Du sarrasin à la place des truffes

Boulgour à la place des truffes

J’étais collée à ma cuisinière, observant dans une brume de fatigue comment la sauce, sur laquelle javais sué deux heures, virait lentement au cauchemar. Le velouté aux truffes et crème, sensé caresser un risotto aux cèpes, aurait dû ondoier comme une caresse, lisse et lumineux : voilà quil se dérobait, lhuile étrangère flottant en haut, la base sécroulant épaisse au fond du poêlon créant une sorte de paysage lunaire miniature.

Je tournais le beurre froid en petits cubes, lentement, cercle après cercle, mes mains nétant plus que le souvenir dun geste hérité. Dehors, la nuit tissait son voile ; Paris sallumait peu à peu, lampadaires, klaxons sur le Boulevard Saint-Germain, les voitures chuchotant, affairées sous mes fenêtres. Classique soirée doctobre, quartier Odéon.

Marianne, tu en as encore pour longtemps ? Jai rien avalé depuis quatorze heures…

Paul sencadrait dans la porte de la cuisine toujours dans le seuil, jamais plus loin, la cuisine étant pour lui une sorte détranger territoire. Les mains cavalièrement enfoncées dans les poches, la mine indéfinissable. Ce nétait pas de limpatience. Autre chose, une brume plus dense.

Encore vingt minutes, répondis-je, le dos tourné. La sauce prend ses aises ce soir.

Vingt minutes… Daccord.

Il disparut dans le salon, je sentis le poids de son corps sécraser dans le canapé. Le téléviseur rugit un instant, puis se mua en silence. Un autre signal, que mon corps, lui, reconnut aussitôt.

La sauce, au final, se laissa apprivoiser. Pas de manière éclatante mais assez pour donner le change. Le risotto, crémeux, presque filant. Jen dressai une belle assiette, la surmontai de copeaux de truffe noire que javais négociée, la semaine précédente, à prix dor chez un marchand des Halles de Rungis. Pour ce petit morceau, javais englouti léquivalent de plusieurs déjeuners étudiants à Saint-Michel.

Jinstallai le tout sur la table. Jallumai des bougies. Pas par amour du romantisme, juste parce quà la lumière chaude, la nourriture paraissait plus belle et moi, un peu moins marquée de cernes.

Paul sassit face à lassiette. Il fixa longuement le plat.

Du risotto, encore.

Tu voulais quelque chose aux champignons.

Oui, mais pas forcément ça. Jen ai mangé la semaine dernière chez Arnaud, cétait le chef étoilé, tu vois. Pas facile d’égaler ça.

Je massis en face et pris ma fourchette.

Goûte dabord, soufflai-je.

Il piqua machinalement, mâchant comme sil faisait passer un test redoutable à laliment.

Le riz est un peu trop cuit.

Il est al dente, comme il se doit.

Ça, cest ton avis. Très bien.

On mangea, en silence. Je contemplais la flamme qui vacillait. Lui, son assiette, avec cette expression indéchiffrable. Dans Paris, la vie ne sarrêtait jamais, déversant son bruit, ignorant nos histoires de risotto.

La sauce est grasse, ajouta-t-il, lassiette quasiment vide.

Je nai rien répondu.

Tu veux savoir pourquoi je le dis ? Parce que je préfère lhonnêteté. Toi, tu veux progresser en cuisine, non ?

Je nai rien demandé, murmurai-je.

Tu as tort.

Puis il fila voir le match, me laissant à la table vide, à la vaisselle, à racler le fond du poêlon où il restait des pauvres vestiges de ce velouté aux truffes, qui mavait coûté léquivalent dun parfum de luxe et que javais recommencé trois fois. Pour ce plat, javais étudié un livre de technique culinaire acheté à lAtelier Ferrandi pour cent cinquante euros. Javais transporté la truffe dans une boîte conçue pour le voyage, évitant ainsi quelle ne périsse, fragile, dans le métro.

Grasse, grasse, grasse.

Je posai mes mains sur lévier, regardai leau tourner, éteignis la cuisine, rejoignis la chambre.

Soirée banale.

***

Madame Geneviève arriva le samedi à quinze heures. Toujours cet appel soigné, quarante minutes avant, me laissant le temps de ranger le salon et préparer un gâteau. Ma belle-mère faisait partie de ces Parisiens qui notent la moindre miette sur un rebord, mais nen diront rien, un simple frôlement du regard suffisant à marquer la désapprobation.

Elle avait soixante-dix-huit ans. Petits os, silhouette sèche, le dos si droit quil eût fait rougir une danseuse de lOpéra. Veuve depuis six ans, elle refusait obstinément de quitter son appartement à Saint-Mandé, malgré les tentatives de Paul pour la convaincre. Jamais je ne lui suggérai le déménagement. Cétait notre accord tacite.

Ce samedi, elle semblait plus pâle quà laccoutumée. Je le vis en lui ouvrant.

Entrez, Madame Geneviève. Jai fait un gâteau aux noix.

Merci, Marianne. Paul est là ?

Chez Arnaud. Il rentre ce soir.

Elle hocha la tête et se dirigea vers la cuisine, pas le salon où elle élisait toujours domicile, dans son fauteuil près de la fenêtre.

Je versai le thé, découpai une part de gâteau. On sinstalla face à face.

Ça va, Marianne ? Question évidente.

Un peu de tension mais rien de grave, répondit-elle en goûtant.

Cest très bon, dit-elle. Dun ton si doux, ça serra mon cœur.

Silence. Elle regardait les arbres déjà dénudés doctobre, oscillant faiblement dehors, la queue dun automne blême.

Marianne, je voudrais te demander quelque chose Tu ne men voudras pas ?

Je vais essayer.

Elle plongea ses yeux dans les miens, longtemps.

Tu te rappelles que tu étais architecte dintérieur ?

Je fus prise au dépourvu.

Bien sûr.

Une très bonne architecte, non ?

On le disait.

Je confirme. Jai vu tes projets. Tu te rappelles cet appartement près du Parc Monceau, pour les médecins ? Jy ai été une fois. Cétait magnifique. Je me suis dit : voilà quelquun qui sait voir lespace.

Je la fixais, une gêne sourde menveloppant.

Pourquoi tout cela, Madame Geneviève ?

Elle posa la tasse avec une minutie vieille comme le monde, habituée à ne rien laisser tomber, à ne pas faire de bruit, comme si chaque geste avait valeur de survie.

Parce que jai honte, murmura-t-elle.

Je ne sus que répondre. Elle nemployait jamais ce genre de mot. Cétait de lancienne école, celle du silence sur limportant.

Jaurais dû te le dire plus tôt. Bien plus tôt. Peut-être il y a dix ans, quand tu as arrêté de travailler. Mais je me taisais. Je me disais que ce nétait pas mon affaire. Que cest toi qui voulais cela. Que cétait normal, peut-être.

Regard baissé sur ses mains, toujours belles malgré lâge longues, soignées, élégantes.

Paul naime pas la cuisine sophistiquée.

Est-ce que javais bien entendu ?

Pardon ?

Il naime pas ça. Il na jamais aimé. Depuis sa jeunesse, il a lestomac fragile, Marianne. Son gastro-entérologue lui a toujours conseillé : simple, digeste. Boulgour avec une escalope panée, cétait sa madeleine de Proust. Un plat tout simple : escalope, boulgour au beurre. Il pourrait en manger tous les jours.

Un silence ouvrit la pièce, soudain si vaste que jentendais juste un vieux frigo, lointain.

Alors pourquoi commençai-je, étranglée.

Pourquoi demandait-il du foie gras, se plaignait des sauces pas assez onctueuses? Oui.

Son regard remonta. Dans ses yeux, quelque chose de si dense que jeus froid. Ni colère, ni pitié. Plus vieux, plus vaste.

Parce que le processus lui plaisait. Te voir déployer autant defforts, dépenser temps et argent, attendre ses mots. Ça lui donnait un sentiment de supériorité.

Je posai ma tasse, doucement.

Vous vous rendez compte…?

Oui. Avant de venir, jai tourné tout ceci dans ma tête. Je mesure ce que je dis.

Et vous avez gardé ça pour vous pendant dix ans ?

Pendant trente-huit ans, Marianne. Depuis que Marcel me faisait pareil.

Marcel, le grand homme jovial qui mavait accueillie à la famille, père de Paul. Je ne lai connu quun an il est mort lannée de notre mariage.

Lui aussi, poursuivit-elle, était “fin gourmet”, disait-on. Pareil. Je passais des heures à mitonner des sauces, des viandes, pour entendre, invariablement, que cétait trop gras ou trop sec. Et un jour je lai vu, dans sa campagne, s’empiffrer de boulgour au beurre, silencieux, apaisé, rassasié et pour la première fois, il était lui-même.

Je restais là. Dehors, la pluie commençait à tomber sur Paris.

Jai compris. Mais je nai pas quitté. Autre temps, autres manières. Paul a vu fonctionner ce système. Il a réutilisé loutil.

Il le faisait exprès, ce nest pas une question, cest un constat.

Je ne crois pas quil sasseyait pour préméditer : “je vais rabaisser ma femme”. Les gens vivent comme ils ont vu leurs parents faire, pensant que cest normal de simposer ainsi.

Je me levai, sans réfléchir, incapable de rester assise. Jallai regarder par la fenêtre, la pluie floutant la rue Mazarine, les passants serrant leurs parapluies.

Dix ans.

Dix ans de stages culinaires. De perfectionnements en pâtisserie, de modules en italien, français, japonais, à lécole Ferrandi puis chez un chef du Marais. Je lisais, compulsais des vidéos, des forums. Chassais tel fromage ou ce champignon au marché Aligre. Je choisissais les vins, harmonisais les saveurs, me réveillais parfois la nuit persuadée davoir trouvé LA marche à suivre pour LA sauce.

Je my étais jetée corps et âme, pensant avoir trouvé un sens après avoir lâché la déco.

Mais lui, il voulait du boulgour. À lintérieur, juste cela.

Pourquoi me le dire aujourdhui ?

Parce que je suis vieille, répondit Geneviève avec simplicité. Toi, tu es jeune. À cinquante-deux ans, cest à peine le commencement.

Je me retournai. Son regard droit, sans compassion cétait précisément ce dont javais besoin.

Et parce que, avoua-t-elle plus bas, je me sens responsable. Ce nest pas volontaire, mais je lai élevé ainsi. Jai laissé faire, il a cru que cétait la norme. Je voudrais au moins te donner la vérité.

Je revins vers la table. Je pris le thé tiède.

Il ne changera pas, admit-elle. Je ne te dis pas quoi faire. Juste, sache-le.

On finit notre thé, un peu plus légères peut-être. Quand elle repartit, je laidai à boutonner son manteau, ses doigts étaient devenus maladroits.

Ton gâteau aux noix est délicieux, souffla-t-elle.

Merci.

Simple, maison. Le meilleur que tu maies offert.

Elle disparut, tandis que je restais, longtemps, face aux blousons de Paul dans lentrée.

***

Les deux semaines suivantes, je cuisinais toujours les mêmes plats. Terrine de canard, bisque de homard (pour laquelle j’avais traversé tout Paris), desserts aux techniques apprises ce printemps. Paul goûtait. Critiquait. Je me taisais.

Mais quelque chose sétait glacé en moi. Je me voyais agir de loin, presque spectatrice : jétais cette femme à la casserole, râpant du citron, jetant du safran, portant lassiette en attente dun mot. Oui, ce moment : le regard sur la première bouchée, la pause avant la sentence. Je le voyais enfin, ce spectacle qu’il s’offrait. C’était pour lui le vrai plaisir : la prérogative de juger, tout simplement.

Je repensais à mes années de décoratrice. Aux chantiers, où je savais dinstinct comment saisir la lumière dune pièce, écouter les non-dits dun client, savourer le moment où quelquun découvrait son nouvel espace.

Javais eu un studio, partagé à Montparnasse avec deux autres filles. On y buvait un café infâme, on sengueulait sur les nuances de taupe jusquà minuit passé. Paul disait que tout cela navait aucun sens, que la famille ou le boulot il fallait choisir, que largent quil gagnait mévitait cette fatigue. Javais choisi darrêter, à quarante-deux ans, croyant que je pourrais toujours revenir.

Dix ans avaient passé.

Alors jai pris mon téléphone et écrit à Claire Dubois, ex-collègue devenue chef dune petite agence. On échangeait quelques vœux, mais rien de plus.

« Claire, salut, ça te dit de se voir un de ces jours ? »

Elle répondit presque aussitôt :

« Marianne ! Mais oui, ça fait une éternité ! Dispo demain ? »

***

On était assises dans un café de la rue des écoles. Claire n’avait pas changé, si ce nest des cheveux courts argentés qui lenveloppaient.

Tu as bonne mine, lança-t-elle.

Tu mens mal, répondis-je, et elle éclata de rire.

On commanda deux express.

Jhésitai longuement.

Claire, tu as du boulot pour moi ?

Elle me sonda longuement.

Tu es sérieuse ?

Tout à fait. Je sais, dix ans loin du métier, mais je nai rien oublié. Du moins je lespère.

Claire tourna sa tasse, cogitant.

Jai un gros chantier en banlieue. Mais tu commenceras en stagiaire : nouveaux logiciels, nouvelles attentes, nouveaux clients. Tu vas devoir te refaire, tu comprends ?

Je suis prête.

Tu veux combien ?

Ce que tu pourras. Pour débuter.

Claire hésita, puis céda.

Viens lundi.

Je vins lundi, jour après jour, neuf heures, jusquà dix-neuf ou vingt heures. Je réappris, me souvenais, magaçais de mes erreurs idiotes. Mais la mémoire revenait comme on réapprend à nager, même si la tête doute, le corps sen souvient.

À la maison, désormais, il y avait du boulgour.

Un soir, cest arrivé presque sans y penser. Épuisée, jouvris le frigo : restes daliments sophistiqués, aucune envie de combinatoire. Dans le placard, je trouvai du boulgour, un bocal de ratatouille, du beurre. Je fis tout simplement cuire, posai la casserole sur la table, appelai Paul.

Il examina lassiette, perplexe.

Cest quoi ?

Boulgour, ratatouille et beurre.

Cest tout, cest ça ? Tu es malade ?

Fatiguée. Je ferai un plat demain.

Il mangea, silencieux, et ne commenta rien. Je comprenais alors tout ce que Geneviève mavait confié : la campagne, les bols rassasiés, ce sourire inavoué du retour chez soi.

Paul termina, se leva, sen alla. Pas un mot, ni critique ni compliment.

Et c’était une sorte de réponse.

***

La conversation survint deux semaines après. Je rentrais d’un rendez-vous, lesprit perdu dans la palette de couleurs dun salon moderne. À la maison, Paul mattendait.

Où tu traînes ? Il est huit heures !

Je bossais.

Toujours chez ta Claire ?

Oui, cest mon boulot, Paul.

Il coupa la télé, pivota.

Ce nétait pas notre accord, Marianne.

Quel accord ?

Que tu passes tes jours dehors. Nous avons une famille, un appartement. Y a plus rien à manger !

Il reste des œufs, des pommes de terre, du jambon. Tu peux cuisiner.

Il me regarda comme si javais grandi trois têtes.

Tu plaisantes ?

Non. Voilà ce qu’il y a.

Où sont tes truffes, tes sauces, tout ça ? Tu sais encore faire quelque chose de bon ou pas ?

Je posai mon sac, mon manteau.

Paul, parlons calmement, est-ce possible ?

De quoi ?

De nous. De ces dernières années. Ici, dans cet appartement.

Il se crispa : épaules serrées, regard aiguisé.

Où est le problème ? Je travaille, tu restes à la maison

Ce temps est fini. Moi aussi je travaille.

Alors cest fini. Tu pars sans rien dire.

Je veux juste parler, Paul.

Il fit les cent pas, puis revint.

Marianne, quest-ce qui tarrive ? On avait une vie normale, toi à la cuisine, moi jugeant. Cétait notre équilibre.

Le tien, Paul. Pas le mien.

Voilà ! Maman ta parlé, hein ?

Je le regardai, cet homme avec qui j’avais partagé vingt-trois ans, dans cet appartement hérité de sa famille, où je navais jamais osé redessiner quoi que ce soit, alors que je savais comment le réinventer. Jétais pourtant architecte, moi aussi.

Ta mère m’a dit la vérité, déclarai-je. Juste la vérité.

Quelle vérité ? Quelle aime les drames ?

Que tu aimes les plats simples. Que lon ta toujours conseillé des choses digestes. Que le boulgour et lescalope sont ton plat préféré.

Il y eut un blanc, microscopique. Mais il était là.

Nimporte quoi, dit-il.

Tu las mangée sans un mot il y a quinze jours.

Javais la dalle !

Paul. Arrête. Juste un instant.

Il se figea. Je le regardais droit.

Je ne veux pas me battre. Je voudrais simplement : es-tu prêt à vivre autrement ? Pas comme depuis dix ans.

Un éclair dhumanité traversa son regard.

Autrement, cest quoi ?

Comme des égaux. Tu bosses. Je bosse. On cuisine simple ou raffiné, mais on ne rabaisse plus. On parle franchement. Plus de jeux.

Un silence lourd.

Je ne tai jamais rabaissée, souffla-t-il. Je disais juste ce que je pensais. Je suis franc.

Paul.

Quoi ?

Tu faisais semblant, alors que je dépensais tout pour des truffes.

Silence.

Ce nétait pas honnête, constatai-je simplement.

Il ne répondit pas. Se réfugia dans la chambre et referma la porte, sans éclat.

Jallai cuisiner des pommes de terre sautées. Je mangeai seule, bu mon thé, écoutant les allées et venues dans la pièce dà côté.

***

Les mois qui suivirent eurent la couleur dune fonte lente : rien de dramatique, aucune scène définitive. Juste, chaque jour, un morceau de lancien monde qui tombait.

Paul tenta tout.

Dabord, la bouderie : lair offensé, sattendant à mes excuses. Je ne cédais pas : cuisine simple, ménage, boulot, retour.

Puis la douceur, un bouquet de tulipes blanches en novembre, achetées à la sauvette. Il suggéra un restaurant. Nous sortîmes, il fut charmant, curieux. Ça allait mieux, croyais-je.

Le lendemain, il sinquiéta de la simplicité du dîner prévu pour ses amis.

Des pâtes et une salade, annonçai-je.

Tu plaisantes ?

Du tout.

Son visage trahit cette même lueur. Il ne savait pas encore que je la voyais.

Puis vinrent de vraies disputes, sur tout ce quil mavait « offert » appartement, argent, la « liberté » de la cuisine. Jécoutais.

Tu as investi, Paul. Mais lhumain, ce nest pas une usine. Les investissements ne marchent pas pareil.

Il ne comprenait pas, ne voulait pas comprendre.

Geneviève mappelait régulièrement. Discrètement. Parfois juste « tiens bon », parfois, une phrase qui tenait chaud. Un jour, elle dit :

Il men veut, nest-ce pas ?

Un peu.

Tant pis. Mais moi je te soutiens, Marianne. Pour la première fois de ma vie.

En décembre, Claire me confia mon premier chantier à moi un appartement à Sèvres, jeune famille. Jen perdis le sommeil, la trouille de ne plus savoir.

Mais tout me revint.

La cliente entra dans son nouveau salon, sarrêta, silencieuse. Puis me dit :

Vous avez fait de la magie.

Voilà ce que cétait.

***

En février, je sus quaucune renaissance commune n’aurait lieu. Javais multiplié les perches. Je ne fuyais pas, je ne cherchais pas de divorce, jespérais, mais Paul voulait seulement que je redevienne lancienne moi, celle qui attend la validation. Non pas une épouse, mais un miroir.

Cest ainsi quon sait : quand on comprend quil attend moins quon soit heureuse, que de pouvoir juger et se sentir exister, lui.

Paul nétait pas un monstre. Il ne buvait pas, ne tapait pas, rapportait largent, fidèle à ma connaissance. Il y avait de laffection, sûrement.

Mais je métiolais. Lentement, goutte à goutte, je rétrécissais.

Je déposai la demande de divorce en mars.

Il refusa dy croire, alternant la colère et la supplication. Après une visite discrète de Geneviève, il sembla capituler, froid comme une porte refermée. Lappartement lui appartenait. Je partis chez mon amie Sophie dans le Marais, trois mois entre deux valises, puis je louai un deux-pièces sur la Butte-aux-Cailles. Une vue sur une ruelle banale de Paris, mais vivante, sincère.

Je fis les travaux moi-même. Un rafraîchissement mais chaque détail choisi avec la joie de savoir (enfin) ce que je voulais. Je lavais toujours su, au fond.

***

Un an sest écoulé.

Nous sommes en avril. Jai cinquante-trois ans. Sous ma fenêtre, de petits arbres éclosent de blanc, ignorés des guides botaniques, mais leur floraison me salue chaque matin, pendant que le café mijote.

Je prépare le café simplement, à la casserole. Bonnes graines, sans cérémonie.

Claire ma intégrée comme associée en janvier. Nous avons quatre projets, jen dirige deux. Je dors à nouveau bien. Mes réveils sont occupés par la lumière dune pièce quil faut transformer pas par langoisse.

Geneviève appelle chaque semaine. Je lai revue récemment à Saint-Mandé, avec un gâteau tout simple. Nos conversations courent, silencieuses, sur les années tues. Jécoute, et soudain je comprends que le malheur se propage de génération en génération tant quon ne dit pas « stop ».

Geneviève na pu sarrêter ; elle ma aidée à le faire. Ça compte.

Paul est resté à lappartement. On échange de rares messages pratiques. Certains disent quil prend des cours de cuisine. Vrai ou faux, parfois, les gens changent quand on ne peut plus tenir quelquun sous son pouce.

Je ne pense que rarement à lui. Parfois, devant une boîte de truffes sous cellophane, je reste une seconde hésitante lémotion au confluent du rire et du regret. Dix ans, cela ne sessuie pas dun revers.

Je ny reste pas.

En septembre, jai rencontré Étienne. Un client, veuf, qui voulait refaire son logement après la mort de sa femme. Elle était encore partout : photos, souvenirs. Il a dit, simplement : ne touchez pas aux images, mais rendez-lui la lumière.

Jai compris.

Il a cinquante-quatre ans, ingénieur en ponts. Ce détail ma frappée : lui bâtit des ponts, moi des intérieurs. Peut-être une passerelle, pas seulement technique.

Il est paisible. Vraiment. Il parle droit, il rit quand cest drôle, écoute vraiment. Jamais il ne cherche à paraître plus grand quil nest.

Au deuxième rendez-vous, il a proposé un café.

Nous avons marché, pris des cafés, puis un film français où il a ri plusieurs fois. Javais oublié la chaleur simple dêtre avec quelquun de vivant.

Nous nous voyons sans hâte. Aucun de nous ne veut brûler les étapes. Nous savons ce que cest de porter des cicatrices.

Il vient le vendredi.

***

Aujourdhui, cest vendredi.

Je suis rentrée à dix-huit heures, jai vidé mes sacs : cuisses de poulet, pommes de terre, oignons, carottes, bouquet daneth, crème fraîche.

Un gratin de poulet et légumes simple au four. Pas un « vrai » gratin, plus une cocotte chaleureuse. Pommes de terre en tranches, poulet, oignon, carotte, crème fraîche, puis au four une heure. Un peu daneth.

Je fais cela quand je cherche ce goût de la maison pas du raffinement, juste un nid.

Pendant que le plat cuisait, je me changeais, respiraient les effluves dans mon appartement le parfum du beurre, du poulet, un rien dail. Lodeur denfance, celle de la cuisine de ma grand-mère, que javais oubliée depuis vingt ans.

Linterphone a sonné à sept heures.

Jai ouvert, Étienne est entré, déposant un sac.

Salut, lança-t-il.

Salut. Tu sens ?

Il renifla.

Quelque chose dinvraisemblable. Cest des pommes de terre ?

Gratin simple Encore une petite heure.

Parfait, répondit-il, retirant sa veste. Jai apporté du vin. Et ça…

Il sortit une boîte de chocolats au lait et noisettes, ceux quon trouve chez Carrefour.

Tu aimes ça.

Je restai un instant bouche bée.

Comment sais-tu ?

En septembre, devant la pâtisserie. Tu las dit.

Je tenais la boîte, remuée sans vraiment comprendre pourquoi.

Tu ten souviens.

Jy tiens, répondit-il, sans pose.

Nous sommes allés en cuisine. Jai contrôlé le gratin : encore quelques minutes. Il a ouvert la bouteille, servi deux verres, sest assis.

Et le chantier de lavenue Victor-Hugo ?

Client difficile, avouai-je. Veut tout, tout de suite, pour rien.

Ça arrive, dit-il.

Oui, ça va marcher quand même, les plafonds font cinq mètres. Impossible de gâcher ça.

Il opinait du chef, observant mes gestes.

Marianne, dit-il.

Mmm ?

Tu es heureuse ? Là, à linstant. Pas en général : maintenant.

Je levai les yeux. Il était sincère, sans attente particulière.

Maintenant ? Oui vraiment, oui.

Tant mieux, conclut-il.

Le gratin était prêt. Je l’ai servi, décoré daneth. Lumière simple, pas de bougies.

Étienne admira le plat.

Cest beau, dit-il.

Cest rien, un gratin de restes.

Le parfum est magnifique. Tu narrives jamais à faire laid ?

Je ris.

Jamais essayé.

On a mangé. Il a repris deux fois sans un mot, tendant juste lassiette. On a parlé de tout de son boulot, dun projet pour aller en Bretagne, de ma volonté de changer dair cet été. Lui, penchait pour la Corse.

On a bu du thé, ouvert la boîte de chocolats.

Dehors, Paris senroulait dans un soir davril fraîcheur humide, parfums de bitume et de fleurs. Arbres blancs qui tanguaient sous la brise.

Je me disais : voilà, cest tout. Pas une fête, pas un grand soir un vendredi. Un humain chaleureux, une cuisine qui fleure lhistoire, et surtout, aucune attente du moindre mot.

Parfois je repense à ces années : truffes, bisques, poêlons ratés. Tous ces efforts pour entendre : trop gras. Cela me serre le cœur. Mais je ne mattarde plus. Avoir du regret, cest cher payé après tout.

Lestime de soi, javais lu ça dans une phrase anodine comme si on naissait avec ou sans, comme la couleur des yeux. Non : on la bâtit, elle se brise, elle revient, parfois à cinquante-deux ans dans un bureau partagé à Gambetta, entre deux fichiers, quand on ne comprend rien à un logiciel mais quon reste quand même. On se reconstruit. On revoit lespace.

Les fameuses “limites”, ce mot à la mode. Je naime pas les modes, mais ce qui se cache derrière, oui : où je finis, où commence lautre. Ce nest pas un mur, juste un point précis : là, cest moi.

Le secret du bonheur est sûrement cela : faire ce quon sait, sentourer de ceux qui nous regardent vraiment, préparer ce quon aime. Et ne pas attendre le mot de lautre.

À quoi tu penses ? demanda Étienne.

Je le regardais, ses yeux calmes, la tasse entre ses mains.

Au gratin, répondis-je.

Il rit.

Drôle didée.

La meilleure. Je te ressers ?

Avec plaisir.

Jai repris la théière. Versé à chacun. Remis la théière à sa place, jeté un œil aux arbres blancs dehors.

Étienne.

Oui ?

Tu ne me diras jamais que cest trop salé, nest-ce pas ?

Il me fixa.

Ce nétait pas trop salé. Cétait parfait.

Et si un jour je rate ?

Il réfléchit.

Je dirai « la prochaine fois, un brin moins de sel », mais je mangerai tout pareil.

Jacquiesçai.

Belle réponse.

Jessaie, dit-il, attrapant le dernier chocolat. Celui-là, jai le droit de le prendre ?

Tout pour toi, ris-je.

Dehors, les branches blanches davril, Paris bruissait doucement, grande bête indifférente aux assiettes, truffes ou boulgour, aux années perdues ou gâchées. La vie suivait son cours et moi aussi. Le thé était brûlant, la cuisine embaumait, un plant de basilic acheté récemment trônait sur la fenêtre parce que jaimais la couleur.

Juste parce que la couleur me plaisait.

Cest ainsi que je vis, maintenant.

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