Tu tes regardée dans le miroir, dernièrement ? demande Paul à sa femme. La réaction de Camille le surprend totalement.
Paul termine son café matinal, lobservant du coin de lœil. Ses cheveux sont noués avec un élastique aux motifs enfantins, des petits chats dessinés dessus.
À côté, il pense à Sophie, leur voisine du deuxième. Toujours élégante, fraîche, laissant derrière elle dans lascenseur un sillage de parfum raffiné, même après son passage.
Tu sais, dit Paul, posant son smartphone, parfois jai limpression quon vit… comme des colocataires.
Camille sarrête, la serpillière figée dans sa main.
Ça veut dire quoi, ça ?
Oh, rien de spécial. Juste une question : tu tes regardée dans le miroir, récemment ?
Cette fois, elle le fixe. Longuement. Paul le sent : quelque chose ne tourne plus rond.
Et toi, quand est-ce que tu mas regardée pour la dernière fois ? murmure Camille.
Lambiance devient tendue.
Camille, ne dramatise pas. Je veux juste dire une femme doit toujours rester éclatante, tu vois ? Cest la base ! Regarde Sophie, par exemple. Elle a ton âge, pourtant…
Mmmm, souffle Camille, Sophie.
Il y a quelque chose dans sa voix qui alerte Paul, comme si elle venait de comprendre une chose essentielle.
Paul, dit-elle après un temps, tu sais quoi ? Je vais partir un peu. Chez maman. Prendre du recul sur ce que tu dis.
Daccord, faisons une pause, réfléchissons chacun de notre côté. Je ne veux pas te mettre dehors !
Eh bien, elle accroche la serpillière avec une délicatesse nouvelle. Je crois que jai vraiment besoin de me voir dans le miroir.
Elle va préparer sa valise.
Paul reste assis dans la cuisine, pensif : « Bon sang, cest ce que je voulais… » Mais il nest pas soulagé. Plutôt vidé.
Trois jours passent, Paul vit comme un vacancier. Le matin café tranquille, le soir liberté totale. Personne pour lancer les séries à leau de rose.
Liberté attendue. Virile, dit-on.
Le soir, il croise Sophie devant limmeuble. Elle porte des sacs de chez « Monoprix Gourmet », perchée sur des talons fins, la robe parfaitement ajustée.
Paul ! lui sourit-elle. Ça va ? Je nai pas vu Camille récemment.
Elle est chez sa mère. Elle se repose… ment-il, sans sourciller.
Oh… Sophie acquiesce avec compréhension. Parfois, il faut une pause. Juste pour respirer. Laisser rentrer un peu dair.
Elle parle avec une assurance distante, comme si le quotidien nexistait pas chez elle, entrevaisselle magique et dîners spontanés.
Sophie, ça te dirait un café, un de ces jours ? propose Paul. Juste entre voisins.
Pourquoi pas, sourit-elle. Demain soir ?
Toute la nuit, Paul planifie la rencontre. Quelle chemise ? Jean ou pantalon ? Leau de Cologne, surtout ne pas en mettre trop.
Au matin, le téléphone sonne.
Paul ? une voix inconnue. Cest Françoise Delaunay, la maman de Camille.
Son cœur semballe.
Oui, je vous écoute.
Camille ma chargée de vous dire quelle viendra récupérer ses affaires samedi, pendant votre absence. Elle laissera les clés à la gardienne.
Attendez… récupérer ses affaires ?
Tu pensais quoi ? la voix de Françoise est glaciale. Ma fille na pas lintention de patienter une éternité pour savoir si vous tenez à elle ou pas.
Madame Delaunay, je nai rien dit de vraiment grave…
Tu en as déjà assez dit. Au revoir, Paul.
Elle raccroche.
Paul reste dans la cuisine, regardant son mobile. Quest-ce que cest que ce bordel ? Il ne voulait pas divorcer ! Juste une pause, du temps.
Mais tout sest décidé sans lui !
Le rendez-vous avec Sophie est étrange. Elle est charmante, parle de sa carrière à la banque, rit à ses blagues. Mais quand il tente de lui prendre la main, elle se retire doucement.
Paul, vous le savez… Je ne peux pas. Vous êtes marié.
Mais on vit séparés, là.
Séparés aujourdhui. Et demain ? Sophie le dévisage sérieusement.
Paul la raccompagne, puis monte chez lui. Lappartement laccueille avec un silence pesant et une odeur de célibat.
Samedi. Paul fuit son domicile pour éviter la scène, les explications, les larmes. Quelle prenne ses affaires tranquillement.
Mais à quinze heures, il craque. Quelle affaire emporte-t-elle ? Toutes ? Ou simplement lessentiel ? Et comment est-elle ?
À seize heures, il rentre, nen pouvant plus.
Devant limmeuble est garée une voiture immatriculée Paris. Au volant, un inconnu dans la quarantaine, élégant dans une veste chic. Il aide à charger des cartons.
Paul sassoit sur un banc, il attend.
Dix minutes plus tard, une femme en robe bleue sort de limmeuble. Cheveux bruns assemblés dans une jolie barrette, un léger maquillage qui magnifie son regard.
Paul nen croit pas ses yeux. Cest Camille. Sa Camille. Mais différente.
Elle porte son dernier sac, lhomme sapproche pour laider et linstalle délicatement dans la voiture, comme une porcelaine rare.
Paul nen peut plus. Il se lève et va vers eux.
Camille !
Elle se retourne. Il observe son visage. Paisible. Sublime. Fini, la fatigue constante quil connaissait trop bien.
Salut, Paul.
Tu… cest bien toi ?
Lhomme au volant se tend, mais Camille lui touche la main : tout va bien.
Cest moi, elle dit simplement. Juste, tu ne me regardais plus.
Camille, attend. On peut parler…
De quoi ? son ton nest pas amer, juste incrédule. Tu disais quune femme doit rester éclatante. Alors jai suivi ton conseil.
Mais, ce nest pas ce que je…
Quattendais-tu ? Camille incline la tête, Que je devienne belle, mais juste pour toi ? Intéressante, mais seulement chez nous ? Que japprenne à maimer, mais juste assez pour rester avec un mari indifférent ?
À chaque mot, Paul sent quelque chose bouger en lui.
Tu sais, elle continue doucement, cest vrai que jai arrêté de moccuper de moi. Mais pas par paresse. Plutôt par habitude… dêtre invisible. Chez moi. Dans ma vie.
Camille, ce nétait pas mon intention…
Cétait ce que tu voulais. Une épouse invisible, efficace, mais qui ne gêne pas. Et si un jour tu te lasses, tu pourras remplacer par un modèle plus coloré.
Lhomme dans la voiture lui glisse quelques mots. Camille acquiesce.
On doit y aller, dit-elle à Paul. Vladimir mattend.
Vladimir ? Paul a la gorge sèche. Cest qui ?
Celui qui me voit, répond Camille. On sest rencontrés à la salle de sport. Un club vient douvrir près de chez ma mère. Tu te rends compte ? À quarante-deux ans, je découvre enfin le sport.
Camille, non donnons-nous une chance. Jai compris, jai été idiot.
Paul, elle plonge son regard dans le sien, te souviens-tu de la dernière fois que tu mas dit que jétais belle ?
Paul ne répond pas. Il ne sen souvient pas.
Et la dernière fois où tu as demandé comment jallais ?
Paul comprend : il a tout perdu. Pas Vladimir. Pas les circonstances. Lui-même.
Vladimir démarre la voiture.
Paul, je ne ten veux pas. Au contraire. Tu mas aidée à comprendre une chose essentielle : si je ne me vois pas moi-même, personne ne le fera à ma place.
La voiture séloigne.
Paul reste planté, regardant sen aller sa vie. Pas juste sa femme sa vie. Quinze ans quil prenait pour une routine et qui, en réalité, étaient du bonheur.
Il nen avait même pas conscience.
Six mois plus tard, Paul croise Camille dans une galerie marchande, par hasard.
Elle choisit du café en grains, lisant attentivement les étiquettes. À côté delle, une jeune fille dune vingtaine dannées.
Prends celui-ci, dit la jeune fille. Papa dit que larabica est meilleur que le robusta.
Camille ? Paul sapproche.
Camille se retourne. Elle sourit simplement, sans tensions.
Salut, Paul. Je te présente Anastasie, la fille de Vladimir. Anastasie, voici Paul, mon ex-mari.
Anastasie incline la tête, polie. Une jolie étudiante, à lattitude ouverte mais sans hostilité.
Ça va ? demande-t-il.
Plutôt bien. Et toi ?
On fait aller.
Le silence sinstalle. Que dire à son ex-femme, transformée ?
Ils restent là, près des paquets de café, tandis que Paul la contemple. Peau hâlée, blouse légère, nouvelle coupe. Rayonnante. Oui, vraiment heureuse.
Et toi ? demande Camille. Ta vie ?
Rien de spécial, soupire-t-il.
Camille sapproche, le regard franc.
Tu cherches une femme belle comme Sophie, mais docile comme jétais. Intelligente, mais pas trop, pour ne pas voir que tu lorgnes ailleurs.
Anastasie écoute le dialogue, les yeux écarquillés.
Une telle femme nexiste pas, continue Camille calmement.
Camille, on y va ? intervient Anastasie. Papa nous attend dans la voiture.
Oui, bien sûr, elle prend le paquet de café. Bonne chance, Paul.
Elles séloignent, laissant Paul entre les étalages. Il se dit alors que Camille a raison. Il cherchait une femme imaginaire.
Le soir, Paul est assis dans sa cuisine, un thé devant lui. Il songe à Camille, à celle quelle est devenue. Il comprend que parfois, perdre est le seul moyen de saisir la valeur de ce quon possédait.
Finalement, le bonheur nest pas dans la conquête dune épouse confortable. Il est dans la capacité à voir vraiment la femme quon a à ses côtés.