tour : ouvrir nimporte quelle porte dune simple patte.
Le salon était minuscule, pourtant nous avons tout de même réussi à nous dissiper dans tous les coins avec les enfants. Il a fallu sortir un garçonnet de la fenêtre ; seule sa grand-mère, qui le nourrissait comme il faut, lui a évité de finir dehors.

Ah oui, au fait, il est temps de préciser que Léonard est dun noir profond, sans une seule tache. Avouez tout de même, il est rare de voir la littérature classique faire un tel effet sur les enfants daujourdhuiDepuis ce soir-là, dès que la nuit tombait, personne n’entrait plus dans le salon sans jeter un œil prudent à la porte, de crainte dy surprendre les deux frères, assis côte à côte en parfaits conspirateurs, tels deux vieillards sardoniques veillant sur la maisonnée. Antoine et ses amis leur avaient taillé un trône improvisé dans un vieux fauteuil à fleurs, couvert de couvertures élimées. Les enfants, eux, leur laissaient désormais une assiette de croquettes sur la table basse, pour apaiser les esprits, prétendaient-ils, dun ton cérémonieux qui faisait rire les adultes.

Jamais Sébastien ne retourna dans la neige ; il préférait la chaleur du poêle et lombre rassurante de Léonard, dont les yeux lunaires brillaient à la lumière vacillante. Les deux frères, enfin réconciliés, régnaient ensemble sur lhiver dijonnais, partageant la maison, la nourriture, et jusquaux secrets de la nuit. Bientôt, on nentendit plus de portes grincer sans raison, ni de feulement inquiet dans le couloirjuste le doux froissement du velours contre les bras dun fauteuil, et dans le silence, le souffle paisible de deux chats à qui, pour une fois, la vie semblait devoir sourire.

Quant à moi, chaque soir, jabaissais les lumières et murmurais à Sébastien, tandis quil sendormait en boule contre Léonard : Tu vois, à la campagne aussi, on finit par trouver sa place. Et parfois, il me semblait quil ronronnait, presque sur le ton dun rire entendu, comme sil était devenu, enfin, le parrain de ses propres aventures.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: