Deux colonnes Elle avait déjà retiré ses bottes et mis la bouilloire à chauffer lorsque le message …

Deux colonnes

Il était vingt heures passées quand je suis rentrée, jai retiré mes bottines et mis leau à chauffer pour le thé, quand une notification a surgi sur mon téléphone. Cétait un message de ma responsable, Madame Lefèvre : « Tu pourrais remplacer Claire demain ? Elle a de la fièvre et on na personne dautre pour assurer son service. » Mes mains étaient encore humides après avoir lavé la vaisselle ; lécran sest tout de suite recouvert de traces. Jai essuyé mes paumes dans le torchon avant de jeter un œil à mon calendrier sur mon portable. Demain, cétait censé être la seule soirée où je me promettais de me coucher tôt, sans répondre à qui que ce soit le matin, je dois rendre un rapport, et ma tête bourdonne déjà.

Jai commencé à taper : « Je ne peux pas, jai » et je me suis interrompue. Quelques choses familières me sont remontées, pareilles à une vieille nausée : si tu refuses, tu laisses tomber tout le monde. Ça voudrait dire que tu nes pas celle quil faut. Jai effacé ce que javais écrit et répondu, simplement : « Oui, je viendrai. » Jai envoyé.

La bouilloire sest lancée. Jai versé leau dans une tasse, me suis installée sur le tabouret près de la fenêtre et jai ouvert la note sur mon téléphone que jappelle simplement « Bonnes actions ». Il y avait déjà la date du jour et un point : « Ai assuré le service de Claire ». Jai mis un point et, comme dhabitude, un petit + discret à la fin, comme si cela venait compenser la balance.

Cette note vit avec moi depuis bientôt un an. Elle ma tenue compagnie depuis janvier, lorsque le creux des fêtes ma laissée un vide que je ne savais pas nommer et le besoin de prouver que mes journées nétaient pas des gouttes perdues dans loubli. La toute première fois, javais écrit : « Raccompagné Madame Dubois à la clinique. » Madame Dubois, du cinquième, marchait lentement, pressée par son sac danalyses, et les transports la terrifiaient. Elle ma appelée à linterphone : « Tu as la voiture, sil te plaît, dépose-moi, sinon je vais rater mes examens. » Je lai emmenée, jai patienté dans la voiture pendant quelle faisait sa prise de sang, puis je lai ramenée à la maison.

Pendant le trajet du retour, je me suis surprise à être agacée. Jétais en retard pour le travail, et dans ma tête tournaient déjà les histoires, plaintes dattente et de médecins. Javais honte de cette irritation et lai noyée dans un café à la station-service. Mais dans la note, jai simplement écrit lessentiel, à la manière dun souvenir sans tâche.

En février, mon fils a eu un déplacement professionnel et ma déposé Paul, mon petit-fils, pour le week-end. « Tu seras chez toi, ça ne te dérange pas », avait-il dit, sur le ton de lévidence. Paul, cest un enfant charmant, remuant, sans cesse avec ses « Regarde, viens, joue avec moi ». Je ladore, mais le soir venu, mes mains tremblaient dépuisement et un bourdonnement, comme après un concert, me remplissait la tête.

Je lai couché, jai nettoyé la vaisselle, ramassé les jouets quil sest empressé de ressortir dès laube venue. Quand mon fils est revenu le dimanche, jai soufflé : « Je suis fatiguée. » Il ma souri, presque moqueur : « Tu es une mamie, cest normal. » puis il ma embrassée sur la joue. Dans ma note, jai inscrit : « Garde de Paul pendant deux jours. » Jai ajouté un petit cœur à côté, pour ne pas croire que je voulais parler de devoir.

En mars, ma cousine Marie ma appelée pour me demander de laider, un peu dargent jusquà la paie. « Cest pour mes médicaments, tu comprends », disait-elle. Oui, je comprenais. Jai fait un virement sans demander quand elle me rembourserait. Ensuite, je me suis retrouvée dans la cuisine à calculer comment tenir jusquà lacompte, en renonçant à ce manteau que je guettais depuis des mois. Ce manteau nétait pas du luxe juste que le mien avait les coudes usés.

Dans la note, jai écrit : « Aidé Marie. » Je nai pas ajouté : « Reporté mes envies. » Ça me paraissait secondaire, pas digne de mémoire.

En avril au travail, lune des jeunes, Amélie, pleurait en silence aux toilettes, les yeux tout rouges. Elle a murmuré que son copain lavait quittée, que personne navait besoin delle. Jai frappé doucement à la porte : « Ouvre, je suis là. » Ensuite, on sest retrouvées assises sur la cage descalier, lodeur de peinture fraîche dans les narines, et je lai écoutée ressasser ses peines jusquà la nuit tombée, alors même que jai dû rater la séance de kiné recommandée pour mon dos.

Rentrée à la maison, allongée sur le canapé, jai ressenti la douleur dans le bas des reins. Jai voulu en vouloir à la jeune fille, mais la colère me revenait : pourquoi je narrive pas à dire « Jai besoin de rentrer chez moi » ? Dans la note : « Écouté et soutenu Amélie. » Jai mis son prénom, cétait plus doux ainsi. Pas de trace de mon rendez-vous manqué.

En juin, jai raccompagné une collègue, Laurence, à sa maison de campagne, chargée de sacs, sa voiture étant en panne. Tout le trajet, elle criait au téléphone sur son mari, me remercia vaguement dun « Merci, tu passais par là de toute façon », sans se demander si ça marrangeait. Ce nétait pas sur ma route. Entre les bouchons pour rentrer, je suis arrivée trop tard pour passer chez maman, qui sest vexée.

Note : « Raccompagné Laurence à la campagne. » « Par là », ce mot me froissait. Je suis restée longtemps devant lécran allumé, dans le silence du salon.

En août, en pleine nuit, maman ma appelée. Sa voix était faible, inquiète : « Je ne vais pas bien, ma tension Jai peur. » Jai sauté dans un jean, pris un taxi à travers Paris endormi. Chez elle, lair était étouffant, le tensiomètre sur la table, des cachets renversés dans une soucoupe. Jai pris sa tension, donné les médicaments, je suis restée jusquà ce quelle sendorme.

Le matin, je suis partie directement au travail, sans repasser par chez moi. Dans le métro, je luttais pour ne pas rater ma station, assommée de fatigue. Note : « Auprès de maman la nuit. » Javais mis un point dexclamation, puis je lai enlevé, trouvant que cétait trop fort.

À lautomne, la liste sest allongée. Un véritable ruban que lon pourrait faire défiler sans fin. Et plus il grandissait, plus je ressentais cette étrange impression de ne pas vivre, mais de rendre des comptes. Comme si laffection se pesait en reçus, collectionnés sur mon téléphone, à montrer si jamais on demandait : « Et toi, quas-tu fait ? »

Jai tenté de me souvenir dun acte où je métais inscrite, moi. Pas « pour moi », mais « par moi ». Il ny avait que des entrées pour les autres, leurs peines, leurs demandes, leurs rendez-vous. Mes désirs propres semblaient des caprices à dissimuler.

En octobre, il y a eu une scène banale mais qui ma griffée. Venue déposer à Thomas, mon fils, des documents imprimés à sa demande, je poireautais dans lentrée pendant quil cherchait ses clés et parlait au téléphone. Paul tournait en rond, réclamant un dessin animé. Sans lever la tête, Thomas ma dit, la main sur le combiné : « Puisque tu es là, tu peux passer à la boulangerie et à la supérette ? Il manque du lait, du pain, jaurais pas le temps. »

« Je suis fatiguée aussi, tu sais », ai-je soufflé. Il na même pas levé les yeux, juste une épaule haussée : « Tu peux bien. Tu as toujours pu. » Et il a repris sa conversation.

Ces mots, cétait un tampon. Pas une demande, mais une évidence. Jai senti en moi monter quelque chose de brûlant, et avec, la honte. Honte davoir envie de dire « non ». Honte de ne plus vouloir être pratique.

Mais, bien sûr, jai fait les courses. Lait, pain, pommes pour Paul. Porté le tout, déposé sur leur table. Entendu : « Merci, maman. » Un merci aussi neutre quune case cochée. Jai souri comme je sais faire et je suis rentrée.

Chez moi, jai noté : « Courses pour Thomas. » Et jai longtemps regardé cette ligne. Mes doigts tremblaient mais de colère. Soudain, jai compris que ma liste nétait plus un appui, mais une laisse.

En novembre, jai pris rendez-vous chez le médecin : mon dos me faisait trop souffrir, je ne tenais plus debout longtemps. Jai réservé via Ameli, un samedi matin pour ne pas devoir prévenir le travail. Le vendredi, maman mappelle : « Tu viendras demain ? Jai besoin daller à la pharmacie, et puis je suis seule. »

« Jai rendez-vous chez le médecin », dis-je. Elle sest tue une seconde, puis doucement : « Daccord. Donc je ne compte plus. »

Cette phrase marchait toujours. Jaurais lhabitude de mexcuser, de promettre, de modifier mes plans. Jétais déjà prête à dire « Je passerai après », mais je me suis arrêtée. Ce nétait pas de la rébellion au fond, mais de la fatigue comme si, enfin, je voyais que ma vie avait du poids aussi.

Jai répondu tout doucement : « Maman, je viendrai en début daprès-midi. Mais ce rendez-vous, cest important pour moi. »

Maman a soupiré, comme si je la laissais dehors en hiver. « Daccord », a-t-elle répondu, et dans ce « daccord » il y avait tout : le chagrin, la pression, lhabitude.

Mal dormi cette nuit-là : jai rêvé que je courais dans des couloirs avec des dossiers, et que les portes se refermaient toutes à mon passage. Le matin, je me suis levée, préparé un bol de porridge, pris les médicaments qui traînaient dans la pharmacie familiale et je suis sortie. À la salle dattente, jécoutais les conversations sur les analyses et les retraites, sans penser au diagnostic. Je songeais juste que, pour une fois, cétait pour moi et ça me faisait peur.

Après le médecin, je suis bien allée chez maman : pharmacie, puis troisième étage sans ascenseur. Elle ma ouvert sans mot dire, puis, une fois posée dans la cuisine : « Alors, tu as vu le docteur ? »

Jai dit : « Oui, cétait nécessaire. »

Maman ma dévisagée, comme si elle me découvrait personne et non plus fonction. Puis a tourné les talons vers la cuisine. En repartant, jai éprouvé dans ma poitrine une place neuve. Pas du bonheur, mais un espace.

Décembre, la fin dannée approchait, et jai perçu les week-ends différemment : non plus comme une pause imposée, mais comme une chance. Ce samedi matin, Thomas encore : « Tu prends Paul pour deux heures ? On a des choses à régler. » Jai regardé le message, les doigts déjà prêts à écrire « oui ».

Assise au bord du lit, le téléphone chaud dans la main, jai pensé à ma journée prévue. Aller à Paris centre, me perdre dans un musée, voir lexposition que je repousse depuis des mois. Flâner entre les tableaux, ne répondre à personne, ne subir ni question sur les chaussettes, ni courses à penser.

Jai tapé : « Aujourdhui ce nest pas possible. Jai mes propres plans. » Jai envoyé, puis retourné le téléphone, écran en bas. Pour me donner du courage.

La réponse est arrivée deux minutes après. « Daccord », écrit Thomas. Puis encore : « Tes fâchée ? »

Je lai relu, et senti, dans le ventre, ce vieux besoin dexpliquer, darrondir les angles, de mexcuser. Jaurais pu raconter combien je suis lasse, combien il faut vivre aussi pour soi. Mais je savais que les longues justifications deviennent du marchandage, et je navais plus envie de négocier ma propre existence.

Alors jai simplement écrit : « Non. Cest important pour moi. » Pas plus.

Je me suis préparée calmement, comme si jallais au bureau. Vérifié le fer, fermé les fenêtres, glissé carte bancaire et chargeur dans mon sac. À larrêt de bus, au milieu des gens chargés de cabas, jai ressenti que, pour une fois, personne nattendait dêtre sauvé. Cétait étrange, mais pas douloureux.

Au musée, jai marché doucement, déchiffré les regards sur les portraits, les gestes sur les toiles, la lumière sur les rideaux dun autre siècle. Japprenais lattention, mais tournée vers moi-même. Jai bu un café dans un petit coin, acheté une carte postale à leffigie dune toile, glissée dans mon sac ; carton épais, rugueux sous les doigts.

À la maison, au retour, le téléphone est resté dans mon sac. Jai dabord enlevé mon manteau, lavé les mains, mis la bouilloire. Puis je me suis installée à la table, ouvert la note « Bonnes actions », fait défiler jusquà aujourdhui.

Je suis restée longtemps devant la ligne vide. Enfin, jai ajouté un +, et écrit : « Suis allée au musée seule. Nai pas laissé une demande dautrui prendre la place de ma vie. »

Je me suis arrêtée. Les mots « place de ma vie » me semblaient trop forts, presque une accusation. Jai effacé et écrit plus simplement : « Suis allée au musée seule. Ai pris soin de moi. »

Et puis, pour la première fois, une idée mest venue. Jai ajouté deux lignes tout en haut, séparé la liste : à gauche, jai mis « Pour les autres », à droite « Pour moi ».

Dans la colonne « Pour moi », il ny avait encore quune seule entrée. Je la fixais, et sentais en moi saligner quelque chose dessentiel, comme la colonne vertébrale après un bon exercice. Plus besoin de prouver ma bonté ; javais surtout besoin de me souvenir que jexiste.

Le téléphone a de nouveau vibré. Je nétais pas pressée. Jai versé mon thé, pris une gorgée avant de regarder. Maman avait écrit : « Comment vas-tu ? »

Jai répondu : « Ça va. Je passe demain, japporterai du pain. » Et puis, avant denvoyer : « Aujourdhui jétais occupée. »

Jai envoyé, et posé le téléphone, écran vers le haut. Dans la pièce, le silence était doux, et ce calme, cette fois-ci, me laissait une place. Pour moi, simplement.

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