Elle a enterré son mari, s’est tenue debout seule, a relevé la ferme… puis la voisine a commencé à parler.

Elle a enterré son mari, tenu bon seule, relevé son exploitation et puis la voisine a ouvert la bouche.

Échanges de messages et courriels
Et maintenant dites-moi, Zénaïde Perrault, me suis-je tourné vers elle, dites-le devant tout le monde, pourquoi avez-vous inventé des mensonges sur moi ? Quest-ce que je vous ai fait ? Pourquoi tout cela ? Ce que jai entendu en retour a tout changé.

Elle avait enterré son époux, tenu debout toute seule, laborieusement maintenu la ferme et puis la voisine a tout bousculé.

Une rumeur. Juste une. Et voilà que la boulangère me dévisage avec pitié, linfirmière me serre fort la main : « Tenez bon. » Tout le monde savait soi-disant quelque chose, et moi, je ne comprenais rien.

Soline aurait pu se taire. Mais elle est sortie devant tout le village et elle a demandé, droite dans les yeux :

Pourquoi faites-vous ça ?

Ce quelle a entendu ensuite a bouleversé lordre de sa vie.

***
Ce matin-là, la terre exhalait une odeur vive, presque inquiète, comme avant un grand bouleversement.

Je métais levé bien avant laube, car les vaches nattendent pas. Quimporte létat de ton âme accablée ou festive, le lait arrive sans se soucier de toi, et gare à toi si tu traines.

La rosée enveloppait encore la prairie de perles argentées, et je me suis dit : le monde recommence chaque matin, comme si la veille navait jamais existé. Mais lhomme na pas cette chance.

On porte tout derrière soi, les années comme un vieux cheval son chariot. Et ce ne sont pas les bonnes choses qui pèsent le plus souvent, mais les griefs, les paroles jamais pardonnées, les regards de travers.

Depuis quatre ans, je vis seul à Beaupréau, si lon compte pas les animaux.

Mon épouse Michel est parti brutalement, une crise dans le champ, alors quil retournait le foin. On la retrouvé au crépuscule, le visage paisible, comme endormi par la fatigue de la journée.

Cest peut-être mieux ainsi. Il na pas souffert, na pas vu la vie labandonner lentement.

Après Michel, il ne me restait que la ferme vingt laitières, des veaux, toute la maison. On ma dit souvent : « Vends tout, Soline, va rejoindre ta fille à Nantes, quest-ce que tu tentêtes à pourrir ici ? » Mais je ne pouvais pas.

Ce nétait pas que de la ténacité. Ici, Michel est dans chaque poutre, chaque planche, chaque sillon du potager. Je ne pouvais pas abandonner notre vie, tous ces souvenirs. Alors je trainais mon chariot.

Je me levais à quatre heures, couchais à dix. Le dos me faisait souffrir, les mains engourdies par leau froide jusquà lautomne, et malgré tout, je vivais. Je me réjouissais de chaque veau, de chaque seau de lait, de chaque aube sur notre petite rivière.

Je ne pensais pas à Zénaïde Perrault, ma voisine.

Elle habitait trois maisons plus loin, dans une vielle demeure davant-guerre, veuve depuis longtemps, élevant son fils Matthieu. Il avait la trentaine, tous le surnommaient toujours « le fils à Zénaïde ».

Un bon gars, travailleur, mais il avait la malchance dans la peau. Marié, oui, mais sa femme a vite fui Paris, disant quelle deviendrait folle à la campagne. Il ne la pas retenue.

Zénaïde, elle, ne pouvait vivre sans cancans. Elle chaussait les ragots de tout le village, jusquà avoir sa dose, se sentir importante. Je ny avais jamais vraiment prêté attention, javais bien assez à faire. Mais, ce dernier mois, tout était différent.

Tout a commencé petit. Je suis entré à la boulangerie acheter du pain et la boulangère, Nadège, ma lancé un drôle de regard, empli de compassion, comme si je marchais déjà vers la tombe.

Je lui demande :

Nadège, pourquoi tu me regardes comme ça ?

Elle hésite, baisse les yeux :

Oh rien, Soline Moreau, rien du tout.

Puis, linfirmière du village, Tatiana Serrier, ma serré la main fort, me glissant :

Tiens bon, Soline, on est avec toi.

Jai été surpris pourquoi auraient-ils à me soutenir ? Quest-ce qui clochait ?

Jai vite compris. Zénaïde avait propagé dans tout le village que mon lait était trafiqué, que jy rajoutais de leau, de la farine, nimporte quoi soi-disant pour donner plus de crème.

Elle disait aussi que mes fromages, que je vends sur le marché de Cholet, étaient du vieux stock, recollant de nouvelles étiquettes.

Dabord, jai pris ça pour des ragots de village. Mais là, cétait sérieux. Toute une vie de travail réduite à néant par une seule mauvaise langue.

Jai passé la semaine ébranlé, dormant à peine, à me demander : mais pourquoi elle, pourquoi moi ? On ne sétait jamais vraiment disputés. Aux funérailles de Michel, elle est venue, avait exprimé sa sympathie, mouchant même quelques larmes.

Viens la colère. La vraie, celle qui donne de la force. Jai décidé de ne pas me laisser piétiner. Jai travaillé trop dur pour ça, pas question de me laisser salir ainsi.

Ce samedi-là, il y avait la réunion du village, on discutait de la réfection de la route menant à Angers. Une cinquantaine de personnes, donc presque tout le bourg. Et Zénaïde était là, première au premier rang, lèvres pincées, air satisfait.

Une fois la question de la route close, je me suis levé. Les jambes tremblaient, la voix aussi, mais je me suis lancé.

Mes amis, je voudrais dire un mot.

Le maire, Jean-Baptiste Simon, a acquiescé. Jai parlé. Dabord dune voix hésitante, puis, trouvant mon aplomb, jai expliqué tout ce que jentendais à mon propos.

Ces racontars sont faux, chaque mois mes produits sont analysés en laboratoire, voici les bilans.

Trois épiceries à Angers prennent mes fromages, jamais une plainte.

Alors dites-moi, Zénaïde Perrault, dites-le devant tous, pourquoi mavoir traînée dans la boue ? Quest-ce que je vous ai fait ? Pourquoi ce mal ?

Son visage changeait de couleur à vue dœil, rose, puis blanc, puis violacé.

Mais moi jai dit ce quon ma rapporté balbutia-t-elle.

Qui ta raconté ça ? Nomme la personne ! insistai-je.

Silence de mort dans la salle, tout le monde la fixait, gêné.

Les gens parlent

Perdue, elle finit par lâcher dune voix aiguë :

Eh quoi ? Tout ça parce que son mari est mort, mais elle a un amant !

Là, jen suis resté bouche bée.

Quel amant ? Tu délires ! Je vis seul, qui ?

Cest ton Matthieu, non, lamant ? lança alors une voix du fond.

Cétait grand-mère Stéphanie, la doyenne, qui savait tout sur tout le monde.

Matthieu va laider à la ferme, mais ça ferait de lui un amant ?

Matthieu sest levé alors, un colosse rouge, les poings crispés.

Maman, souffla-t-il, mais quest-ce que tas fait ?

Zénaïde se précipite vers lui, bras tendus :

Matthieu, je le fais pour toi, elle veut te tourner la tête, celle-là

Tais-toi ! hurla-t-il. Tais-toi maintenant ! Tu réalises ce que tas fait ? Tas traîné quelquun de juste dans la boue ! Elle travaille comme une damnée, tienne la ferme seule, et toi, tout ce que tu trouves, cest ça ?

Se tournant vers moi, il avait dans les yeux un éclat que je ne lui connaissais pas.

Soline Moreau, reprit-il tout bas, pardonnez-lui. Elle ne voulait pas mal : juste la peur, de la bêtise. Peur que je la quitte, que jaille vers vous. Et moi

Il sarrêta, passa une main sur son visage.

Moi, cest vrai, je vous aime. Depuis le jour où, avec Michel, vous êtes arrivés ici. Javais quatorze ans, vous vingt-cinq.

Je vous regardais, je rêvais davoir une femme comme vous. Je me suis marié avec Lucile, vous étiez prise, pensant que ça me passerait. Mais non. Lucile la senti, voilà pourquoi elle est partie.

Un silence profond sest abattu. Zénaïde, écrasée, paraissait avoir vieilli dun coup.

Quand Michel est parti, je suis venu vous aider, pas juste par pitié. Cétait comme une force, je pouvais pas faire autrement. Près de vous, jai limpression dêtre à ma place.

Il se tut ; je ne savais plus quoi dire. Javais le souffle court, les tempes bourdonnantes, un picotement dans les yeux.

Matthieu, jai onze ans de plus

Je sais. Alors ?

Et alors quoi ? éleva la voix grand-mère Stéphanie Mon Pierre avait huit ans de moins que moi, on a vécu quarante-trois ans, inséparables. Ces histoires dâge, tu ten fiches ! Le cœur doit être honnête, le reste nest rien.

Des exclamations dans la salle, certains riaient, dautres secouaient la tête, dautres tapaient sur lépaule de Matthieu. Zénaïde restait minuscule sur sa chaise, personne nosait la regarder.

À ce moment, jai eu pitié delle.

Pas sur le coup, mais peu à peu. Cétait de la peur, sa solitude, la crainte de perdre le seul lien de sa vie, son fils.

Un geste absurde, méchant, mais pas poussée par la vraie méchanceté cétait le brouillard du cœur, lincapacité daimer librement, sans attachement maladif.

Je suis allé masseoir près delle, accroupi.

Zénaïde, lui ai-je soufflé, nayez pas peur. Personne ne veut vous enlever votre fils. Il vous aime, cest votre enfant. Mais

Mais ne refaites plus ça, daccord ? Ne salissez pas les gens avec des mensonges. Cest mauvais, cest comme empoisonner la terre. Vous sèmerez la rumeur, vous récolterez le malheur.

Ses yeux étaient mouillés, rouges, égarés.

Pardonne-moi, Soline gémit-elle folle que je suis.

Jai hoché la tête. Pardonner, on ne le sait pas de suite. Le temps le guérira, ou pas.

Nous avons quitté la salle ensemble, Matthieu et moi. Il marchait près de moi en silence. Le soleil se couchait derrière la Loire, le ciel déjà rose et doux comme des pétales déglantine.

Matthieu, lui dis-je, tu étais sérieux ?

Oui, répondit-il calmement. Je ne mens pas devant tout le monde.

Je lai regardé. Quel brave garçon. Fiable, chaleureux comme une cheminée par un soir dhiver.

Alors viens, dis-je, cest lheure de la traite. Tu maides ?

Il ma souri, large, lumineux, comme un enfant.

Bien sûr.

Et nous sommes partis. La terre sous nos pas sentait fort, lherbe fraîche, labsinthe. Dans cette amertume, il y avait aussi une douceur, celle de lespoir, ou peut-être de la vie, qui continue envers et contre tout. Plus forte que tous les mensonges, toutes les rancunes, toutes les noirceurs humaines.

Matthieu ma pris la main. Toute large, rêche de travail, chaude. Je ne lai pas lâchée, jai seulement serré plus fort. Peut-être que cest le destin…

Et vous, quen pensez-vous ? Dites-le-moi dans les commentaires, mettez un jaime !

Rating
( 1 assessment, average 5 from 5 )
Like this post? Please share to your friends: