15 mai 2025
Aujourdhui, je repense à toute ma vie et à cette promesse qui a tout guidé.
Javais 14 ans, en 1951, et je me suis réveillé dans un lit dhôpital à Lyon. Sur ma poitrine, une longue cicatrice cousue de cent points. Les médecins venaient de menlever un poumon. Pour rester en vie, javais eu besoin de treize transfusions, offertes par des inconnus dont je napprendrais jamais même le prénom.
Mon père, René, était assis à mes côtés. Il ma dit alors ces mots qui allaient tout changer en moi :
« Tu es là aujourdhui grâce à ceux qui ont donné leur sang. »
Jai senti, à cet instant, que quelque chose sancrerait en moi : une promesse denfant. À ma majorité, je deviendrais, moi aussi, donneur. Je rendrais ce que je devais à la vie.
Mais une angoisse terrible me collait à la peau : la peur panique des aiguilles.
Pourtant, le jour de mes 18 ans, sans hésiter, je me suis rendu à lÉtablissement Français du Sang. Jai pris place dans le fauteuil, le regard fixé au plafond. Jai laissé linfirmière faire, mais je nai jamais regardé laiguille. Jamais, en 64 ans.
Je nimaginais pas que mon sang était si particulier.
Après quelques dons, les médecins mont convoqué. Ils avaient découvert dans mon plasma un anticorps extrêmement rare, sans doute présent grâce aux transfusions reçues dans mon enfance. Cet anticorps pouvait empêcher laccident le plus redouté chez les femmes enceintes : lincompatibilité Rhésus, ce fameux « conflit Rh ».
Chaque année, avant, des milliers de nouveaux-nés mouraient en France. Si une maman Rh- portait un bébé Rh+, son organisme pouvait attaquer ses globules rouges.
Fausses couches. Enfants morts-nés. Lésions cérébrales.
La solution ? Elle coulait dans mes veines.
On ma demandé alors de donner mon plasma, pas seulement mon sang. Cela signifiait des prélèvements bien plus longs une heure et demie au lieu de vingt minutes et des visites toutes les deux semaines. Toute ma vie.
Jai pensé à ma peur.
Puis, jai pensé aux enfants.
Jai dit : oui.
Pendant 64 ans, jai honoré chaque rendez-vous.
Jai donné, les bons jours et les mauvais. En travaillant comme conducteur de train, puis à la retraite. Jai continué après la mort de ma femme, Brigitte, en 2005, lorsque mes nuits étaient les plus sombres.
À chaque prélèvement 1173 au total je regardais le plafond, discutais avec les infirmières, comptais les carreaux, tout pour ne pas voir laiguille. Ma peur nest jamais partie.
Mais moi, je restais là.
Et puis, la vie a joué un étrange tour : ma propre fille, Camille, a eu besoin dun traitement fabriqué à partir de mon plasma lorsquelle a eu son premier enfant. Mon petit-fils, Simon, respire aujourdhui grâce à la décision que jai prise adolescent.
En mai 2018, la loi française ma obligé à donner mon plasma pour la dernière fois.
Dans la salle, il y avait des mamans avec leurs bébés, souriantes de gratitude, les joues mouillées de larmes.
Jai pris place pour la dernière fois. Jai détourné les yeux. Jai donné, une 1 173ème fois.
Depuis 1967, plus de trois millions de doses de traitement Anti-D, faites à partir de mon plasma, ont été administrées. Les scientifiques estiment que mon don a permis de sauver environ 2,4 millions de bébés en France.
Quand les gens me traitaient de héros, je haussais les épaules :
« Je ne fais que minstaller dans un fauteuil confortable, donner un peu de sang, boire un café, prendre une madeleine, puis je rentre chez moi. Ce nest rien. »
Je suis parti paisiblement, dans mon sommeil, le 17 février 2025, à lâge de 88 ans.
On cherche souvent nos héros dans les films ou dans les manuels dhistoire : ceux dont la grandeur saute aux yeux, la fortune ou la renommée. Mais un véritable héros, cest peut-être juste quelquun qui, 64 ans durant, tient parole. Qui sent la peur, langoisse, et nen fait pas moins ce quil a à faire.
Des millions de personnes vivent aujourdhui parce quun homme a choisi de mettre son courage au-dessus de son effroi.
Et toi, quaurais-tu le courage de faire, même si tu as peur?