Pour nos vacances à la campagne, nous avons emmené avec nous notre chat urbain, Baptiste. Dans le village, le frère de Baptiste, Gustave, habitait déjà. Gustave porte ce prénom étrange à cause de ses yeux très ronds et un peu exorbités ici, personne ne prend de pincettes avec les surnoms.
Au début, Baptiste a eu du mal à sintégrer. Même sil est plutôt petit, Gustave a tout de suite imposé sa loi de laîné. Il chassait son frère des réserves de nourriture en crachant férocement, un peu comme certains chroniqueurs sur les plateaux télé hexagonaux.
Puis un jour, Gustave a commis la classique erreur du caïd : il sest cru invincible et sest jeté sur Baptiste à découvert. Baptiste, nonchalamment, a écarté Gustave de la patte, tel un marquis distrait, et a malencontreusement lancé un crochet du droit. Il a bien fallu déloger Gustave de la poubelle de la cuisine après ça.
Cest ainsi, tout à fait par hasard et presque malgré lui, que Baptiste est devenu le chef de la chaîne alimentaire dans la maison.
À la campagne, on considère les chats comme des auxiliaires agricoles : ce nest que parce quon est en plein hiver que Baptiste a échappé aux corvées de chasse aux souris.
Le repas, là-bas, cest une aventure créative et souvent imprévisible. Baptiste, qui avait lhabitude en ville de manger à heure fixe dans des gamelles dargent, servi par le majordome, avait du mal à sy faire.
Le stress a vite réveillé ses instincts : plus dune fois, je lai surpris en pleine nuit, la tête plongée dans la marmite encore tiède sur la cuisinière.
Gustave, posté sentinelle au pied dun tabouret, sifflait comme un diable, avertissant son frère de mon arrivée. Baptiste, à peine concerné, se tournait vers moi et miaulait à Gustave : « Celui-là tu peux y aller, il est des nôtres. Tu devrais voir comme il farfouille dans le frigo la nuit. »
Un jour, ayant décidé que Baptiste était prêt, nous lavons envoyé dans la neige du jardin. Quand il sest tourné vers nous, la gueule toute blanche, il avait dans le regard la résignation dun Jean Gabin dans la scène finale dun vieux film noir. Depuis, il ne demande plus à sortir.
Un soir, les amis du coin sont venus voir Étienne, mon fils. Nous étions tous installés, blottis dans le salon, et je lisais aux enfants « La Nuit de mai » de Musset. Au passage où la marâtre se métamorphose en chatte noire et gratte le plancher de ses griffes, la porte du salon a grincé effroyablement : Gustave est entré, marchant dun air théâtral.
Malheur ! Baptiste avait appris à son frère son célèbre tour : ouvrir toutes les portes dun coup de patte, peu importe leur difficulté.
Le salon était minuscule, mais les enfants et moi avons réussi à nous disperser aux quatre coins. On a retrouvé lun deux accroché à la fenêtre seule la grand-mère la empêché de tomber, elle qui le nourrit si bien dordinaire.
Ah, au fait, il est peut-être important de préciser que Gustave est absolument, désespérément noir.
Avouez quil est rarissime que les grands textes fassent autant deffet sur les enfants daujourdhui.