Alors, écoute cette histoire, elle ma bouleversée Je vais te raconter ça comme si on se retrouvait au café.
Un jeune couple, hyper amoureux, se baladait doucement à travers une prairie sauvage près de la Loire, quelque part pas loin de Tours. Ils sétaient évadés de la ville pour profiter de la campagne, tranquilles, main dans la main, et rigolaient doucement en séchangeant des regards tendres, comme seuls des gens vraiment amoureux savent le faire. À force de papoter et de savourer le moment, ils ne faisaient même plus attention à ce quil y avait autour.
Tout dun coup, Hélène la fille a poussé un cri, reculant brusquement, le visage totalement effrayé. Julien, son copain, na même pas réfléchi : il a fait un pas en avant, prêt à la défendre contre enfin, contre on ne savait quoi.
Cest là, juste à côté deux, quils lont vue : une jument, effondrée dans les hautes herbes.
Enfin, cétait plutôt ce quil restait dune jument Elle était tellement maigre, sa peau tendue à lextrême sur ses côtes saillantes, quon aurait dit un squelette recouvert de cuir. Des plaques de peau à vif étaient recouvertes de croûtes, et tout autour, les mouches tournaient dans un bourdonnement obsédant.
Rien que la voir, ça leur a fait mal au cœur, tu vois.
La pauvre a soufflé Hélène, la gorge serrée.
Sa voix, forte et triste, a résonné dans lair, puis tout est devenu silencieux. Cest alors que le corps de la jument a légèrement bougé. Julien et Hélène ont sursauté, la chair de poule, puis, sans même réfléchir, ils se sont mis à courir jusquau chemin de terre, la respiration saccadée, le cœur battant. Une fois à labri, ils ont repris leur souffle. Bien sûr, personne ne les suivait Mais la panique était là.
Au bout de quelques minutes, le choc passé, ils se sont rendu compte quils venaient peut-être de croiser une bête à lagonie.
Elle est vivante murmurait Hélène, bouleversée.
Vivante, mais on dirait un cadavre, répondit Julien, sombre.
Mais elle a bougé, cest sûr.
Ils ont décidé quil fallait en avoir le cœur net. Hélène, pas très rassurée, a demandé à Julien dy retourner seul pendant quelle restait à attendre sur la route, nayant aucune envie de revoir cette scène terrible.
Julien sest alors approché doucement. La jument, bien que totalement épuisée, a bougé la tête et a même soufflé faiblement. Elle respirait à peine, et son œil était voilé par une membrane rougeâtre. Ses oreilles parfois frémissaient, mais à peine plus quune feuille qui bouge au vent. Elle était tellement faible, timagines pas
Julien a regardé autour, cherchant à comprendre comment elle avait pu arriver là. Lherbe tout autour était intacte ; elle devait être là depuis longtemps. Il est revenu expliquer à Hélène ce quil venait de voir.
Mais on sen fiche de comment elle est arrivée là ! a dit Hélène, émue. Quest-ce quon fait maintenant ? Elle va mourir si on ne fait rien ! Je ne connais rien aux chevaux, moi
Cest alors que Julien a repensé à un petit centre équestre du village dà côté, du côté de Saint-Branchs, où les familles du coin venaient parfois monter à cheval.
Ils ont réussi à contacter les propriétaires, qui sont venus très rapidement.
Un 4×4 avec un van attelé est arrivé en soulevant un petit nuage de poussière sur le chemin. Une femme et un homme en sont descendus, et rien quà leur tête en découvrant la jument, on a compris quils navaient jamais rien vu daussi triste.
Impossible de la faire monter seule dans le van. Il fallait la porter, mais même aussi maigre, cest lourd un cheval.
Julien est parti chercher du renfort dans le village, rameutant voisins et copains. Quand tout le monde est arrivé, ils ont glissé une grande couverture solide sous le corps frêle de la jument, puis, à plusieurs, lont soulevée tout doucement. Elle a regardé tout le monde avec de grands yeux épuisés, timagines le regard dur à soutenir.
Ils lont portée, fragile et tremblante, jusquau van.
Le véhicule a ensuite pris la route vers la pension équestre. Là-bas, le vétérinaire attendait déjà, prévenu par téléphone.
À peine descendue du van, la jument a été prise en charge : auscultation, analyses, soins en urgence.
La police est aussi venue prendre une plainte pour mauvais traitements mais tout le monde savait que retrouver lancien propriétaire, et lui faire payer, avait peu de chances daboutir.
Le vétérinaire y est allé à fond, lui faisant des injections, soignant ses plaies, et installant une perfusion.
Hélas, la jument était tellement affaiblie quil nétait pas sûr de pouvoir la sauver, mais tout le monde voulait y croire, alors ils se sont battus.
On sest vite rendu compte que la cause du désastre était une grave infection de la peau à cause dun acarien dangereux, qui la faisait se gratter contre les murs, avec des croûtes qui puaient. Elle navait plus faim, ni même envie de boire.
Et puis, il y avait une inflammation dans lœil, probablement une tumeur ; il faudrait lopérer, si elle survivait. Ses dents, en très mauvais état, réclamaient aussi des soins urgents.
Tout le monde sest mobilisé. On amenait de leau avec une tétine pour bébé, de la nourriture ramollie, et il fallait presque la forcer à se nourrir, tellement elle navait plus de force.
Pour la première fois depuis longtemps, elle a senti quon soccupait delle. Des voix familières venaient la rassurer même la nuit.
Petit à petit, elle sest accrochée à la vie. Au début, elle ignorait ce qui se passait, puis elle a commencé à réagir aux voix, à chercher une main rassurante.
La vue ne revenait pas vraiment, alors elle sorientait avec les sons et les caresses. Puis, au fil des semaines, la différence sest vue : elle remuait la tête, arrivait à se tourner et à tenir un peu son buste relevé.
Mais elle ne pouvait toujours pas se lever. Ça la paniquait. Elle essayait, mais ses membres refusaient dobéir. Ses muscles, inutilisés pendant si longtemps, étaient totalement atrophiés.
Le vétérinaire a expliqué quil fallait des séances de rééducation, des exercices avec plusieurs personnes afin de la soulever, la porter, laider à bouger.
Ils ont bricolé un système ingénieux avec une grande couverture épaisse et des sangles, pour la hisser doucement. En promenade à lextérieur, il fallait bien huit bras musclés !
Heureusement, tout le village sest mobilisé pour elle. Le soir, après le travail, les voisins venaient prêter main-forte, et la jument a commencé à remuer légèrement les jambes, de façon maladroite mais encourageante.
Des semaines defforts, chaque jour, et elle a enfin réussi à se tenir debout, puis à marcher quelques mètres, sous la surveillance attentive de ses soignants.
On ne la jamais brusquée. Elle na fait que de petits tours dans la cour avant de retourner se reposer. Mais elle était de plus en plus curieuse, simprégnant des odeurs de lherbe fraîche, comme si elle rêvait daller courir de nouveau.
Quand le vétérinaire a dit quelle pouvait être opérée de lœil, tout le monde était soulagé : enfin elle allait vraiment voir le monde ! Après lintervention, elle a eu mal, mais elle scrutait tout autour delle avec une vraie joie il y avait une lumière nouvelle dans son regard.
Elle a ensuite intégré le pré avec deux autres chevaux. Elle sest vite adaptée, trouvant sa place au sein du petit troupeau, apaisant même un jeune étalon un peu trop fougueux, et partageant le foin avec la mère de celui-ci.
Les mois ont passé, et celle quon surnommait « Belle Nuit » navait plus rien à voir avec le squelette mourant retrouvé dans lherbe. Sa robe était luisante, ses flancs ronds, ses mouvements prudents, mais elle rayonnait.
Le propriétaire na pas voulu la brusquer, mais un jour, Belle Nuit a elle-même manifesté son envie de participer à laventure des balades. Elle tapait du sabot en voyant le vieux cuir de la selle, jalouse presque de voir les autres porter enfants et adultes du village.
Alors Julien qui était resté proche du centre pour venir la voir chaque semaine la sortie au soleil, la sellée, et, avec douceur, sest installé sur son dos pour une première balade.
Elle a hennit de bonheur.
Même si son cavalier lui paraissait un peu lourd, elle ne sest pas plainte. Ensemble, ils ont fait le tour du champ, traversant lherbe haute. À ce moment-là, Belle Nuit était la jument la plus heureuse de France.
Elle savait désormais quelle avait une famille, des gens prêts à tout pour elle, et quon ne labandonnerait plus jamais. Peu importe ce qui arriverait, elle était enfin à sa place.
Voilà, je tassure, cette histoire ma retourné le cœur. Des fois, lamour et la persévérance valent bien plus que tout lor en euros quon pourrait donner.