Élodie est la première à ouvrir la porte, puis reste figée sur le seuil. De la chaleur de leur appartement parisien sélève le son de la télévision, un brouhaha dans la cuisine et une odeur inconnue. Derrière elle, Paul manque de faire tomber la valise, pris de court.
Doucement, chuchote-t-elle en tendant le bras. Il y a quelquun à lintérieur.
Sur leur canapé préféré, beige clair, sont affalés deux inconnus. Un homme en survêtement zappe paresseusement, à côté de lui une femme ronde tricote sans lever la tête. Sur la table basse sont posés des tasses, des assiettes pleines de miettes, et des boîtes de médicaments.
Excusez-moi, vous êtes qui ? La voix dÉlodie tremble.
Les intrus se retournent, nullement gênés.
Oh, vous voilà, répond la femme sans cesser son tricot. Nous sommes de la famille de Denise. Elle nous a donné les clés, elle a dit que les propriétaires étaient absents.
Paul blêmit.
Denise qui ?
Votre mère, finit par dire lhomme en se levant. Nous sommes venus de Dijon pour que Lucas passe des examens à lhôpital. Elle nous a logés ici, elle a dit que ça ne vous dérangeait pas.
Élodie avance jusquà la cuisine. Un adolescent denviron quinze ans fait cuire des saucisses à la poêle. Le frigo déborde de produits inconnus. Lévier croule sous la vaisselle sale.
Et toi, tu es qui ? souffle-t-elle.
Lucas, répondit-il en se retournant. Jai faim, mamie Denise a dit que javais le droit.
Revenant dans lentrée, elle retrouve Paul son portable à la main.
Maman, quest-ce que tu as fait ? Son ton est bas, mais chargé de colère.
À lautre bout, la voix guillerette de sa mère :
Paul, vous êtes rentrés ? Cétait bien les vacances ? Écoute, jai prêté les clés à Sylvie et Patrick. Ils sont montés à Paris pour Lucas, il doit voir des spécialistes. Comme lappart était vide, je me suis dit Pas de gâchis ! Ils en ont seulement pour une semaine.
Maman, tu nous as demandé ?
Pourquoi demander ? Vous nétiez pas là ! Dis-leur juste que je veille sur lappartement. Ils remettront tout en ordre.
Élodie arrache le téléphone :
Madame Moreau, vous êtes sérieuse ? Vous avez laissé des inconnus dans notre logement ?
Des inconnus ? Mais cest ma cousine Sylvie ! On dormait ensemble quand on était petites !
Mais quest-ce que ça me fait que vous ayez dormi avec elle ? Cest NOTRE appartement !
Élodie, tu exagères ! Cest la famille. Ils sont calmes et soignés. Lucas est malade, il fallait les aider ! Ou bien tu es radine ?
Paul récupère lappareil, glacial :
Maman, tu viens dans une heure et tu viens les chercher. Tous.
Mais Paul, ils doivent rester jusquà jeudi ! Lucas a encore des examens, et ça économise une semaine dhôtel.
Une heure, maman. Sinon, police.
Il raccroche. Élodie se laisse tomber sur le pouf, la tête entre les mains. Les valises sont encore fermées, la télé gronde au salon, des saucisses crépitent. Deux heures plus tôt, ils retardaient leur retour, rêvant de Paris. Maintenant elle se sent lintruse chez elle.
On va partir, promet Sylvie, penaude, dans lembrasure de la porte. Denise disait que ça ne vous gênerait pas. On aurait demandé, mais on navait pas votre numéro. Elle a insisté, et on sest dit, allez, une semaine, juste des examens
Paul observe la rue par la fenêtre, silencieux. Élodie devine sa tension il se raidit toujours ainsi face à sa mère et ne sait comment le dire.
Et Chaplin ? salarme soudain Élodie.
Qui ?
Notre chat roux. On a laissé les clés seulement pour lui.
Aucune idée, bredouille Sylvie. On ne la pas vu.
Élodie se précipite. Chaplin gît sous le lit, prostré, les yeux ronds, la fourrure hérissée. Quand elle sapproche, il crache avec méfiance.
Mon beau, cest moi Tout va bien.
Le chat la fixe, inquiet. La pièce sent létranger. Sur la table de chevet, dautres médicaments. Le lit est fait à lenvers. Des chaussons inconnus traînent par terre.
Paul saccroupit près delle :
Pardon
Ce nest pas de ta faute.
Pour maman. Pour sa façon de faire.
Elle croit toujours avoir raison.
Elle na jamais compris. Tu te souviens, quand on sest installés ? Elle passait sans prévenir. Je croyais avoir été clair
Du couloir, des pas. Denise arrive, indignée :
Paul, tu es fou ou quoi ?
Maman, assieds-toi, indique Paul, ferme.
Assieds-toi ? Sylvie, Patrick, on y va, on nous met dehors. Retour à la maison.
Maman, installe-toi.
Denise, constatant la colère de son fils, se tait. Tous sinstallent en cuisine, Lucas finit son assiette.
Maman, commence Paul, comment tu peux penser que tu as le droit dinviter qui que ce soit ici sans notre avis ?
Mais jaidais ! Sylvie pleurait, Lucas souffrait. Ils navaient nulle part où aller. Lappart était vide
Ce nest pas chez toi.
Ben quoi ? Jai les clefs.
Juste pour venir nourrir Chaplin. Pas pour ouvrir un hôtel.
Paul, cest la famille ! Sylvie cest ma cousine, Patrick bosse dur, Lucas est malade Et tu les jettes dehors ?
Élodie boit un verre deau. Ses mains tremblent.
Vous ne nous avez pas demandé, soupire-t-elle.
Pourquoi ? Vous nétiez pas là.
Justement ! Doù limportance de vérifier, semporte Paul. Tu pouvais appeler. Un simple message. On laurait su.
Mais vous auriez dit non !
Ou alors oui, mais à nos conditions. Cest ça, le respect.
Denise se dresse :
Toujours pareil. Jaide, et on me le reproche. Allez, Sylvie, rassemble tes affaires.
Maman, dans ton studio ? Vous nallez pas tenir à quatre.
On se débrouillera. Autant être loin de lingratitude.
Élodie repose son verre :
Arrêtez. Si vous naviez rien à vous reprocher, vous auriez prévenu. Vous saviez davance quon napprouverait pas, cest pour ça que vous navez rien dit.
Denise se fige.
Vous vouliez nous mettre devant le fait accompli, et que nous acceptions, simplement parce quil y a déjà des gens dans notre salon ?
Jai voulu bien faire.
Non. Vous avez voulu faire comme bon vous semble.
Pour la première fois, Denise paraît perdue.
Sylvie pleurait pour Lucas Jai eu pitié.
On comprend, dit Paul. Mais tu navais pas ce droit. Imagine que jarrive chez toi et installe des amis dans ton appart pendant tes vacances. Tu réagirais comment ?
Je serais furieuse.
Voilà.
Silence. Au salon, on range à la hâte. Sylvie essuie ses larmes, Patrick bourre des sacs. Lucas, dans lembrasure, regarde ses pieds.
Je suis désolé, murmure-t-il. Je pensais que cétait permis Cest mamie.
Élodie croise son regard. Un gosse désemparé. Il na rien fait de mal, ce sont les adultes, les vrais enfants.
Ce nest pas ta faute. Va aider tes parents.
Denise sort un mouchoir, sessuie les yeux :
Je croyais bien faire Jamais jaurais pensé à demander. Vos enfants, je moccupe toujours de tout pour vous
On ne lest plus, maman. On a nos vies, on a trente ans.
Je comprends. Je laisse les clés ?
Oui, dit Élodie. Désolée, mais la confiance est rompue.
Je comprends.
En quelques minutes, la famille de Sylvie est prête. Ils sexcusent, gênés. Denise les emmène, promettant de leur trouver une place. Paul ferme la porte, puis sy adosse, épuisé.
Ils parcourent lappartement. Draps à changer, frigo à vider, vaisselle à nettoyer. Partout des traces de passage, des meubles déplacés, des objets oubliés. Chaplin reste tapi sous le lit, méfiant.
Tu crois quelle a compris ? demande Élodie, ouvrant grand la fenêtre.
Jaimerais le croire.
Sinon ?
Ce sera plus ferme. Je laisserai plus jamais faire ça.
Elle lenlace. Ils restent là, au milieu du chaos laissé par dautres, dans ce qui redevient peu à peu chez eux.
Tu sais ce qui me blesse le plus ? dit Élodie en se détachant. Cest pour le chat quon avait confié les clés. Lui, personne ny a pensé. Il a eu peur, il a eu faim.
Tu crois quils lont nourri ?
Ça métonnerait, regarde : gamelle vide, eau sale. Oublié, le pauvre.
Paul se penche :
Désolé, mon vieux. On ne confiera plus les clés à mamie.
Progressivement, Chaplin avance, finit par sapprocher, puis se frotte à la jambe de Paul. Élodie lui sert des croquettes, il sy jette comme sil navait pas mangé depuis une éternité.
Ils se mettent à ranger : ils jettent les aliments étrangers, refont le lit, font la vaisselle. Chaplin, rassasié, dort bientôt roulé en boule sur le rebord de la fenêtre. Petit à petit, lappartement redevient leur refuge.
Le soir, Denise appelle. Sa voix, timide et contrite :
Paul, tu avais raison. Je suis désolée.
Merci, maman.
Élodie est encore fâchée contre moi ?
Il la regarde, elle acquiesce :
Fâchée. Mais elle pardonnera. Avec le temps.
Ils restent ensuite longtemps assis dans la cuisine à siroter leur thé, sans un mot. La nuit tombe doucement sur Paris. Lappartement retrouve enfin paix et silence. Les vacances sont terminées, brutalement.