En découvrant qui son mari avait ramené cette fois-ci, la femme a éclaté de rire tellement fort que trois chatons, arrivés attirés par le bruit, se sont cachés derrière ses jambes.

En voyant qui son mari avait ramené cette fois-ci, Éloïse éclata de rire si fort que les trois chatons, effrayés par ce brouhaha, vinrent se cacher derrière ses jambes. La chatte, reconnaissant sa portée, se dégagea des bras de Paul et se mit immédiatement à lécher tendrement ses petits.

Paul conduisait un petit utilitaire pour des livraisons diverses autour de Lyon. La société possédait une base en périphérie où stationnaient une dizaine de véhicules semblables. On y trouvait un parking, une salle pour le déjeuner et un système dhorodateur pour pointer les entrées et sorties du personnel.

Ce matin-là, il avait démarré son vieux fourgon, qui, fidèle à lui-même, vibrait, toussait et faisait ses bruits habituels. À la pause, il coupa le contact et sapprêta à rejoindre ses collègues déjà installés à table, quand il perçut un son étrange sous le capot.

On aurait dit un couinement de courroie, ou le ventilateur qui heurtait quelque chosealors que le moteur était à larrêt. Intrigué, Paul jeta un regard à ses compagnons, puis décida denquêter. Il ouvrit le capot et resta bouche bée : là, sur la grille de ventilation, se tenait un minuscule chaton noir couvert de cambouis, miaulant pitoyablement.

Paul sentit ses jambes fléchir. Il imagina brièvement ce qu’il aurait retrouvé si le petit sétait retrouvé dans le moteur en marche. Il se ressaisit, prit délicatement le chaton, referma le capot et retourna dans la cabine.

À la maison, Éloïse ne tarda pas à lui faire la morale :

Sacré idiot ! Tu nas pas vérifié ta voiture avant de partir ? Et si tu lavais écrasé ? La prochaine fois, tu peux dormir dehors ! Compris ?

Paul tenta de se défendre, mains ouvertes. Pendant ce temps, le chaton ronronnait dans les bras dÉloïse, qui lemporta aussitôt à la salle de bain. On lentendit ensuite murmurer de tendres paroles et faire des bruits de bisous.

Paul soupira lourdement. Il essaya de se souvenir de la dernière fois quil avait entendu ce genre de douceur envers lui, et ne trouva rien. Il sortit donc, lesprit pensif, pour retourner travailler.

Le lendemain, vigilant, il ouvrit le capot : rien à signaler. Puis il sagenouilla pour inspecter sous le véhicule. Et là

Un autre chaton, cette fois roux et blanc, était assis, le regardant joyeusement. Dès que Paul approcha, le petit miaula, bondit vers lui et se lova dans ses bras. Déconcerté, il réfléchit à ce quil fallait faire. Songeant aux paroles sévères de sa femme, il prit la route pour rentrer.

À son arrivée, Éloïse ne cria pas. Au contraire, elle lui adressa un regard complice :

Pas mal, mon cher. Peut-être le geste le plus sensé que tu aies eu en vingt ans.

Bravo ! fit-elle, emportant le second chaton à la salle de bain, bientôt suivie du premier.

La journée de Paul se déroula alors paisiblement. Il se sentait étrangement fier et confiant. Le soir venu, la famille dînait à quatre : les deux chatons grimpaient sur les genoux dÉloïse, la griffant gentiment, et elle riait comme quand ils étaient jeunes. Ce rire, il lavait aimé dès le début de leur histoire.

Au petit matin suivant, Paul vérifia nervusement sous le véhicule.

Mon Dieu ! souffla-t-il.

Un troisième chaton, gris avec des taches blanches, se tenait là. Paul lemporta à la maison.

Le soir, Éloïse le conduisit chez une vieille guérisseuse du quartier. Après avoir ausculté Paul, elle diagnostiqua : deux charmes, trois malédictions et un mauvais œil. Un mois de traitement et cinq cent euros.

Le lendemain, Paul hésitait à approcher sa voiture. Il alluma une cigarette, tenta de rassembler son courage puis regarda sous le châssis. Il aperçut une grande chatte grise, aux mamelles pendantes, la mère des trois chatons.

Quest-ce que jai encore fait ? soupira-t-il, résigné.

Il ouvrit la porte de la cabine. La chatte miaula et monta avec agilité.

De retour chez lui avec la maman-chatte, Éloïse rit si longtemps et tellement fort que les trois chatons, accourus à ce vacarme, se réfugièrent à ses pieds. La chatte, retrouvant ses petits, se libéra et les câlina.

Paul, sidéré, regardait la scène comme sil la voyait pour la première fois.

Mais quest-ce quelle fait, enfin ? sadressa-t-il à Éloïse, cherchant à comprendre.

Mon pauvre naïf ! répliqua-t-elle en riant. Tu ne vois pas ? Elle a trouvé un foyer pour ses petits, et elle en a profité pour sinstaller elle-même.

Éloïse caressa la chatte-maman, hocha la tête en souriant.

De toute ma vie, je nai vu une telle ingéniosité Il faut vraiment un esprit félin particulier pour oser ce plan !

Vers la fin de la semaine, Éloïse annonça quil était temps pour Paul daller pêcher. Surpris, il en resta bouche bée, les yeux écarquillés.

Vas-y, vas-y ! dit-elle avec assurance. Jinvite mes amies, alors laisse-nous la maison ! Compris ?

Jai compris répondit-il, ne sachant sil devait se réjouir ou sinquiéter. Mais, en vérité, son avis navait aucune importance.

Avant son départ, Éloïse lembrassa.

Jai toujours su que tu étais quelquun dexceptionnel.

Paul sorti sur le perron et regarda autour de lui.

Seigneur, comme la vie est belle, ici ! murmura-t-il. Comment ai-je pu ne pas men rendre compte plus tôt ?

Les oiseaux chantaient. Il se sentit soudain léger, comme si leur musique résonnait aussi en lui.

Pendant ce temps, les amies dÉloïse arrivaient chacune munie dune bouteille de champagne et de tartes. Toutes se rassemblèrent autour de la grande chatte grise, qui sinstalla au centre de la table. Les femmes levèrent leur verre :

À la maîtresse de maison, qui a su donner une vie heureuse à ses enfants et à elle-même !

Plus tard, personne ne se souvint du motif du prochain toast. La chatte sétala sur la nappe, les yeux pétillants. Elle savait quici, elle était aimée, quici, cétait son foyer.

Sur le canapé, ses trois petits dormaient en paquet, paisibles et sereins.

Alors, avant de conclure, portons ce toast simple :

Que la santé accompagne toutes les femmes intelligentes, et leur mari chanceux de vivre près delles.

Et que chacun de nous puisse trouver telle chance et telle harmonie dans sa vie.

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