DEUX SŒURS… Il était une fois deux sœurs. L’aînée, Valérie, était belle, riche et accomplie. La cade…

Tu sais, je vais te raconter lhistoire de deux sœurs françaises Laînée, cétait Valérie : la beauté de la famille, toujours élégante, pleine de réussite, à laise dans la vie. La cadette, cétait Solène, la pauvre tombée dans lalcool. Niveau beauté, on nen parlait plus depuis un moment : à 32 ans, Solène en paraissait 70. Toute maigre, le visage bouffi, bleuâtre, les yeux à peine visibles, les cheveux ternes et collés par la crasse, une vraie épave. Et Valérie personne ne pouvait lui reprocher quoi que ce soit. Elle avait tout essayé pour tirer sa sœur de ce gouffre : cliniques privées hors de prix à Paris, rebouteuses dans la campagne, tout. Rien navait marché. Elle lui avait même offert un petit appartement mignon, mais à son nom à elle, pour éviter que Solène ne le troque contre une bouteille. Au bout de six mois, dans lappart, il ne restait plus quun matelas crasseux sur lequel Solène agonisait quand Valérie est venue lui dire adieu elle partait sinstaller définitivement à Montréal.

Solène navait plus la force de parler, elle a juste entrouvert les yeux et aperçu, à travers la crasse de la fenêtre, la silhouette floue de sa sœur. Autour delle, des cadavres de bouteilles vides, offertes généreusement par les poivrots du quartier Valérie ne pouvait pas, non, vraiment pas, labandonner là. Elle naurait jamais eu la conscience tranquille. Alors, pour se donner bonne conscience, elle a décidé demmener Solène chez leur tante dans un village paumé. La tante Olga elles ne la connaissaient presque pas, savaient juste que cétait la sœur de leur mère, une fermière solide qui autrefois passait à la ville avec des confitures maison, des pommes odorantes et quelques cèpes séchés.

Valérie, elle, ne se souvenait même que du nom du village Mais bon, à lenterrement de leur mère, Tante Olga navait pas été invitée, donc elle devait sûrement être encore vivante. Avec laide dun collègue, elles ont enveloppé Solène dans une vieille couverture, direction le village de Saint-Clément-sur-Loire. En quelques heures, ils y étaient : quatre maisons, pas plus vite repéré celle de la tante Olga. Solène a été déposée sur le lit de la tante, Valérie a laissé une enveloppe bien garnie sur la table : « Elle ne va pas durer, Tata Olga, je dois partir, voilà de quoi pour lenterrement je viendrai peut-être un jour voir la tombe. Il y a largement assez pour la pierre et la grille. » En plus, elle a laissé les clés de lappartement de Solène à la tante qui donc, sinon ? Pas même le temps dun thé, Valérie est montée en voiture et a filé.

Olga, 68 ans, encore bien vaillante malgré la solitude, a déroulé la couverture, vérifié que Solène respirait, puis sest affairée à faire chauffer la bouilloire sur le vieux poêle. Elle a sorti des sachets remplis de plantes séchées cueillies dans ses prés, y a rajouté quelques baies séchées, versé leau bouillante et recouvert pour laisser infuser. Pendant trois jours et trois nuits, elle a nourri Solène à la petite cuillère, du tilleul et des infusions au miel, toutes les demi-heures, même la nuit.

Au quatrième jour, elle a ajouté du lait de sa chèvre Marguerite. Aussi, à la cuillère. Puis ce fut le tour des potages de légumes et du bouillon de poule de son poulailler elle a sacrifié deux de ses sept chères poules pour donner un peu de force à sa nièce. Après un mois, Solène sest redressée sur le lit sans aide. Alors, la tante Olga sest mise à lemmener en traîneau jusquà la petite cabane du fond du jardin pour le bain (cétait déjà lhiver), emmitouflée dans un vieux châle en laine. Dans le bain aussi, les infusions : tante Olga lavait Solène à leau de camomille et de thym. Ensuite elle lui démêlait longuement les cheveux, qui peu à peu reprenaient douceur et brillance, et sentaient bon les prés Cest dans cette maison minuscule, dans ce village oublié, que la tante Olga a versé tout lamour quelle avait gardé au fond du cœur.

Cest sa tendresse silencieuse, à la petite cuillère, qui a ramené Solène à la vie Les cliniques chics nont rien pu, ni les magnétiseuses, ni largent dépensé mais la tante, elle, elle a sauvé sa nièce. Solène a survécu. Elle sest reconstruite, à coups de lait tout frais de Marguerite, domelettes du matin avec les œufs encore tièdes du poulailler. Les cheveux sont devenus soyeux, le teint frais comme une pomme du verger. On découvre même que Solène a de magnifiques yeux bleus! Doucement, elle sest remise à aider Olga dans la maison, puis à la ferme : elle a appris à traire Marguerite, à ramasser chaque matin des œufs tout chauds. Leurs repas étaient simples, faits avec tout ce que le jardin donnait.

À présent, plus question pour elle de penser à sa vie davant ; cette nouvelle vie lui plaisait, cétait comme une renaissance. Elle se levait avec le soleil, voyait les nuages défiler, les premières fleurs éclore au printemps Elle apprivoisait même la cane sauvage et ses canetons sur le bord de la Loire, leur donnant de petits morceaux de pain. En plus, elle sest découvert un don ! Tante Olga lui a appris le crochet. Solène a commencé par faire des petits napperons, puis, après un voyage en ville pour acheter une valise entière de pelotes, elle sest mise à crocheter de grandes et magnifiques étoles pleines de motifs incroyables.

Bientôt, elles ont croulé sous les commandes de la région Solène a commencé à vraiment gagner sa vie grâce à son art. Trois ans après, la belle Solène a pu offrir à sa chère tante une nouvelle vie : avec toutes leurs économies, leurs ventes et un petit complément de Valérie, elles ont acheté, dans une petite ville tranquille au bord de la Méditerranée, une maisonnette avec un minuscule jardin fleuri. Tous les matins, Marguerite la chèvre, que Valérie avait fait venir en camion spécial, décroche une pomme sur le vieil arbre et la mâchouille en contemplant la mer. Et, pas très loin, deux femmes chères à son cœur nagent doucement là où leau est la plus calme.

Et tu sais ce qui est incroyable ? Tout ça, cest une histoire vraie? Cest que lhiver, parfois, des lettres venues du Canada arrivent pour Solène. Elles viennent de Valérie, oui et dans ses mots de grande sœur, on sent un peu denvie, beaucoup de tendresse, mais surtout de la fierté, celle davoir enfin compris quil faut parfois séloigner pour vraiment aimer. Solène, la cassée, est devenue un secret lumineux de la famille. Elle a envoyé à Valérie une étole bleue comme la mer, immense et douce, et sait maintenant que la plus grande victoire, ce nest pas de briller seule, mais dêtre sauvée, petit à petit, à la lumière dune cuisine, sous un toit pauvre et accueillant, grâce aux mains vieilles dune femme oubliée quon finit par appeler maman.

Le soir, quand le vent fait bruisser les orangers près de la maison, Solène regarde la mer, sent le poil chaud de Marguerite, écoute tinter la cuillère dans la tasse dOlga, et se dit que, dans la lumière dorée du couchant, il nexiste nulle part dendroit plus riche ni plus doux que le cœur dune tante, dune sœur, de soi-même réconciliée.

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