Elle a failli ne pas s’arrêter.

Elle faillit ne pas sarrêter.
Juste un garçon de plus.
Une histoire parmi tant dautres.
Un moment à oublier.

« Jai faim aidez-moi, sil vous plaît. »

Elle lui donna quand même de largent.
Mais quelque chose la retint.
Cest alors quelle le vit.
Un médaillon.
Abîmé comme sil avait traversé les âges.

« Je peux le voir ? »
Le garçon le lui tendit sans hésiter.
Elle louvrit avec précaution.
Et là, son monde seffondra.

À lintérieur, une photo.
Elle.
Tenant dans ses bras un bébé quelle navait jamais oublié.
Sa voix trembla.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
Le garçon répondit sans tarder.
Et ce quil dit
la figea sur place.

Soudain
quelquun derrière elle appela son prénom.
La pluie glissait des marches du métro alors que Paris filait autour deux, indifférente.

Des taxis glissaient sur le bitume détrempé.
Les passants pressés se réfugiaient sous leurs parapluies.
Les néons se reflétaient dans les flaques, pareils à des éclats dun autre monde.

Elle faillit continuer sa route.

Pourquoi aurait-elle dû sarrêter ?

Ce garçon nétait quun enfant de plus, assis sur le trottoir froid avec une pancarte en carton et des yeux trop fatigués pour son âge.

« Jai faim aidez-moi, sil vous plaît. »

Elle entendait cette supplique toutes les semaines.

La plupart des gens avaient appris à ne même plus lentendre.

Mais il y avait quelque chose dans sa voix qui la ralentit.

Peut-être lépuisement.
Peut-être la politesse.
Ou juste le fait quil navait rien demandé dautre.

Élodie Dubois sarrêta à ses côtés et fouilla dans son sac.

Deux billets de vingt euros.

De quoi manger.
Peut-être une nuit dhôtel.
Des chaussures sans trous.

Elle tendit largent.

Le garçon cligna des yeux, surpris, puis le prit doucement à deux mains.

« Merci, » murmura-t-il.

Pas une comédie.

Sincère.

Élodie acquiesça déjà en tournant les talons.

Cest là quelle laperçut.

Une chaîne en argent pendait de son pull trop large.

Du vieux métal.
Quasiment poli par le temps.

Un médaillon.

Quelque chose lui serra la poitrine.

Ce nétait pas un souvenir.

Cétait instinctif.

Elle fixa de nouveau.

Le médaillon portait une rayure sur le côté.
Une petite bosse près de la charnière.

Impossible.

Son souffle se bloqua.

« Attends. »

Le garçon leva les yeux.

Élodie montra du doigt.

« Ce médaillon »

Il le toucha aussitôt, sans réfléchir, comme pour se protéger.

« Cest ma maman qui me la donné. »

Le cœur dÉlodie manqua un battement.

« Je peux le voir ? »

Le garçon hésita une seconde seulement.
Puis hocha la tête et le lui tendit.

Confiant.

Trop confiant.

Ses mains tremblaient lorsquelle sentit le métal froid dans sa paume.

Le bruit de la ville seffaçait autour delle.
Tout devenait sourd.

Elle ouvrit le médaillon lentement.

Et tout sarrêta.

Dedans
une photographie.

Fanée par les années.
Pliée aux coins.

Mais elle la reconnaissait entre mille.

Elle-même.

Plus jeune.
Souriante.
Câlinant un nouveau-né emmailloté dans une couverture bleue.

Les jambes dÉlodie fléchirent sous elle.

Non.

Non non non

Sa main couvrit sa bouche.

Elle connaissait exactement cette photo.

Elle lavait gardée à la maternité, dix-huit ans plus tôt.

Le jour où on lui avait dit que son bébé était mort.

Le jour où plus aucune infirmière nosa la regarder dans les yeux.

Le jour où tout sétait brisé en elle.

Sa voix se défaisait lorsquelle parla.

« Où as-tu eu ça ? »

Le garçon répondit sur le champ.

« Ma maman ma dit que ma vraie mère la reconnaîtrait. »

Élodie fut pétrifiée.

Chaque bruit de la rue disparut.

La pluie.
La circulation.
Les pas.

Plus rien.

Ma vraie mère.

Ces mots la vidèrent.

Elle observa enfin vraiment le visage du garçon.

Les yeux.
Les traits.
La petite cicatrice près du sourcil

exactement au même endroit que celle de son mari.

Sa respiration devint saccadée.

« Tu as quel âge ? » chuchota-t-elle.

« Seize ans. »

Impossible.

Possible.

Elle serra le médaillon si fort que ses doigts lui firent mal.

« Comment sappelle ta maman ? »

Le garçon ouvrit la bouche

Quand quelquun cria dans son dos.

« LÉO ! »

Ils se retournèrent.

De lautre côté de la rue, une femme attendait à côté dune voiture en stationnement.

La quarantaine.
Manteau sombre.
Langoisse écrite sur le visage.

À linstant où Élodie la reconnut

un froid glacial la submergea.

Cétait elle aussi.

Infirmière Catherine Laurent.

Linfirmière qui avait emporté son bébé hors de la chambre, seize ans plus tôt.

La même qui, en pleurs, lui avait assuré :

« Je suis désolée. Nous avons tout essayé. »

Le visage de Catherine perdit toute couleur.

Le garçon semblait perdu entre elles.

« Maman ? »

Élodie cessa de respirer.

Car linfirmière ne fixait pas le médaillon.

Elle fixait Élodie

comme si un fantôme lui faisait face sous la pluie.

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