Des murs étrangers

Tu sais, il y a des soirs où je marrête devant lévier, une assiette à la main je la lave sans conviction, je la frotte cinq fois et je repense à tout ça. Je me dis : mais cest fou, on na même plus une petite cuillère à nous. Même les cuillères, elles sont dans leur chambre. Dans notre propre appartement, avant de mendormir, je me demande : on fait trop de bruit, tu crois, dans le salon pendant quon regarde la télé ? On ne doit pas déranger

François regarde dehors, vers la cour sombre. Il ne dit rien. Un long soupir, tu sais, le genre qui pèse lourd.

On est devenus les invités, murmure-t-il sans détourner les yeux. Même dans notre propre cuisine, on dirait quon est en visite.

Et à ce moment-là, cest pile leur rire qui résonne depuis la chambre de la nièce ce petit rire discret de jeune fille, puis la voix grave de son copain. Ils regardaient un film. Dans notre ancien salon.

Voilà comment ça commençait. Moi avec mon assiette, François à sa fenêtre. Dans ma tête, la question en boucle : comment on a pu en arriver là ? Comment cest possible quon vive chez nous en ayant peur de faire couler leau après 22h, de peur de les déranger ? Pourtant, au départ, tout paraissait si simple, tellement familial, avec les meilleures intentions.

Le coup de fil de ma sœur Françoise, fin août, il y a un an et demi. J’étais en train de ménerver sur mes bocaux de cornichons, cheveux trempés, tablier noué. Le téléphone qui sonne. Je m’essuie les mains au torchon pour décrocher.

Salut Claire la voix de ma sœur, pas tout à fait sûre, presque mielleuse. Jai senti le truc louche direct. Françoise nappelle jamais pour bavarder ; elle bosse trop, habite à Lyon, on se passe plutôt trois coups de fil par an, pas plus. Dis-moi, tu te rappelles dÉlodie, la grande ?

Évidemment quest-ce quil y a ?

Rien de grave, au contraire ! Elle a été acceptée à Sciences Po, à Bordeaux ! Elle a eu la bourse, je suis fière delle. Mais tu sais comment c’est, pour linternat il faut attendre, peut-être un semestre, parfois plus Je me suis dit Vous êtes deux, lappart fait trois pièces, tu pourrais pas la déclarer chez toi, temporairement ? Cest juste pour le dossier à la fac, hein, rien de plus. Elle va sûrement trouver une coloc ne tinquiète pas, elle ne squattera pas.

Jai gardé le téléphone collé à loreille, mais ça commençait à sagiter dans ma tête. Dun côté, cest la nièce, une gamine bien sous tout rapport ; de lautre, une déclaration cest sérieux. François disait toujours : jamais, même pour la famille ! Après, on ne sen sort plus. Mais cest Élodie, études, toute petite, et Françoise cest ma sœur ça fait bizarre de refuser.

Tes sûre quelle veut juste déclarer ladresse ? Si jamais elle change davis et veut rester pour de vrai ? François tu comprends

Mais non Claire ! elle se marre. Elle a 19 ans, elle cherche lindépendance ! Elle a déjà ses deux amies, elles visitent des chambres. Cest juste pour les papiers, tu connais ladministration française : dossier, tampon, justificatif de domicile. Rien que la paperasse.

Jai dit que jallais en parler à François. Le soir, il a fait la tête tout de suite.

Non. Claire, naccepte pas. Déclarer quelquun, ce nest pas rien. Après, un enfer pour la faire partir. Jai déjà vu ça au boulot

Mais cest la famille, cest temporaire. Cest pas comme si elle allait vivre avec nous

Tempor jusquà ce quelle ramène ses affaires, quelle veuille dormir ici juste une nuit, quelle ramène une copine Non, ce nest pas possible.

Mais jai rappelé Françoise le lendemain. Je ne sais pas, la culpabilité, le sentiment daider une gamine méritante. Et puis Élodie, cétait la petite douce, je la revoyais lors des repas de famille, sage, timide. Françoise a dit quelle allait mappeler elle-même pour tout mexpliquer.

Deux jours après, Élodie ma téléphoné. Polie tu aurais entendu ça ! presque trop adulte dans sa façon de parler.

Bonjour Tata Claire, cest Élodie. Maman ma dit que vous accepteriez peut-être de maider à trouver une adresse. Je sais que cest embêtant, mais cest juste pour la fac, rassurez-vous, jai déjà une chambre en colocation avec deux filles. Je paierai mes trucs, je ne vous dérangerai pas. Possible den parler autour dun café ? Que je vous rencontre

Comment dire non ? Et François, quand je lui ai annoncé la visite dÉlodie, il na rien répondu, il a haussé les épaules.

Fais comme tu veux Mais ne viens pas te plaindre après.

Elle est arrivée en septembre, grande, fine, jean, chemise blanche, cheveux blonds tressés, un grand sac sur lépaule. Elle ma offert du miel, de la confiture maison et des petites douceurs qui venaient de son village. Gamine adorable, bien élevée, rien à dire.

On a bu un thé, elle ma parlé de ses études, de son rêve : devenir journaliste à la télé, faire des reportages. Les yeux brillants, courageuse, ambitieuse. Son appart en coloc, elle me le montre en photo trois lits, minuscule, mais ça va. Cest juste pour les papiers, répète-t-elle, et si jamais elle doit passer prendre quelque chose, ce sera discret.

Quand François est rentré du boulot, elle sest levée, Bonjour Monsieur François, politesse exemplaire. Il a répondu, un peu sec mais bon, il est comme ça. Elle est repartie, promettant de rapporter ses dossiers le lendemain pour le dépôt au guichet.

Trois jours plus tard, direction la mairie. Élodie avait tous ses papiers, on a rempli les formulaires, jai signé François aussi, à contre-cœur. Inscrite un an officiellement. Deux semaines après, le coup de fil de la fac : tout est bon. Je me suis dit : voilà, cest fini, elle ne remettra pas vraiment les pieds chez nous. Service rendu, basta.

Tu parles.

Trois mois presque sans nouvelle, ça allait. Deux coups de fil de temps en temps, les fêtes, merci tata, tout va bien. Françoise aussi, Élodie cartonne, merci encore, la routine.

Mais début novembre, re-coup de fil : Tata Claire, est-ce que je pourrais dormir une ou deux nuits, il y a des soucis dans la coloc, la voisine fait la fête toutes les nuits, pas possible de réviser Elle prépare sa première session, tu parles que jallais dire non. Jai proposé le canapé du salon.

Elle est arrivée avec son éternel gros sac, toute discrète, juste pour une semaine maximum. Sauf quelle est restée plus, et en janvier, après Noël, elle a dit quelle bossait à mi-temps dans un journal local et quelle voulait économiser pour un stage à Paris, donc pas de location inutilement. Argent rare chez eux.

Tata Claire, je paye ma part pour les charges, les courses, je ne veux surtout pas abuser. Mais ça maiderait énormément, juste quelques mois encore

François a pété un câble dans la cuisine après. Elle te manipule ! On se fait avoir ! Elle va finir par ramener son frigo ! Je me taisais, jétais partagée entre limpression daider, la fierté de voir la nièce bosser, et le malaise dêtre envahie.

Progressivement, la moitié de lappartement, cest devenu ses affaires. Son rayon dans le frigo, des bouquins pile sur pile dans lentrée, des chaussures dont je ne connaissais même pas la marque. Elle prédisait acheter ses propres denrées, mais lhuile dolive, le sucre, le pain, allez savoir comment cest parti double vitesse. On nosait plus presque se parler avec François. Lui fuyait, moi josais à peine aller dans le salon. Juste la cuisine et la chambre.

Élodie faisait tout pour ne pas déranger, cétait vrai, mais peu importe. On sent bien dans ses tripes quand on nest plus chez soi. Même en entendant le bruit du micro-ondes à 21h, ou le grincement de la cafetière rose la sienne, soi-disant plus rapide, plus stylée. Même sa grande tasse personnalisée.

Un soir je nai pas tenu :

Élodie, tu nas rien trouvé côté logement ? Tu reconsidères des colocs ?

Elle la pris gentiment, mais elle ma dit non, cest galère, trop cher, trop loin, ou mauvaise ambiance. Ici, honnêtement, cest parfait. Mais je comprends, si vous en avez marre Elle détourne pour ne pas maffronter, mais elle disait tout haut que ça lui convenait.

Moi, je narrivais pas à dire on en a marre. Ça restait coincé. Je la plaignais, franchement, et je ne voulais pas non plus me faire traiter de vieille radine sans cœur par ma sœur.

Le temps est passé. On était déjà au printemps. Plus ça traînait, moins cétait vivable. Un soir, elle a débarqué avec un garçon, Léo : Mon copain, on doit finir un projet ensemble, possible quil reste un peu ? Jai haussé les épaules, que faire ? François la pris très mal. Elle ramène son copain maintenant, super ! Chez nous !

Ça devenait le terrain des autres, leur espace, plus le nôtre. Les deux passaient la soirée dans leur salon, télé à fond ; François a fini par installer un vieux téléviseur dans notre chambre. On ne passait plus que dans le couloir ou la cuisine, comme des ombres.

Un soir, je lai prise à part, Élodie. Faudrait penser à partir ça ne peut pas durer. Elle ma regardée droit dans les yeux, calmement, presque froide : Je sais, mais cest compliqué. Je paie ma part, je respecte les règles. Et je suis déclarée ici, cest la loi. Elle commençait à parler comme quelquun en guerre, plus comme ma nièce gentille. Jai pris sur moi, mais là, jai compris que ça allait droit dans le mur.

À lété, Élodie est repartie chez sa mère à Lyon pour un mois. Là, on sest cru en vacances. Lappartement redevenu lumineux, la télé rallumée dans le salon, un peu de vie retrouvée. On a eu lespoir ah, cette petite lueur ! quelle nallait pas revenir.

Mais on sillusionnait. Septembre : retour avec encore plus de valises, et une motivation béton pour cartonner cette année. Léo a recommencé ses visites. Un peu plus, un peu plus Tu connais la chanson. Deux à trois fois par semaine, et quand je lançais un regard noir, on me répondait On révise, cest pour lécole.

À lhiver, jai carrément lâché. François nen pouvait plus. On osait à peine mettre une guirlande dans la cuisine à Noël, la pièce de vie étant déjà occupée. On na même pas fait le vrai arbre, un tout petit artificiel sur la micro-table de la cuisine et basta.

Janvier : Élodie annonce quelle veut héberger Léo temporairement trop dur sa vie en internat et que cest légal, ils ont le droit, blabla, elle a vérifié. Là, François est sorti de ses gonds : Non ! Stop ! Il doit partir ! Et toi, dans un mois, tu fais tes valises. Nouvelle dispute. Elle, implacable : Je suis inscrite officiellement ici jusquà août. Et pour Léo, essayez toujours la police, mais vous naurez rien.

Françoise ma sœur sest énervée de son côté : Fais ce que tu peux mais aide-la encore un peu, elle ne fait rien de mal. Javais le couteau sous la gorge, et ma famille me lâchait.

François a fini par voir un avocat, qui nous a expliqué : Oui, vous pouvez lancer la procédure, mais ça va durer. Tant quÉlodie payait et quelle était tranquille, la loi était en sa faveur, et Léo pouvait être là de passage, donc rien à faire, à part multiplier les preuves de nuisances.

On sest résignés. Ils menaient leur vie, à deux, sous notre toit. Ils ont même acheté un grand écran flambant neuf, installé dans LEUR salon. Notre vieux, à la cave.

Hier soir encore, jessuyais les assiettes au ralenti, François le regard vide. Jai proposé, la gorge serrée :

François, tu crois quon ferait mieux de vendre et dacheter plus petit ? Un deux-pièces rien quà nous. Ça, on leur laisse. On sen va. On recommence.

Il ma regardée longuement.

Ce serait comme baisser les bras Quitter le chez-soi. Ce quon a payé, rénové, aimé pendant vingt ans.

Mais ce nest plus chez nous On est en exil ici !

Il na rien dit, mais jai bien vu quil y pensait depuis longtemps. Au salon, leurs rires couvraient tout. Leur bonheur, cétait chez nous, chez eux maintenant.

On est restés assis à la table, devant des tasses froides, à écouter les bruits du salon de NOTRE salon. Quelques bribes de série télé, leurs discussions à voix basse Plus rien ne nous appartenait.

Puis François a fini par dire doucement :

Je contacterai un agent demain. On verra ce que ça vaut. Peut-être que commencer ailleurs, cest tout ce quil nous reste.

Oui soufflai-je, sans plus aucune force.

On a rangé la cuisine, traversé le couloir, ignoré la porte close du salon devenu chambre double (ils avaient allumé les guirlandes). Dans notre chambre, je me suis assise avec un vieux roman. Impossible de lire.

François a murmuré dans lombre :

Tu sais, je me demande où on sest trompés. Tout partait dune bonne intention, non ?

On a juste voulu aider pensant que la gentillesse se rendait. Que la famille, cétait unique.

On a été trop naïfs pour notre âge.

Cest vrai.

On sest glissés dans le noir. Jentendais encore, derrière le mur, Élodie rire, Léo commenter la série. Ils vivaient leur jeunesse, chez nous, sans jamais se soucier de nous.

Et allongés là, dans NOTRE chambre, jai senti ce froid immense. Plus de colère, plus despoir. Juste le vide.

Demain, on demandera le prix de lappartement. Peut-être quon recommencera enfin à respirer dans un nouveau nid, tout petit, mais rien quà nous.

Il faisait nuit noire sur Bordeaux, et pourtant, dans nos cœurs, lhiver semblait vouloir durer encore et encore.

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