Où est mon dîner, Maëlys ? Je te demande, où est le repas ?!
Maëlys ne daigna même pas regarder en direction de son mari. Assise au bord du canapé, elle berçait dans ses bras un petit paquet doù sélevaient des gémissements étouffés.
Léon, chut, souffla-t-elle. Elle vient tout juste de sendormir ! Jai passé la moitié de la journée chez le pédiatre, puis à la pharmacie, puis
Je men fiche d’où tu étais ! répondit son mari, Jules, en pénétrant dans la pièce sans même enlever son manteau. Je travaille, je vous fais vivre, toi et lenfant !
Je rentre et ce que je veux voir, cest une assiette de soupe chaude, pas ta mine renfrognée ni ces pleurnicheries incessantes.
Quas-tu donc fait de ta journée ?
Jai soigné ta fille, Maëlys leva les yeux vers lui. Elle a encore eu une éruption sur les joues. Les médecins ny comprennent rien, jai dû chercher des crèmes toute seule.
Est-ce que tu tes au moins préoccupé de sa santé, une seule fois ?
À quoi bon demander ? Si elle pleure, cest quelle est vivante. Tes sa mère, cest ton affaire.
Cest ton rôle de me faire une vie confortable. Pourquoi crois-tu que je me suis marié ?
Pour manger des raviolis surgelés et perdre le sommeil toutes les nuits ?
Tu tes marié par commodité, cest tout, coupa Maëlys. Moi aussi, je tai épousé par pression. Tout le monde rabâchait : « Il est temps, il est temps ! »
Voilà ce que ça donne, ce « il est temps »
Jules fit une grimace, sapprocha de la poussette dans le coin et donna un grand coup dans la roue.
La poussette recula brutalement et cogna violemment contre le buffet.
Le bébé dans les bras de Maëlys se remit à hurler de frayeur.
Fais-la taire ! gronda Jules. Ou je perds patience.
Il y a un an, la vie de Maëlys était toute autre.
On se retournait sur son passage : toujours bien habillée, lesprit vif, le week-end toujours à organiser.
Jules paraissait le prince charmant : beau, ambitieux, sûr de lui.
Leur histoire nétait quorages et réconciliations passionnées admirées de leurs amis.
Quand Jules demanda sa main, Maëlys hésita, mais ses parents ne lui laissèrent pas le choix.
Maëlys, il faut te poser, répétait sa mère en lui servant ses fameux financiers tièdes. Tu as vingt-sept ans.
Jules est sérieux, vient dune bonne famille. Vous regardez déjà les appartements. Et les enfants ? Tu y as pensé ?
Maman, jaime mon travail, je viens daccepter un nouveau projet.
Le travail, cest du vent, lançait son père, absorbé par son journal. Une femme sans famille, cest comme un arbre sans racines. Tu dépériras sans ten rendre compte.
Jules taime, et son caractère on sy fait. Tu verras.
Maëlys céda. Cette faiblesse, elle la ressasserait le soir, seule, bercée par linsomnie.
Le mariage fut somptueux, lappartement acheté à crédit, la grossesse tombée du ciel.
Tout senchaîna trop vite. À peine femme, elle était déjà « la mère porteuse dun miracle ».
Elle voulait un garçon. Elle rêvait déjà des après-midis au stade, dun enfant calme, réfléchi, comme elle.
Mais léchographie fut formelle : « Une fille ». Quelque chose en elle se brisa.
Laccouchement tourna au cauchemar. Complications, perfusions, ces couloirs dhôpital saturés de javel et de détresse.
Quand enfin elle rentra chez elle, elle se sentait comme un vase brisé recollé trop vite, de travers.
Elle regardait la petite dans le berceau, néprouvant quune grande lassitude.
Pourquoi elle hurle sans fin ? demandait-elle à sa mère, venue « laider ».
Cest des coliques, supporte un peu, ma chérie. On a toutes supporté, toi aussi tu supporteras. Elle réclame à manger.
Elle ne prend pas ! Jai mal partout, maman !
Cest que tu ty prends mal. On fait des efforts, tu es mère maintenant, on oublie je veux, il ne reste que il faut.
Jules, lui, se désengagea très vite. Deux semaines à tenter de jouer au père dévoué, puis retour à lindifférence.
Lodeur du bébé lincommodait, il détestait le désordre, et par-dessus tout il détestait que Maëlys ne soit plus sa servante dévouée.
***
Maman a appelé, Jules, debout dans la cuisine, regardait Maëlys qui, dune main, voulait remuer la soupe claire et, de lautre, apaisait la petite. Elle dit que Cécile a encore pleuré aujourdhui.
Cécile, la sœur aînée de Jules, mariée depuis cinq ans mais sans enfant, seffondrait à chaque fois quelle voyait une photo de la petite nièce sur les réseaux.
Je devrais mexcuser davoir eu un enfant ? Maëlys lâcha brusquement la louche.
Tu pourrais être plus discrète. Maman pense que tu fais exprès de lexhiber partout.
Dailleurs, maman trouve que tu tiens mal ta maison. Lappartement est poussiéreux jusque sur les moulures, Maëlys.
Ta mère nest pas venue ici depuis deux semaines. Comment saurait-elle pour la poussière ?
Elle le sent ! Jules frappa la table. Et elle a raison. Regarde-toi ! Un vieux peignoir, les yeux rouges
On dirait une vieille femme de campagne.
Si tu maidais, si une seule fois tu te levais la nuit
Je travaille ! cria Jules, Cest pourtant simple ! Japporte largent.
Toi, tu toccupes de la maison et de lenfant.
Au fait, samedi on va chez tes parents, à la maison de campagne. Ils ont appelé, disent que lair pur ferait du bien au bébé. Les miens viendront aussi.
Je ne veux pas y aller, il fait froid, leau nest pas bonne pour la laver, ta mère va encore colporter des ragots derrière mon dos.
Ce que tu veux, je men fiche. Les parents ont décidé, donc on y va. Prépare les sacs pour huit heures. Et pas un mot de protestation.
***
Ce séjour à la campagne narrangea rien. Les parents de Maëlys, ravis dêtre grands-parents, monopolisaient sans cesse le bébé.
Maëlys, tu la tiens mal ! criait sa mère depuis la terrasse. Soutiens-lui la tête ! Ah, qui emmaillote comme ça ? Donne-la moi.
Laissez-moi tranquille, répliquait Maëlys, fuyant vers lautre bout du jardin.
Jules, lui, les ignorait complètement. Il discutait bagnoles avec le beau-père et versait de lhuile sur le feu dès que sa mère, Madame Dubois, piquait Maëlys.
Oh, Maëlys, des boutons encore sur ses joues ? Tu la négliges. Certainement à cause de ce que tu manges.
Ma Cécile, si elle avait eu un bébé, elle laurait soigné comme un bijou. Cécile est si ordonnée
Eh bien, quelle en fasse un, ton Cécile, où est le problème ? lâcha Maëlys, sèchement.
Madame Dubois posa théâtralement la main sur sa poitrine.
Jules ! Tu entends ? Elle se moque du malheur de ta sœur !
Jules bondit, agrippa le bras de Maëlys et serra fort.
Présente-toi excuses à ma mère. Immédiatement.
Lâche-moi, tu me fais mal !
Excuse-toi, tentends ? Tu te crois tout permis ?
Les parents de Maëlys restaient là, hébétés. Le père grogna simplement :
Maëlys, respecte la mère de ton mari. Jules a raison, un peu de respect.
Cest là que Maëlys comprit : elle était seule. Tous contre elle.
Un mari qui la voit comme domestique, des parents pour qui limage sociale compte plus que son bonheur, une belle-mère qui s’acharne par jalousie.
***
La crise éclata une semaine après leur retour à Paris.
La petite souffrait de coliques, Maëlys navait pas dormi depuis deux nuits.
Quand enfin lenfant sendormit, Maëlys sassit sur le sol de la cuisine, dos au linoléum, les yeux clos.
La porte souvrit brusquement. Jules rentra, dune humeur massacrante.
Pourquoi y a-t-il des sacs poubelles dans lentrée ? lança-t-il pour toute salutation.
Muette, Maëlys navait plus la force de répondre.
Tu mentends, là ? Il entra, la frôla du pied. Debout, va les jeter. Vite.
Sors-les toi-même, souffla-t-elle. Je tiens plus debout, jai le dos en miettes, je veux juste dormir une heure. Sil te plaît.
Tu ne peux pas ? Il lattrapa par le col de son peignoir, la hissa brutalement.
Le tissu craqua.
Regarde-moi ça, Mademoiselle est fatiguée. Dautres en ont cinq, travaillent aux champs, mais Madame sécroule.
Le bébé se réveilla, recommença à pleurer. Furieux, Jules fonça dans la chambre.
Encore ! Ce vacarme ! Il secoua le berceau violemment. Tais-toi !
Lenfant sétrangla de peur.
Maëlys surgit, tenta de repousser son mari.
Ne la touche pas ! Laisse-la !
Elle a ruiné ma vie ! Jules leva la main et gifla Maëlys avec une telle violence quelle vola contre le placard, heurtant sa tête.
Sa vue se brouilla. Mais le pire fut que Jules ne sarrêta pas.
Il sapprocha du lit et, délibérément, pinça la jambe du bébé.
Le hurlement qui suivit glaça Maëlys. Quelque chose en elle se rompit. Dun coup, la fatigue, la pitié, lindifférence disparurent.
Il ne restait que la rage.
Maëlys attrapa la lourde statuette posée là un ridicule cadeau de belle-maman et sans hésiter, leva la main.
Encore un geste, siffla-t-elle, et je téclate le crâne.
Pars.
Jules resta interdit.
Tu vas me frapper ? Chez moi ?
Lappartement est à moitié à moi, Maëlys articula lentement. Le prêt a été payé avec mes allocations maternité et tes primes, le reste avec laide de mes parents. Moitié pour chacun.
Mais franchement, là, ça mest égal. Sors, ou jappelle la police. Et je fais constater tes coups.
Jai la marque de ta main sur la joue, Jules. Et ta fille gardera des bleus.
Tu niras pas en prison, mais crois-moi, tu travailleras toute ta vie pour payer des avocats.
Maëlys quitta la chambre et téléphona à la police.
***
Les démarches furent longues. Jules chercha soutien auprès de sa mère et de sa sœur ; elles appelèrent, écrivirent, menacèrent, insultèrent. Maëlys, implacable, les bloqua.
Quand ses parents vinrent la « réconcilier », Maëlys refusa de les laisser entrer.
Ou vous me soutenez, ou alors oubliez jusquà mon adresse.
Votre gendre a levé la main sur votre petite-fille. Si, pour vous, cest normal, alors plus rien à se dire.
Son père resta coi, sa mère pleura. Mais à la vue du bleu sur la jambe de lenfant, ils se turent définitivement.
Tous deux avouèrent que jamais ils ne pourraient excuser la cruauté envers un nourrisson.
Maëlys ne se contenta pas de demander le divorce : elle se rendit sur le lieu de travail de Jules. Calme, le dossier sous le bras, elle alla trouver le responsable de la sécurité un vieil ami de son père et lui montra lenregistrement de la caméra-bébé, installée par Jules lui-même avant la naissance.
On y voyait tout et surtout, ce qui sétait passé dans la chambre.
Jules quitta la société « sur sa propre initiative ». Sa réputation anéantie, dans une boîte où lon nacceptait aucun scandale.
Quand Madame Dubois apprit le licenciement de son fils, ce fut la crise de nerfs. Cécile, craignant la diffusion de la vidéo (Maëlys avait beaucoup de connaissances communes), se fit soudainement discrète.
***
Maëlys vit en paix désormais. Certes, parfois largent manque, mais elle ne se plaint pas.
Jules a abandonné sa part de lappartement en échange de ne pas payer de pension alimentaire ; cela convenait à Maëlys.
La famille de son ex-mari a aussitôt tiré un trait sur la petite, et le père na jamais rendu visite à la fillette.
Aux femmes quil rencontre, Jules dit quil na jamais été marié.