Journal intime, 7h du matin, Paris
Je me suis à nouveau réveillé au son du blender. Quatrième matin daffilée. Il était 6h15. Camille était déjà dans la cuisine, vêtue de son legging de sport et dun débardeur, en train de mixer quelque chose de vert. Son tapis de yoga était posé près de la table. Elle ma souri quand elle ma vu arriver :
Bonjour ! Tu veux un smoothie ? Il y a épinards, céleri, banane et graines de chia.
Jai décliné dun geste de la tête, me suis servi un café noir et je me suis assis. Elle a fini son verre, a pris son tapis et sest dirigée vers la chambre pour sa séance matinale. Une musique méditative filtrait à travers la porte fermée.
Jai cinquante-trois ans, elle en a trente-cinq. Dix-huit ans nous séparent. Trois mois de vie commune, après six mois de relation. Au début, tout me paraissait si évident, presque parfait. Ce matin, assis devant mon café, je réalise
Comment tout a commencé
On sest rencontrés par hasard, rue de Rennes, dans une librairie. Je fouillais le rayon policier, elle feuilletait un livre sur la pleine conscience. On a échangé quelques mots, puis nos numéros. Une semaine après, on sest revus, un mois plus tard, on sest mis ensemble.
Tu aimes les polars ? avait-elle lancé.
Oui, et toi, tu lis quoi ? ai-je répondu.
Camille travaille dans une entreprise tech comme responsable marketing ; elle gagne bien sa vie et vivait seule dans un petit studio. Moi, je suis salarié dans un bureau, divorcé, deux enfants grands, restés dans le Nord. Jhabite un F3 dans le 15e, seul depuis déjà huit ans.
Au début, cétait idyllique. On se voyait deux ou trois fois par semaine pour aller au cinéma, au restaurant ou juste se balader sur les quais. Elle est brillante, drôle, pétillante. Jadorais son indépendance, sa capacité à vivre pleinement, sans dépendre de moi. Je pensais : voilà une femme mûre, même si elle est bien plus jeune.
Après six mois, elle a suggéré demménager ensemble. Son bail se terminait.
Pourquoi continuer de louer ailleurs alors quon est toujours ensemble ? Je pourrais minstaller chez toi pour voir comment ça se passe.
Jai accepté. Mon appartement était assez grand, elle ne demandait ni loyer, ni aide, mais a insisté pour partager les charges. Cétait cohérent.
Premier mois, jai cru que javais juste besoin de mhabituer à sa présence. Deuxième mois, jai commencé à voir ce qui magace. Au bout du troisième, jai compris : je suis à bout.
On vivait à deux vitesses
Camille se lève tous les jours à six heures. Même le dimanche. Elle fait du yoga ou du sport, prépare un smoothie, commence à travailler à distance ou file au bureau. À 21h, elle est déjà couchée.
Cest mon rythme, depuis cinq ans, disait-elle. Pas moyen de faire autrement.
Moi, je me lève à huit heures, prends mon café tranquillement, pars pour le boulot vers neuf heures trente. Le soir, je rentre à dix-neuf heures, envie de regarder le JT, boire une bière, traîner jusquà minuit.
Résultat, on ne se croisait presque jamais. Le matin, elle est déjà à fond quand jémerge. Le soir, elle sendort pendant que je commence à souffler.
Jai tenté de madapter, me coucher plus tôt impossible de mendormir, jétais fracassé le lendemain. Un jour, je lui ai demandé de faire moins de bruit le matin : elle sest vexée.
Je ne vais pas chambouler mon rythme pour toi.
Nos visions du quotidien étaient opposées
Camille est une minimaliste convaincue. À son arrivée, elle a jeté la moitié de mes affaires : vieilles tasses, t-shirts usés, cendrier, piles de magazines.
Pourquoi tu gardes tout ça ? lançait-elle.
Elle ne cuisinait pas. Une salade, une soupe achetée, parfois une commande Deliveroo. Moi, jaime un bon bœuf bourguignon, des pommes de terre, une quiche faite maison. Je cuisinais, elle faisait la grimace :
Tu manges gras comme ça tous les jours ?!
Chez nous, il y avait toujours un podcast en fond : développement personnel, finance, psychologie.
Cest intéressant, écoute un peu ! Mais tout ce que je voulais, cétait du silence après le boulot.
Elle recevait des amis, tous trentenaires, bossant dans le digital. Ils parlaient blockchain, startups et voyages en Asie. Jécoutais, opinant de la tête, mais jétais paumé Dans leurs regards, on sentait bien que jétais le vieux monsieur à la table.
Sur le plan intime, lécart sest creusé
Camille était demandeuse, souvent. Je ne dis pas non, mais je nai plus trente ans. Il me faut le bon moment, lenvie. Elle débarquait parfois en pleine journée :
On y va ?
Je nétais pas toujours disponible. Elle bougonnait :
Tu nas plus envie de moi ?
Jexpliquais ma fatigue, mon humeur.
Tu vieillis, tu refuses de ladmettre, disait-elle.
Ça me piquait. Elle navait pas totalement tort : jétais largué par son énergie. Je cherchais la tranquillité, là où elle réclamait feu dartifice.
On a essayé den parler. Elle ma proposé médecin, vitamines, sport. Je memportais non à cause des conseils, mais car je me sentais trop vieux à côté delle.
Un jour jai compris je jouais un rôle
Un soir, elle me parlait de lancement de campagne, data analytics, taux de conversion. Jécoutais, opinant, posant deux trois questions, mais au fond, je men fichais.
Ses projets, ses chiffres, ses podcasts néveillaient rien en moi. Je faisais semblant, pour rentrer dans le moule du partenaire jeune et dynamique.
La vérité, cest que je rêvais simplement de bière fraîche et de football. Je nai rien osé dire tout de suite. Jai gardé espoir, quelques jours. Mais à chaque fois, la sensation dêtre hors-jeu empirait.
Notre séparation
Je me suis assis face à elle, ai éteint la télé :
Camille, je crois quon ne se correspond pas. Ce nest pas une question de défaut. Nous évoluons dans deux univers. Tu as besoin de vitesse, de nouveauté, de passion. Moi, jai besoin de calme, de sécurité. Je ne peux pas tapporter ce quil te faut, et toi non plus.
Elle a pris une longue inspiration.
Je men doutais. Jespérais juste que tu changerais.
Cétait la première vraie discussion, en trois mois. Elle na pas pleuré, na pas fait de reproche. Le lendemain, elle a emballé ses affaires et est partie. Une semaine plus tard, elle a envoyé :
Merci pour lhonnêteté. Je te souhaite de trouver la femme qui te conviendra vraiment.
Jai répondu pareil.
Ce que jai appris de ces dix-huit ans décart
Six mois ont passé. Jai retrouvé mon rythme. Je me lève à mon heure, cuisine ce qui me plaît, regarde ce que je veux à la télé. Et surtout, je suis bien. Pas seul. Bien.
Jai compris plusieurs choses.
Dabord, que dix-huit ans de différence, ce nest pas une question de nombre : cest une question de cycle de vie. Elle était en pleine ascension, affamée de tout. Moi, je suis sur un plateau tranquille.
Ensuite, inutile de soublier pour quelquun. Jai tenté de suivre son tempo impossible. Elle a tenté de ralentir impossible aussi. On jouait un rôle qui ne nous allait pas.
Être avec quelquun de bien plus jeune, cest aussi rude pour lego. On se compare à ses potes, on se sent vieux, on veut prouver quon y arrive encore. Épuisant.
Enfin, aimer ne suffit pas. On sest aimés, mais on nétait pas faits pour vivre ensemble. Ce qui compte, cest dêtre en phase de rythme, de valeurs, de confort. Nous étions trop différents.
Aujourdhui, je ne cherche personne. Je savoure cette paix. Peut-être rencontrerai-je une femme plus proche de mon âge, au tempo semblable. Peut-être pas. Il ny a pas durgence.
Est-il possible dêtre heureux, entre un homme de cinquante ans et une femme de trente ? Ou le rythme de vie, tôt ou tard, rattrape-t-il tout le reste ? Peut-on vraiment offrir lénergie, la passion, la présence à une femme bien plus jeune ou est-ce un mythe ? Vaut-il mieux, après quarante ans, chercher la complicité dune égale ? Je nai pas la réponse. Mais javance, plus léger.