En entrant dans lappartement, Élisabeth marqua un arrêt. À lentrée, soignées et bien rangées à côté de leurs chaussures à elle et à celles de Julien, se trouvaient une paire descarpins. Elle les reconnut tout de suite cétait ceux de la sœur de Julien, Chantal, élégants, chers, à talons hauts. Que faisait-elle là ? Élisabeth navait pas souvenir que Julien lait prévenue de la visite de sa sœur.
Élisabeth, ton mari est encore en déplacement ? lappela son collègue, Paul, alors quelle se dirigeait vers larrêt de bus. Tu veux quon sarrête prendre un chocolat chaud dans ton petit café préféré ? On pourrait discuter, car on se croise toujours à la va-vite, salut, à bientôt.
Désolée Paul, pas ce soir. Julien ma promis de rentrer tôt ; on doit se décider pour la cuisine, on na pas fini de sinstaller après les travaux. Et dailleurs, il nest pas parti en déplacement depuis un moment.
Et il est vraiment toujours à la maison à lheure ? demanda Paul dun ton faussement léger.
Pas toujours, sourit Élisabeth en secouant la tête, On a vraiment besoin dargent en ce moment, il doit donc travailler plus tard. Dès quon aura tout léquipement, il rentrera plus tôt.
Je comprends, fit Paul, lui souhaitant une bonne soirée avant de séloigner vers une autre direction.
Cette fois, Élisabeth eut de la chance : le bus arriva sans retard, ce qui nétait jamais le cas dordinaire. Elle avait pu quitter le travail plus tôt, donc elle avait de lavance. Assise près de la fenêtre, elle se laissa aller à ses pensées.
Autrefois, elle et Paul avaient pensé se marier, mais leur rupture avait été sans grande raison, même désormais elle ne se souvenait plus pourquoi. Julien était arrivé peu après, et elle avait accepté de lépouser presque par provocation regarde, tu vois bien que je ne suis pas seule, alors tant pis pour toi.
Paul avait ensuite tenté de se réconcilier il sétait excusé, il lui avait promis le bonheur, fidélité et respect, mais Élisabeth sétait déjà trop attachée à Julien et avait fini par croire que, Paul, elle ne lavait jamais réellement aimé.
Avec le temps, elle cessa dy penser, jusquà ce que Paul soit muté dans leur agence locale en provenance du siège.
Il prétendait être agréablement surpris par le hasard, mais Élisabeth soupçonnait quil avait fait exprès, sachant quelle travaillait ici. Et pourtant, cela lattendrit quil soit toujours célibataire et ait gardé pour elle la même douceur.
En son for intérieur, elle lui souhaitait vraiment le bonheur, et peut-être, quelque part, enviait à peine celle qui deviendrait sa femme : Paul savait charmer, il était un vrai romantique.
Quant à elle, elle ne pouvait pas dire quelle avait eu de la malchance avec son mari ; simplement, il travaillait beaucoup. Il sefforçait de tout leur offrir, quils ne manquent de rien, mais il ny avait presque plus de temps pour le couple.
Ils vivaient justement chez Chantal, la sœur de Julien, qui leur avait prêté son appartement, le temps que ses enfants soient petits.
Chantal, avec son mari, ne connaissait pas de difficultés financières elle navait même jamais travaillé ; ils navaient pas besoin de louer lappartement, cétait simplement un investissement pour lavenir des enfants.
Julien et Élisabeth avaient fait les travaux à leur goût Chantal avait autorisé, et maintenant ils achèteraient les meubles. Mais souvent, Élisabeth pensait quil aurait peut-être mieux valu louer un appart déjà aménagé.
Tout largent investi ici aurait suffi pour louer plusieurs années, voire commencer un crédit immobilier. Julien, pourtant, avait été ravi lorsque Chantal leur avait proposé ce logement.
Élisabeth descendit du bus, traversa à vive allure la rue, et se dirigea vers limmeuble. Lodeur dans lair annonçait une pluie prochaine, mais ce soir elle nétait pas dhumeur à apprécier la fraîcheur promise.
Les pensées se bousculaient dans sa tête, tournant en rond sans sattarder. Depuis combien de temps vivaient-ils ici ? Un an, un an et demi ?
Impossible de préciser, mais le fait que cet appartement lui paraisse toujours provisoire ne cessait de la troubler. Ils avaient refait la déco, sinstallaient, attendaient mieux, comme si leur vraie vie devait commencer plus tard, sans savoir quand.
Arrivée devant la porte, elle remarqua quelle marchait très lentement, repoussant inconsciemment le moment dentrer. La porte dentrée céda avec son cliquetis habituel, la laissant dans le couloir sombre. Élisabeth gravit lescalier jusquau quatrième.
Les paliers défilaient, et une tension étrange sinsinuait en elle.
Dans lappartement, elle sarrêta net. À lentrée, près de leurs chaussures, étaient posés les escarpins de Chantal.
Tout de suite, elle les reconnut ceux de la sœur de Julien, luxueux. Que faisait-elle là ? Élisabeth était sûre que Julien navait rien dit sur cette visite.
Élisabeth était sur le point dappeler, de dire quelle était rentrée, mais une intuition la retint. Ce nétait pas le moment dentrer tout de suite. Elle demeura immobile, à lécoute.
On voulait partir en voyage, mon mari et moi, dit la voix de Chantal. Mais avec ses problèmes au boulot, il na pas pu poser de congés, alors jai pensé te donner les billets. Mais à une condition… Son ton se fit plus autoritaire, tu partiras pas avec ta femme, mais avec Marion.
Élisabeth fut glacée. Avec Marion ? Cet étrange nom lui revenait : Julien avait mentionné cette amie, la copine de Chantal, que sa sœur avait tenté de lui présenter.
À lépoque, Élisabeth navait pas prêté attention à cette histoire. Entendre ce prénom maintenant réveillait en elle une crainte sourde.
Je nai pas besoin de Marion, la voix de Julien était agacée. Chantal, je tai déjà dit que je suis avec Élisabeth ! Jai une femme, pourquoi tu insistes ?
Élisabeth respira, soulagée. Chantal essayait simplement dimposer ses idées, comme souvent. Elle était sur le point dentrer, de montrer quelle était là, mais Chantal reprit.
Oh, arrête un peu ! Tu as aimé Marion, tu voulais lépouser, puis tu tes vexé pour pas grand-chose ! Ne fais pas lentêté, je vois bien que cette Élisabeth ne te correspond pas. Marion, cest une vraie perle.
Élisabeth resta paralysée, tentant de digérer. Aimé ? Il voulait se marier ? Et à elle, il avait dit que Marion comptait pour rien. Fixant le parquet, elle tentait de se contenir, mais les mots de Chantal la hantaient.
Peu importe, répondit Julien, son ton teinté dagacement… et de doute ? Cest fini, je ne veux plus en parler. Je suis marié, cest Élisabeth que jaime.
Tu dis ça, mais on sait très bien tous les deux que tu as épousé Élisabeth uniquement pour rendre Marion jalouse, quand elle est partie avec un autre. Puis elle voulait revenir, elle regrettait, te suppliait… Et toi tu las punie en te mariant.
Ces paroles brûlèrent Élisabeth. Pour se venger ? Avait-il épousé Élisabeth seulement pour prouver quelque chose à quelquun ? Une angoisse lenvahit. Elle se souvenait que, elle aussi, avait épousé Julien dans la foulée de sa rupture avec Paul.
Mais si Julien avait eu les mêmes raisons au début, est-ce que cela comptait encore ? Aujourdhui, ils saimaient vraiment, non ? Elle attendait, le souffle suspendu, la suite des mots de Julien.
Cest du passé, dit la voix de Julien. Je suis marié, jai une responsabilité envers ma femme.
Des responsabilités ? Chantal ricana. Vous navez même pas eu denfants ! Heureusement, dailleurs. Tu nas pas oublié où tu vis ? Avec Élisabeth, tu nauras jamais rien à toi, tu dépendras toujours des autres. Marion, elle, vient davoir un appartement trois pièces offert par ses parents, tout neuf… Et elle taime encore, elle attend que tu te décides.
Élisabeth se blottit contre le mur froid, submergée. Comment Chantal pouvait-elle dire ça ? Mais elle nattendait qu’une chose : la réponse de Julien.
Arrête, Chantal, murmura-t-il, sa voix égalant son trouble. Le logement, cest pas tout. On a un toit, et on achètera le nôtre, tôt ou tard.
Mais Chantal ne lâchait rien :
Tu refuses juste de changer. Marion a toujours été la meilleure pour toi, cest la rancune qui tempêche de voir clair. Avec elle, tu auras stabilité, foyer… Tout ce que tu mérites. Tu ne seras jamais heureux avec Élisabeth.
En plus, ajouta Chantal, tu sais bien que je ne peux pas vous laisser cet appartement indéfiniment. J’ai d’autres projets, il va falloir bientôt partir.
Marion est au courant de ton manège ? demanda soudain Julien.
Bien sûr ! répondit vivement Chantal. Cest d’elle que vient lidée. Elle sait que tu laimes encore. Toute cette histoire de billets, cétait son plan. Elle ma demandé de ten parler.
Le silence sinstalla. Élisabeth sentit ses pensées tourner follement. Pourquoi Julien se taisait-il ? Prenait-il au sérieux la proposition de sa sœur ?
Que vais-je dire à Élisabeth ? souffla-t-il enfin.
Dis-lui que tu viens maider à la campagne, pour les travaux, lança Chantal dun ton désinvolte. Et tu pars à la mer avec Marion. Simple comme bonjour.
Élisabeth nen pouvait plus. Silencieusement, elle sortit de lappartement et séloigna sans se retourner.
Ses pas la guidèrent jusquà une petite brasserie tranquille, presque déserte. Un air doux y flottait, la lumière tamisée, et dehors la nuit tombait lentement. Éreintée, perdue, elle sinstalla près de la vitre et commanda machinalement un chocolat chaud vanille. Ses pensées se heurtaient sans cesse elle ne pouvait se détacher des mots entendus chez elle.
Les paroles de Chantal résonnaient en boucle, impossible de croire que son mari lui avait si longtemps caché la vérité. Quil avait tu un projet de mariage avec une autre… Et une amie de sa sœur, en plus ! Élisabeth se sentait trahie, mais surtout blessée. Le mariage nétait-il quune revanche sur une ancienne histoire ? Elle pensait que Julien lavait réellement choisie, mais visiblement il y avait bien plus sous la surface. Pourtant, elle, au contraire, refusait même daccepter un simple dîner avec Paul, alors la plage, jamais ! Et elle aimait Julien de tout son cœur, définitivement.
La nuit sétait installée dehors, Élisabeth restait accoudée à la table du café, observant les lumières danser à travers les gouttes de pluie. Elle navait même pas touché son chocolat. Le temps semblait suspendu.
Julien navait pas cherché à la joindre, ne sétait pas inquiété de son absence. Il doit déjà préparer ses valises pour la mer avec Marion…” pensa-t-elle, amère, “et il se fiche bien de savoir où je suis.
Mais en cherchant son téléphone, elle constata quil était déchargé.
Dans un soupir, Élisabeth se résolut : elle devait rentrer. Se forçant au courage, elle revêtit son manteau et affronta le vent du soir, froid et piquant. Elle rentrait, se répétant quentre Julien et elle, cen était fini. La séparation était inévitable, elle se préparait en silence.
Devant l’immeuble, la boule au ventre se resserra. Elle gravit les escaliers, tourna la clef et entra. Une étrange paix régnait. Pas de télé, pas de bruit de cuisine. Mais des sacs posés dans le salon : Julien rassemblait ses affaires. “Voilà, il part vraiment”, pensa-t-elle.
Quest-ce que tu fais ? demanda-t-elle machinalement, devinant déjà la réponse, convaincue quil sapprêtait à rejoindre Chantal à la campagne. Pourtant Julien dit autre chose :
Élisabeth, on part dici. Jai trouvé un nouvel appartement. Ce nest que temporaire, puis on verra pour le crédit. Il sarrêta un instant, lobservant. Pourquoi tes rentrée si tard ? Jai essayé de tappeler toute la soirée, ton portable était coupé. Tu fais des heures sup ?
Élisabeth nen croyait pas ses oreilles. Tout ce quelle songeait à dire, tout ce quelle avait préparé, seffondrait. Désemparée, elle hocha la tête, incapable de répondre.
On part ? demanda-t-elle, doucement.
Julien, voyant son trouble, sapprocha pour lexpliquer :
Je me suis disputé avec Chantal, souffla-t-il. Jen ai assez. Je ne veux plus dépendre delle. On doit avoir notre chez-nous.
Élisabeth sentit son corps se détendre, mais elle savait que la discussion nétait pas finie. Julien sinstalla sur le bord du canapé, linvitant à sasseoir près de lui. Il lui raconta tout sur la conversation avec Chantal.
Je taurais dû tout dire plus tôt, avoua-t-il dune voix basse. Oui, jai eu une histoire avec Marion, et il est vrai que je tai épousée en partie pour tourner la page. Mais, Élisabeth, saches-le : tout cela est fini. Tu es la seule que jaime vraiment, et je ne veux pas te perdre.
Élisabeth lécoutait, et peu à peu, le soulagement prenait le pas sur la peine. Certes, resterait en elle la blessure du non-dit, mais lessentiel, à présent, cétait de pouvoir enfin se parler ouvertement.
Pardon de ne pas tavoir tout raconté plus tôt, murmura Julien, la tête basse. Quand tu mas parlé de ton projet de mariage avec Paul, jai cru que mon histoire serait déplacée. Et après, je nai plus osé aborder ce sujet.
Élisabeth soupira, les larmes lui montant aux yeux mais cétaient des larmes dapaisement.
Daccord, souffla-t-elle, ce qui est passé doit rester derrière. Tu as vraiment trouvé un nouvel appartement ?
Oui, acquiesça Julien, Pour linstant cest provisoire, mais au moins on est libres, loin de Chantal et de ses intrusions. On y arrivera, je te le promets. Après, on prendra un crédit, on fera tout comme il faut.
Élisabeth acquiesça. Elle sentait que ce nouveau départ était le bon. Enfin, ils vivraient pour eux, sans subir les projets ou les conseils des autres.
Alors, dit Julien dans un sourire, On sy met ?
Élisabeth ne sut quoi dire, elle se contenta dacquiescer à nouveau. Tout ce quil leur restait à faire, c’était croire quune nouvelle vie commençait à présent, malgré le passé, toujours à laisser loin derrière eux.