Devenue domestique
Lorsque Églantine annonça qu’elle allait se remarier, son fils et sa belle-fille restèrent pétrifiés par la nouvelle, incapables de trouver la bonne réaction.
Vous êtes vraiment certaine de vouloir tout chambouler à votre âge ? demanda Solange, en jetant un regard inquiet à son mari.
Maman, enfin… Pourquoi des décisions aussi radicales ? sénerve Benoît. Je comprends, tu as vécu seule de longues années et tu mas consacré ta vie, mais là, se marier, cest insensé
Vous raisonnez comme des jeunes, répondit calmement Églantine. Jai soixante-trois ans et personne ne sait ce quil me reste à vivre. Il serait temps que je partage les années quil me reste avec celui que jaime.
Mais prends le temps avant la mairie, insista Benoît, essayant de la convaincre. Tu connais ce Gérard depuis deux mois à peine, tu es vraiment prête à tout bouleverser pour lui ?
À mon âge, il ne faut pas tarder ni gaspiller de temps, rétorqua Églantine. Que veux-tu que je sache de plus ? Il a deux ans de plus que moi, il vit avec sa fille et sa famille dans un bel appartement de trois pièces, il touche une bonne retraite et possède une petite maison de campagne.
Vous comptez vivre où, alors ? demanda Benoît, interloqué. On habite déjà ensemble, un de plus, cest impossible.
Ne vous en faites pas, Gérard na aucune visée sur notre espace, je vais minstaller chez lui, leur expliqua Églantine. Son appartement est spacieux, sa fille et moi nous entendons bien, nous sommes tous adultes, alors il ny aura aucune dispute.
Benoît se tourmentait ; Solange essayait de lamener à accepter ce choix.
Peut-être quon est juste égoïstes, réfléchit-elle. Certes, cest pratique, ta mère nous aide, elle garde Apolline fréquemment. Mais elle a le droit davoir sa vie. Si lopportunité est là, il ne faut pas len empêcher.
Quils vivent ensemble, très bien, mais pourquoi passer par la mairie ? sexclama Benoît. On va devoir supporter la mariée en blanc, les animations ridicules
Ils sont dune autre génération, tu sais, cela les rassure, les met en confiance, essayait de raisonner Solange.
Finalement, Églantine épousa Gérard, quelle avait croisé par pur hasard sur le boulevard Saint-Michel, et elle déménagea dans son appartement. Au début, tout se passait bien : la famille laccueillait, son mari la respectait, et Églantine se disait enfin heureuse, persuadée davoir mérité une vraie seconde chance et savourant chaque journée. Mais rapidement, la réalité de la vie en famille élargie simposa.
Églantine, pourriez-vous préparer un gratin pour ce soir ? demanda Hélène, la fille. Jaurais bien cuisiné, mais avec le travail, je nai pas une minute ; alors que vous avez tout votre temps…
Églantine comprit le sous-entendu et se dévoua à la cuisine, puis à lachat des provisions, au ménage, aux lessives, et même aux allers-retours à la maison de campagne.
Maintenant que nous sommes mariés, la maison à Trouville, cest notre affaire, déclara Gérard. Hélène et son mari nont jamais le temps, la petite est trop jeune, nous devons nous en occuper tous les deux.
Églantine ne discutait pas ; elle appréciait lidée de faire partie dune grande famille soudée, fondée sur lentraide et la bienveillance. Son premier mari navait jamais partagé ce bonheur : paresseux, rusé, il avait finalement disparu sitôt que Benoît avait eu dix ans. Vingt ans sétaient écoulés, et personne navait de nouvelles. Alors aujourdhui, tout semblait juste, et le lassement ne la rendait ni irritable ni aigre.
Maman, tu nes plus faite pour jardiner ! sinquiétait Benoît. Tu dois traîner une tension folle après chaque séjour à Trouville, ça vaut vraiment le coup ?
Bien sûr, jaime ça, répondait-elle. Avec Gérard, on fera assez de légumes pour nourrir tout le monde, et on en partagera !
Mais Benoît restait sceptique ; après plusieurs mois, personne ne les avait invités, même pour faire connaissance. Ils avaient convié Gérard chez eux, il promettait de venir, toujours repoussé par le manque de temps ou dénergie. À force, ils avaient compris – la nouvelle famille navait aucune envie particulière dentretenir le lien. Leur unique préoccupation était que la mère soit heureuse.
Au début, tout allait bien, et lactivité rendait Églantine joyeuse. Mais peu à peu la liste des tâches sallongeait dangereusement. Gérard, à peine arrivé à la maison de campagne, se plaignait du dos ou du cœur ; sa femme attentive le couchait pour quil se repose, portant les branches, ramassant les feuilles, vidant les poubelles elle-même.
Encore du pot-au-feu ? bougonna Antoine, le gendre dHélène. On en a mangé hier, je pensais à autre chose aujourdhui.
Je nai rien eu le temps de préparer, ni daller faire les courses, sexcusait Églantine. Jai passé ma journée à laver les rideaux et à les remettre, je suis épuisée, jai eu la tête qui tournait
Je comprends, mais jaime pas le pot-au-feu, rétorquait Antoine, repoussant son assiette.
Demain, ma chère Églantine nous régalera dun festin royal, promettait Gérard.
Et le lendemain, Églantine restait toute la journée en cuisine, pour que tout soit englouti en trente minutes. Puis elle nettoyait la cuisine. Rien narrêtait la routine. Mais linsatisfaction dHélène et de son mari pointait à chaque prétexte, et Gérard prenait toujours leur parti, faisant porter la peine à sa femme.
Je vieillis, je me fatigue aussi, et je ne comprends pas pourquoi tout doit reposer sur moi seule, demanda-t-elle après une nouvelle critique.
Tu es ma femme, cest ta responsabilité de tenir cette maison, lui assénait Gérard.
En tant que femme de la maison, je devrais avoir des droits autant que des devoirs, sanglota Églantine.
Elle sapaisait ensuite, reprenait la cadence, essayant darrondir les angles, de maintenir une ambiance agréable. Mais un jour, elle craqua tout à fait. Ce jour-là, Hélène et Antoine partaient voir des amis et voulaient laisser leur fille à Églantine.
Que la petite reste avec son grand-père ou vienne avec vous, car ce soir, je vais rendre visite à ma petite-fille, insista-t-elle.
On ne va pas tout changer pour vous ! semporta Hélène.
Non, bien sûr, mais je ne vous dois rien non plus, rappela Églantine. Ma petite-fille fête son anniversaire, je vous avais prévenus mardi. Non seulement personne na tenu compte, mais en plus, vous comptez mobliger à rester.
Ce nest pas possible, vraiment, sinsurgea Gérard, le visage rouge de colère. Hélène a tout organisé, tu peux féliciter ta petite-fille demain.
Rien ne tempêche de venir en famille chez mes enfants, ou de rester avec la petite le temps que je rentre, répliqua-t-elle, résolument.
Je le savais, ce mariage ne mènerait à rien de bon, gronda Hélène. Elle cuisine mal, sa maison nest jamais propre, elle ne pense quà elle.
Après tout ce que jai fait ces derniers mois, tu penses vraiment ça ? demanda-t-elle à son mari. Sois honnête : tu voulais une épouse ou une femme de service ?
Tu tégares, tu me rends responsable, bégaya Gérard, évitant son regard. Nen fais pas tout un drame.
Je pose simplement une question, jai droit à une réponse, insista-t-elle.
Dans ce cas, fais selon ta volonté, mais chez moi, on accepte pas ton attitude envers tes responsabilités, déclara-t-il, tout fier.
Très bien ! Je démissionne, lâcha-t-elle, puis sen alla rassembler ses affaires.
Vous voulez bien de votre grand-mère insoumise ? dit-elle en entrant, le sac et le cadeau dans les bras. Partie se marier, revenue chez vous, rien ne me tente plus, ne demandez rien, dites simplement : vous maccueillez ou non ?
Évidemment ! se précipitèrent Benoît et Solange. Ta chambre tattend, on est heureux que tu sois là.
Juste heureux ? attendit Églantine, espérant les mots magiques.
Pourquoi fait-on la fête pour nos proches sinon ? sétonna Solange.
Là, Églantine comprenait enfin quelle nétait pas domestique. Oui, elle aidait, soccupait dApolline quand il le fallait, mais Benoît et Solange nabusaient jamais, ne profitaient pas de sa gentillesse. Ici, elle était simplement mère, grand-mère, belle-mère, membre à part entière de la famille, jamais servante. Églantine retourna chez elle pour toujours, demanda le divorce elle-même, essayant doublier ce cauchemar et de ne plus y repenser.