En annonçant à son compagnon qu’elle attendait un enfant, Anne a lu aussitôt sur le visage de Paul toute sa surprise. Il était évident qu’il ne s’attendait pas à cette nouvelle et qu’il n’envisageait pas de se marier si tôt…

Journal intime,
Paris, 2004

Je noublierai jamais le visage dÉdouard lorsque je lui ai annoncé que jattendais un enfant. Je savais bien quil navait rien prévu de tel et que, sûrement, il nespérait pas, à son âge, se marier si vite
Je navais même pas dix-huit ans. Depuis longtemps, Édouard, ce garçon du village breton, me plaisait, et tout le printemps, nous avions arpenté les sentiers des alentours, flâné le long de la Vilaine, rêvant devant le soleil qui disparaissait entre les collines.

Je devais partir à Rennes pour entrer à lIUT. Mais voilà, un matin, jai compris que ma vie allait basculer : jattendais un enfant. Je me sentais perdue, incapable den parler, et je craignais plus que tout le regard de ma mère, de ma sœur, et des gens du village.

Jai tout essayé pour ne pas pleurer devant ma mère, mais jai fondu en larmes lorsque je lui ai annoncé la nouvelle. Elle ne ma pas retenue lorsque je suis montée dans le TER vers Rennes elle avait déjà du mal à soccuper de ma petite sœur seule. Quaurait-elle pu me dire ? Pour elle, cétait une épreuve de plus, comme un cadeau empoisonné dans notre existence déjà précaire.

Tout sest déroulé rapidement à Rennes. Après cela, jai coupé court à ma relation avec Édouard. Il na pas insisté. Ce fut un désarroi immense, un vide absolu. Je narrivais plus à me concentrer sur les cours ma mère ne me parlait presque plus, gardant sa rancœur silencieuse.

Il ne me restait plus quà chercher du travail pour payer un petit studio et survivre. Je ne pensais plus jamais remettre les pieds au village, où jétais désormais la source de bien des commérages.

Un jour, je suis passée près dun panneau doffres demploi à la mairie. Un message, rédigé dune écriture soignée, cherchait une nounou pour un petit garçon de trois ans, avec hébergement chez la famille à Paris. C’était exactement ce quil me fallait!

La famille de professeurs qui ma accueillie était douce. Le petit Romain, leur fils unique, sest tout de suite attaché à moi et réclamait toujours «Manon» quand je partais voir ma famille en Bretagne.

Les années ont passé. Je suis devenue indispensable au sein du foyer de monsieur François Deschamps et de madame Colette Deschamps, tous deux enseignants à la Sorbonne. Je moccupais des tâches ménagères, du repassage, des devoirs de Romain. Jallais au marché de la rue Mouffetard et je préparais de bons petits plats. Quand Romain grandit, ils mont proposé de rester en tant quaide-ménagère.

Le salaire nétait pas très élevé, mais le logement et les repas suffisaient. Jai trouvé auprès deux ce dont javais besoin : le calme et un sentiment de famille.

Mais il restait une ombre. Quelques mois plus tôt, javais rencontré Loïc, qui vivait dans limmeuble dà côté. Nos sorties sont vite devenues des rendez-vous réguliers. Nous nous sommes rapprochés, et après trois ans ensemble, il a compris quil ny aurait jamais denfant entre nous Je nai rien caché à Loïc il ma quittée, comme Édouard avant lui. Et à nouveau jétais seule, avec la même tristesse amère.

Je me suis alors absorbée dans le soin de mes employeurs. Je les aimais comme on aime sa propre famille. Et je suis devenue, en quelque sorte, leur fille adoptive après tant dannées sous leur toit.

Romain a fini ses études, parlant couramment anglais. Il a trouvé un excellent poste à Genève. Mais cest à ce moment que Colette est tombée malade. Je me suis occupée d’elle durant plusieurs années, pendant que monsieur Deschamps travaillait pour subvenir à leurs besoins et aider Romain à distance.

Lorsque Colette vivait ses derniers instants, elle ma simplement murmuré :
Ne laisse pas François tout seul, reste avec lui

Après son décès, la maison sest chargée dun silence glacial. François devenait taciturne, regardant distraitement son assiette le soir.

Je sentais quun chapitre se fermait. Il fallait choisir: chercher un autre emploi, sans qualification, ou rentrer en Bretagne où je navais rien. Un soir, je me suis avancée timidement à la table et jai dit:
Je dois partir, François. Je ne vous sers plus à rien maintenant. Merci davoir été là, merci pour tout.

Il a levé les yeux, stupéfait :
Quoi? Mais pourquoi? Vous aussi Vous voulez mabandonner, comme ça, du jour au lendemain? Me laisser seul?

Mon cœur sest serré. Il sest alors approché et ma pris la main, et pour la première fois, il ma embrassée sur le front.
Manon, tu le sais, tu es plus quune employée, tu fais partie de notre famille. Je ten prie, reste. Cest Colette qui me la demandé, et jen ai besoin. Restons ensemble, tu veux bien? Prenons soin lun de lautre.

Nous sommes restés quelques instants enlacés, en silence, à pleurer devant la fenêtre de la cuisine. Ensuite, le poids de la tristesse sest allégé.

Le temps a repris sa course paisible. Jattendais François chaque soir, entre ménage et courses, de temps en temps un appel de Romain, qui promettait de venir nous voir.

Un an a passé, puis deux. La veille de mon anniversaire, François est venu sasseoir près de moi et ma confié combien je comptais pour lui. Il pensait que nous devrions officialiser notre union pour protéger mes droits, pour prouver que jétais vraiment sa famille. Il était plus âgé, il souhaitait que les choses soient claires, même si, pour le monde, nous nétions pas mariés «par amour de jeunesse».

Jai accepté, à la condition que Romain soit daccord. Quand il est venu en vacances, François a repris la discussion. Romain maimait presque comme une mère, il navait aucune objection : il avait un bon travail, un appartement en Suisse, il était marié

Et ainsi je suis devenue lépouse de François Deschamps. Notre affection lun pour lautre était profonde et sincère, aussi réelle que celle des couples réunis depuis toujours.

Je continuais de lappeler monsieur Deschamps, parfois, par respect, mais il sobstinait à me nommer doucement «Manon». Jamais je nai été aussi heureuse. Tous les matins je priais silencieusement pour quil vive longtemps.

Personne, croisant ce couple main dans la main dans les allées du parc Montsouris, naurait imaginé tout ce qui nous liait et combien nos sentiments étaient purs et sincères.

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