Elle est entrée sans frapper, tenant dans ses mains quelque chose qui bougeait.

Elle entra sans frapper, tenant dans ses bras quelque chose qui bougeait.

Éloïse entra sans frapper. Cétait la première fois : dhabitude, elle sonnait toujours, et rien que ce geste inattendu inquiéta Madame Jacqueline Moreau, qui sortit de la cuisine, torchon à la main. Cétait un samedi de février, un temps maussade : une fine pluie mêlée de neige, un ciel gris, ni vraiment matin ni vraiment journée. Ce genre daprès-midi où lon voudrait sétendre sur le canapé et oublier le monde.

Éloïse se tenait dans lentrée, défaisant sa parka dune main, lautre tenant un plaid à carreaux qui contenait quelque chose de petit, de vivant.

Jacqueline se dit plus tard quelle avait tout de suite compris. Faux. Elle navait pas compris. Elle pensa que sa fille rapportait un chaton.

Va dans le salon, il fait plus chaud, dit-elle. Tu viens de la gare ? Je mets la bouilloire.

Maman, souffla Éloïse dun ton étrange. Ni doux, ni dur. Juste celui dune personne qui a enfin posé un lourd fardeau. Maman, cest Augustin.

Le plaid laissa échapper un minuscule poing rosé. Puis, un visage tout chiffonné apparut, les yeux fermés.

Jacqueline ne se souviendra plus bien de ce quelle répondit. Peut-être un mot sur la bouilloire, ou sur les bottes pleines deau à enlever. Des phrases vides, le temps que son esprit tente de remettre de lordre : Éloïse était partie en stage il y a quatre mois. Elle téléphonait chaque semaine, disait que tout allait bien, que les partiels étaient difficiles, quelle avait hâte de retrouver la blanquette de veau maison.

Combien il a ? murmura finalement Jacqueline.

Dix-huit jours.

Dix-huit jours. Donc, Éloïse avait appelé après. Elle disait « tout va bien », alors que son bébé avait huit, sept, cinq jours.

Elles allèrent dans le salon. Éloïse déposa Augustin sur le canapé, lentoura de coussins et, droite, fixa sa mère. Jacqueline vit alors quÉloïse avait changé : le visage maigri, des cernes gris sous les yeux. Mais elle se tenait droite, avec la fermeté de ceux qui nont plus peur.

Tu aurais dû voir, lâcha Éloïse. Cétait pas violent, pas accusateur, juste fatigué. Quand je suis venue à la Toussaint, tu aurais dû remarquer. Jétais déjà enceinte de six mois, maman. Six mois.

Jacqueline se revit en novembre. Éloïse était restée trois jours. Toujours en pull large Jacqueline sétait même dit quelle se relâchait, elle qui faisait attention à sa ligne avant. Elles avaient regardé des séries, mangé des ravioles, trié le balcon. Trois jours, puis le train du retour.

Je pensais que tu avais grossi un peu, dit Jacqueline.

Je sais ce que tu pensais. Tu penses toujours à tout sauf à moi.

Injuste. Cruellement injuste, Jacqueline en était consciente. Mais elle garda le silence, car dans ces mots, il y avait un éclat de vérité douloureux à reconnaître.

Tétais toujours au travail, poursuivit Éloïse, la voix à peine tremblante. Je rentrais, tu dormais déjà, ou noyée dans tes dossiers. Jai commencé à fumer en troisième ; il ta fallu six mois pour ten rendre compte. Jai fait la tête pendant deux semaines en première, tu nas jamais demandé pourquoi. Tu vivais dans ton monde, maman. Et jai appris quil valait mieux ne rien te dire. Que je devrais me débrouiller seule.

Augustin couina sur le canapé. Éloïse se retourna, remit le plaid : un geste précis, déjà rodé. Jacqueline comprit quelle savait faire maintenant. Quelle avait appris toute seule, ailleurs, avec un bébé de quelques jours dans les bras.

Tu étais où ? demanda-t-elle.

Chez Marie. Tu sais, celle dont je tai parlé, du quartier de la Bastille. Elle ma aidée.

Marie de la Bastille. Une amie inconnue de Jacqueline. Sa fille accouchait de son premier enfant, et cest une Marie inconnue qui laidait.

Elle retourna à la cuisine. Elle fit chauffer de leau, regarda la neige fondue dehors qui samassait en bouillie. Elle entendait Éloïse parler doucement à Augustin, des babillements. Jacqueline pensa quelle était comptable ; toute sa vie à additionner, comprendre, faire coïncider débit et crédit, entrée et sortie. Mais sa propre fille avait vécu sous son toit sept ans, puis en cité U, à téléphoner chaque semaine, et elle ne savait rien. Zéro. Quelle équation corrige cela ?

Quand elle revint avec deux tasses, Éloïse donnait le sein à Augustin. Scène ordinaire et étrange à la fois. Jacqueline posa les tasses, séloigna à la fenêtre.

Qui est le père ? demanda-t-elle sans se retourner.

Éloïse se tut, puis souffla :

Plus tard, maman. Pas ce soir.

Jacqueline acquiesça, même si sa fille ne pouvait le voir. Chaque chose en son temps.

Cette nuit-là, elle dormit peu. Écoutait, d’une pièce à lautre, les mouvements dAugustin, la voix chuchotée dÉloïse. Elle pensait à acheter un berceau. À appeler Madame Besson, la voisine, qui avait élevé ses petits-enfants presque seule et connaissait tout. Elle repensait au reproche dÉloïse : « Tu aurais dû remarquer. Tu vivais dans ton monde. »

Était-ce vrai ?

Oui. Bien sûr, cétait vrai. Mais Jacqueline avait toujours cru œuvrer pour sa fille : pour quÉloïse ait tout. De beaux vêtements, des cours danglais, de la bonne cuisine. Elle croyait que cétait ça, lamour : travailler jusquà lépuisement, mais avoir du fromage frais et des boulettes dans le frigo. Ce nétait pas assez. Voilà la vérité.

Était-elle coupable ?

Là, aucun chiffre négalait rien.

Quinze ans plus tôt, Jacqueline prenait le train pour lorphelinat. Novembre triste. Son mari, Paul, était parti trois ans avant, calmement, lâchement : « Jacquie, je veux des enfants, et nous ny arrivons pas. Tu le sais bien. » Les médecins lavaient dit à ses trente-deux ans. Elle sy était habituée, comme on shabitue à lhypertension. Paul navait pas voulu shabituer ; il avait eu deux enfants avec une autre. Jacqueline les croisait parfois : Paul derrière une poussette, la jeune femme, les enfants roses. Ils se saluaient poliment. Voilà.

Elle avait longtemps hésité pour ladoption. Lamie Lydie disait : « Jacquie, ne complique pas ta vie, pense à toi. » Lamie Blanche disait : « Essaie, tu verras bien. » Finalement, Jacqueline y était allée seule, un matin, sans rien dire à personne.

À lorphelinat, on lui montra des enfants. Petits, sages, souriants. Éloïse était assise dans un coin, « lisant » un livre, jetant des regards noirs à létrangère. Douze ans, maigre, cheveux courts, une légère cicatrice sur lavant-bras. Léducatrice souffla : « Cest Éloïse. Pas facile. » Jacqueline sapprocha : Que lis-tu ? Éloïse montra la couverture sans un mot : « Le Comte de Monte-Cristo ». Beau livre, remarqua Jacqueline. Mouais, balbutia Éloïse avant de reprendre sa lecture.

Elles ne sétaient pas choisies : elles sétaient plutôt retrouvées.

Les premiers mois, parfois, Jacqueline pleurait sur la table de la cuisine, doutant de son choix. Éloïse n’était jamais grossière, mais le venin était là : « Ce nest pas le bon pain, », « Pourquoi tu es rentrée dans ma chambre ? », « Jai pas besoin de ton aide. » La porte toujours fermée à clé. Un soir, Jacqueline lentendit tousser fort. Elle entra finalement malgré la résistance silencieuse, vit sa fille fiévreuse, allongée, immobile. Jacqueline prépara du lait chaud au miel et au beurre, comme sa propre mère. Éloïse accepta la tasse sans un mot, but, puis demanda :

Avec du beurre ?

Comme ça, cest mieux.

Berk.

Mais ça soigne.

Un silence.

Bon, daccord, lâcha Éloïse.

Premier vrai mot. Pas « quoi » ni « pars », mais « daccord ». Petit mot, une syllabe, mais Jacqueline sen souviendra toute sa vie.

Il y eut aussi lhistoire du jean. Éloïse voulait le même que celui de Camille, une fille de sa classe : cher, brodé à larrière. Les finances étaient difficiles : Jacqueline mangeait peu, limitait ses achats. Mais elle finit par acheter le jean. Éloïse a regardé, puis sa mère, puis à nouveau le jean. Et na rien dit. Elle sest enfermée dans sa chambre. Une heure plus tard, elle est sortie, le jean sur les hanches :

Il tombe bien.

Parfait, répondit Jacqueline.

Merci, murmura Éloïse, à peine audible, le mot écorché. Ça avançait, doucement, avec des « bon, daccord » et des « il tombe bien ». Des petits pas, qui comptent plus que de grands discours.

Éloïse a vécu trois ans à la maison, puis est entrée à luniversité, rêvant de devenir institutrice, ce qui avait étonné Jacqueline. Elle a déménagé en chambre universitaire. Au début, les appels étaient espacés, se rapprochaient peu à peu. Elle revenait parfois pour un weekend, savourait un pot-au-feu, parlait de la fac. Jamais rien dintime. Rien sur son cœur.

Un soir de mars, lannée précédente, Éloïse avait appelé, la voix étrange. Tout va bien ? questionna Jacqueline. Oui, je suis juste fatiguée, répondit Éloïse, puis on parla dautre chose. Après coup, Jacqueline se dit quelle aurait dû demander autrement. Pas « tout va bien », à quoi on répond forcément « oui ». Mais comment, elle ne savait pas.

Cest seulement, un an plus tard, quand Augustin eut six semaines, quÉloïse raconta vraiment. Le père dAugustin, cétait un enseignant à lÉSPÉ. Il était marié, elle le savait. Il avait cette façon de parler qui donnait limpression dêtre comprise. Les choses avaient basculé en octobre, quand la femme du professeur était venue faire scandale dans les couloirs. Il était sorti, avait pris sa femme par la main, était parti. Sans un mot pour Éloïse. Trois semaines après, le test annonçait la nouvelle.

Éloïse a regardé le test pendant longtemps, puis sest passé le visage à leau froide, sest regardée dans la glace et sest murmurée : « Et alors. » Elle a appelé Marie, la seule amie en qui elle avait confiance.

Marie la invitée à loger chez elle aussi longtemps que nécessaire.

Pourquoi ne pas avoir appelé sa mère ?

Tu aurais tout de suite voulu organiser, disait Éloïse. Tu aurais dit quil fallait faire une déclaration, ou réclamer une pension, ou demander un congé de maternité. Tu aurais tout pris en charge. Mais moi, javais juste besoin que quelquun soit là, en silence. Tu ne sais pas faire ça, maman. Tu fais, mais tu ne sais pas être.

Jacqueline nargumenta pas. Elle se reconnut dans ces mots. Dérangeant, mais exact.

Mars devint avril. Chez Marie, cétait quelquun de bien : jamais de conseil imposé, des soupes préparées, un verre deau la nuit. Ces gens rares dont Jacqueline, sans le formuler, lui sera toujours redevable.

Augustin naquit en janvier, bien portant et râleur. Pas de mère à la maternité, mais Marie.

Quand tout fut raconté, Jacqueline garda le silence. Puis souffla :

Jaurais dû être différente.

Oui, sans doute.

Mais je ne savais pas comment.

Je sais, répondit Éloïse. Non pas pour pardonner, mais pour exposer. Elle savait que sa mère ne savait pas. La douleur nen était pas moindre, mais au moins expliquée.

Elles vivaient maintenant ensemble. Jacqueline donna à Éloïse la grande chambre, y installa le lit dAugustin, récupéré chez Madame Besson. Cette dernière venait régulièrement avec des marmites et des conseils. Indispensable, même non sollicitée.

Leur quotidien nétait pas facile. Les habitudes doivent se prendre, deux personnes si longtemps enfermées chacune en elle-même. Le matin, Éloïse allaitait, Jacqueline préparait le porridge. À pas prudents, elles bâtissaient un nouveau dialogue. Quelques phrases sur Augustin, de plus en plus.

En avril, Paul appela. Jacqueline reconnut le numéro sur lécran elle ne lavait jamais supprimé. Allô ? Jacquie, cest moi. La voix nétait plus la même ; lassurance dantan sétait effacée. On peut se voir ?

Ils prirent un café près de la maison. Paul, amaigri, cheveux blancs, cernes marqués. Elle ne ressentait plus de colère. Juste de la fatigue.

Il touillait son thé, puis avoua :

On ma diagnostiqué un cancer du pancréas en avril. Je dois me faire opérer en juin.

Silence.

Je ne cherche pas de compassion. Je voulais juste prévenir. Mes filles ont leur vie, ma femme Tu comprends.

Il hésita, puis ajouta :

Je vends mon snack ; ça rapportera un peu. Je veux te donner largent.

Jacqueline posa sa tasse.

Pourquoi ?

Tu as ta fille et ton petit-fils. Vous manquez de place. Jai entendu dire la voisine Besson, certainement. Je sais que tu héberges ta fille et un bébé. Vous devez être à létroit.

Ce nest pas ton affaire.

Jacquie

Ce nest pas ton affaire, Paul. Tu veux talléger la conscience.

Il ne contesta pas. Il savait quelle avait raison.

Dans le bus du retour, Jacqueline pensa quil avait mauvaise mine, que le pancréas, cétait sérieux, et quelle ne lui voulait plus de mal, contre toute attente.

Elle raconta la scène à Éloïse.

Et alors ? demanda-t-elle.

Il veut donner de largent.

Non, trancha Éloïse aussitôt.

Éloïse

Maman, il est parti parce que tu ne pouvais pas avoir denfant. Il ta abandonnée comme si cétait ta faute. Et là, il veut donner de largent pour être en paix. Non.

Jacqueline fixa sa fille.

Et si jaccepte ?

Alors, je ne te comprends pas.

Il y a beaucoup de choses que tu ne comprends pas sur moi, répondit calmement Jacqueline. Et sur lui aussi. Cest un homme faible, voilà tout.

Tu lui pardonnes.

Il y a longtemps, oui. Mais je navais pas eu loccasion de le lui dire.

Quelque chose traversa les traits dÉloïse. Elle finit par déclarer :

Cest ta décision. Ta vie.

Finalement, Jacqueline accepta largent. Non tant par besoin de la nouvelle chambre, même si cétait vrai. Mais parce que Paul avait à régler une dette envers lui-même. Lempêcher aurait été injuste.

Quelques semaines, Éloïse ne parla quen phrases courtes. Retour adolescent. Jacqueline la laissait faire.

Madame Besson, débarquant un soir avec une marmite de soupe, secoua la tête :

Vous êtes trop pareilles. Têtues, et toujours à vous taire au lieu de parler.

Madame Besson, je vous respecte, mais ce nest pas votre histoire, répondit Éloïse.

Besson rit, repartit, puis revint le lendemain.

Lété passa. Augustin grandit ; les premières dents furent difficiles pour tous. Jacqueline gardait Augustin, Éloïse préparait son mémoire. Un nouvel équilibre, pas si mal, quelles nosaient nommer.

Fin octobre, une lettre de Paul. « Opération prévue le douze novembre. Je ne sais pas ce qui adviendra. Merci, pour lépoque, pour ne pas mavoir accablé, pour avoir accepté largent. » Rien de plus.

Jacqueline lit deux fois, range la lettre.

Éloïse vit la lettre, demanda ce que cétait. Sa mère répondit : « De Paul ». Éloïse hocha la tête, najouta rien.

Puis Noël arriva.

Le 31 décembre, elles étaient seules avec Augustin. Besson était partie chez sa fille, Marie avait invité Éloïse mais elle avait refusé. Ce nétait pas prévu ainsi, juste comme ça : des clémentines, une salade piémontaise, la tarte de décembre sortie du congélateur. Augustin dormait déjà à sept heures.

À dix heures, elles grignotaient devant la télé. Jacqueline nosait rien dire, puis Éloïse leva la tête :

Je lui ai écrit, dit-elle soudain. Quand Augustin est né. Jai dit quon avait un fils.

Jacqueline comprit aussitôt de qui il sagissait. Elle posa sa tasse.

Et alors ?

Il na pas répondu. Il ma bloquée de partout. Comme si je nexistais plus. Ni moi, ni Augustin.

Silence.

Jai honte, maman, murmura Éloïse, presque inaudible. Honte davoir choisi un homme pareil, de lui avoir donné ça, davoir gardé le silence si longtemps, tellement honte. Jai toujours voulu me débrouiller seule, et maintenant jai honte de ne plus y arriver.

Jacqueline la regarda longtemps.

Elle aurait voulu dire quelque chose de sage, qui marque. Mais aucun mot sophistiqué ne venait. Alors elle râcla la vérité nue :

Ma pauvre fille. Moi aussi, je me suis trompée. Jai choisi un homme qui, au premier obstacle, est parti, et toute ma vie jai cru que cétait à cause de moi. Pas assez femme, pas assez épouse. Moi aussi je me suis retrouvée seule. À la différence que toi, tu nes pas seule, Éloïse. Tu mas, moi, et Augustin. Tu nes pas seule.

Éloïse la fixa. On vit la fatigue accumulée se relâcher, sans grâce, mais vraie.

Jétais en colère, soupira-t-elle. Que tu naies pas vu. Que tu ne poses jamais de questions. Que tu aies accepté largent de Paul. Que tu lui pardonnes.

Je sais.

Je ne comprends pas comment tu peux.

Tu comprendras un jour, mais pas maintenant. Cest différent.

Éloïse baissa la tête, respira, releva le front :

Maman, je suis désolée de ne pas tavoir appelée. En octobre, quand jai su. Et de ne pas tavoir eue à la maternité. Jai cru que je pourrais tout régler seule. Cétait de lorgueil, stupide.

Moi aussi, je regrette, répondit Jacqueline. Davoir été une mère à qui on a peur dappeler. Cest à moi de changer cela. Je ne lai pas fait. Jétais là sans être vraiment présente. Cest ma faute aussi.

Un silence, la télé en fond.

Il est beau, dit Jacqueline en parlant dAugustin.

Oui, admit Éloïse, esquissant un sourire. Madame Besson dit quil ressemble à un artiste.

Elle le dit à tout le monde.

Je sais, mais cest agréable tout de même.

Elles ne senlacèrent pas, ne pleurèrent pas fort. Éloïse se leva, mit la bouilloire, posa une main sur lépaule de sa mère. Jacqueline posa la sienne par-dessus. Cest tout. Voilà à quoi ressemblait leur tendresse.

Elles passèrent minuit, les clémentines à la main, devant les feux dartifice, Augustin effrayé dans les bras dÉloïse. Jacqueline pensait quun an auparavant elle était seule avec sa pension, sa tension et un avenir sans relief, alors quaujourd’hui elle avait une fille sincère et un petit-fils qui découvrait le monde.

Cétait peut-être ça, un nouveau départ. Discret, sans grands discours.

Début mai, Éloïse passa son mémoire.

Jacqueline était venue seule, Augustin gardé par Besson qui, pour loccasion, arborait un tricot de fête. Dans lamphi sentant la poussière, Jacqueline découvrit sa fille, droite, en robe marine choisie ensemble. Éloïse présenta son travail avec assurance ; elle était épuisée, mais fière.

Jacqueline, émue, revoyait la gamine farouche et maigre du foyer, roman entre les mains, sans imaginer alors tout le chemin à parcourir.

À lannonce de la note, Éloïse la chercha dans la salle et leurs regards se croisèrent. Jacqueline sentit les larmes monter comme cela nétait pas arrivé depuis quinze ans. Elle les laissa couler, simplement.

Après, au café, Éloïse raconta les questions du jury, qui lavait surprise. Jacqueline se dit quelles navaient jamais échangé ainsi, pour de vrai.

Le lendemain, nouvelle lettre de Paul : « Lopération sest bien passée. Les médecins sont optimistes. Merci. » Rien dautre.

Éloïse la relut longtemps, puis demanda :

Tu crois que cest parce que tu lui as pardonné que tout sarrange ?

Je ne sais pas, admit Jacqueline. Peut-être que cest la médecine. Mais tu sais, jai longtemps gardé de la rancune contre lui, même quand je pensais que ce nétait plus le cas. Quand jai vraiment pardonné, quelque chose sest apaisé en moi. Pour lui, je ne sais pas.

Éloïse regarda dehors :

Ce matin, Augustin ma souri pour la première fois, vraiment. Tu crois que cest parce que je me sens mieux ?

Je le crois, dit Jacqueline.

Dehors, cétait le printemps. La vraie, celle qui sent la terre, même en ville quand on entrouvre une fenêtre. Augustin dormait paisiblement. Éloïse le souleva, se posta à la fenêtre, et il la regarda en retour avec cette confiance vive qui, parfois, suffit à donner sens à toute une vie.

Et voilà ce que Jacqueline comprit, alors : parfois, le plus grand cadeau, cest simplement dêtre là, ensemble, chaque jour qui passe, à essayer encore et encore, sans jamais cesser de croire à la vie.

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