DIFFÉRENTS MONDES
La femme qui était revenue à Patrice était… singulière. Très belle, oui : une vraie blonde naturelle aux yeux noirs, des courbes généreuses, élancée. Et au lit, un vrai brasier. Au début, c’était la passion, on ne se posait même pas de questions. Puis il y eut la grossesse. Alors ils se marièrent, comme il se doit.
Un fils naquit, tout aussi blond et aux yeux aussi sombres. Et tout se passa comme dans beaucoup de familles. Les couches, les premières dents, les premiers pas, les premiers mots. Aude se comportait normalement, elle gazouillait sur le berceau, une jeune mère des plus ordinaires.
C’est après, quand leur fils devint adolescent, que tout changea. Soudain, Aude se lança dans la photographie. Elle prenait tout en photo, suivait des cours à Paris, traînait toujours avec son appareil autour du cou.
Mais qu’est-ce qui te manque ? demandait Patrice. Tu travailles comme juriste, fais donc ton métier.
*Juriste*, corrigeait Aude, de sa voix calme.
Eh bien, juriste. Occupe-toi davantage de la famille plutôt que de courir à droite et à gauche.
Il ne comprenait même pas ce qui l’agacait autant. Pourtant, Aude ne négligeait rien : la maison était en ordre, les repas préparés, la scolarité du fils suivie de près. Quand Patrice rentrait du travail, il sallongeait sur le canapé devant la télévision, comme il se doit. Mais cette manie dAude de disparaître, de sévader dans un monde où il navait pas sa place, cela le dérangeait. Elle était là, mais comme absente. Jamais elle ne regardait la télévision avec lui, jamais elle ne voulait discuter du sujet du jour. Elle servait à table et séclipsait aussitôt.
Tu es ma femme ou pas ? sénervait Patrice en la trouvant une fois de plus devant lordinateur.
Aude se murait dans le silence, elle se refermait.
Elle avait aussi un goût prononcé pour les voyages, mais de ceux qui mènent loin, au Maroc, en Islande ou au Pérou. Dès quelle pouvait, elle partait, sac à dos et appareil à la main. Patrice ne comprenait pas.
Viens donc le week-end chez nos amis à la campagne, disait-il. Ils viennent dinstaller un sauna, ont du calvados maison. Il est grand temps que nous prenions un pavillon à Courbevoie.
Aude refusait mais linvitait à la suivre dans ses escapades. Il essaya une fois : rien de bon, des gens qui parlaient une langue incompréhensible, de la nourriture épicée à lexcès, et ce goût de beauté que Patrice, toute sa vie, avait laissé de côté.
Alors Aude partit seule, et bientôt quitta aussi son emploi.
Et ta retraite alors ?! sindignait Patrice. Tu te prends pour une grande artiste ? Tu sais ce quil faut de fric pour se faire un nom dans la photo ?
Aude ne répondait rien. Un jour pourtant, un peu timidement, elle glissa :
Jai décroché ma première exposition. Une exposition rien quà moi.
Tout le monde fait une expo, grogna Patrice. Tu parles dun exploit.
Il alla quand même au vernissage. Il ne comprit rien. Ce nétaient que des visages, ni beaux ni laids, des mains fripées, des mouettes au-dessus détangs. Tout paraissait étrange, à limage dAude.
Il se moqua delle, ce jour-là. Mais peu après, Aude lui offrit une voiture neuve. Voilà, une famille, disait-elle. Cest pour nous deux. Elle navait jamais passé son permis, cétait un cadeau pour lui, payé avec ses revenus de photographe, ses petites commandes.
Cest à ce moment-là que Patrice eut peur. Il se sentit mal à laise. Quelle étrange créature, sa femme ! Doù provient cet argent ? Dautres hommes ? Impossible de gagner autant juste avec la photo. Elle doit samuser ailleurs ! Même si ce nest pas le cas, cela finira par arriver.
Il tenta même de la remettre « à sa place » – un jour, il lui donna une gifle. Elle attrapa un couteau de cuisine, et le griffa de biais sur le ventre, deux points de suture. Heureusement, elle navait pas eu lidée de frapper vraiment, hystérique. Elle demanda pardon ensuite. Mais plus jamais Patrice ne leva la main.
Aude avait une tendresse sans limites pour les chats. Elle les recueillait, les soignait, les confiait à des familles. Chez eux, il y en avait toujours deux qui dormaient sur le canapé. Affectueux, certes, mais ce ne sont pas des gens ! Comment peut-on les aimer à ce point, parfois plus que son mari ?
Un jour, un des chats mourut entre ses bras, elle navait rien pu faire, il séteignit à la clinique vétérinaire. Aude se rongea de chagrin, pleura, but du cognac, se rendit malade de remords. Cela dura plusieurs jours. Patrice, excédé, lança dans un accès de colère :
Tu nas quà pleurer aussi sur les cafards, tant quà faire !
Elle lui jeta un regard terrible. Il se tut, haussa les épaules, sortit de la pièce. Quelle fasse comme elle veut.
Les amis plaignaient Patrice, les amies dAude prenaient son parti. Tout le monde disait quAude avait pris la grosse tête, ne savait plus où était sa place. Cest à ce moment que Patrice trouva refuge chez une voisine, qui nétait autre quune amie denfance dAude. Sandrine était bien plus simple, compréhensible. Elle vendait des chaussures au Printemps, ne soccupait ni dart ni de photo, toujours disponible pour discuter ou plus si affinité. Elle buvait un peu trop, mais tant pis, Patrice nallait pas lépouser.
Il attendait quAude réagisse, quelle sindigne, fasse une scène, casse de la vaisselle. Il se disait qualors, il lancerait : « Et toi alors ? Où tu passes tes journées ? » Ensuite, ils se pardonneraient leurs infidélités et la famille reprendrait. Et Sandrine, il la quitterait.
Mais Aude ne disait rien. Son regard devenait dur. Et dans leur lit, il ny avait plus rien. Elle senfermait dans une chambre à part, tout son corps semblait se contracter sil tentait un geste tendre.
Leur fils finit par grandir, fit ses études à la Sorbonne. Il avait tout dAude : blond, yeux noirs, étrange.
Et les petits-enfants, cest pour quand ? demandait Patrice.
Denis ne faisait que rire. « Jaimerais accomplir quelque chose, rencontrer un vrai amour. Tu attendras tes petits-enfants, Papa. » Un étranger, pensait Patrice. Il navait jamais su décoder ce regard sombre, insondable. Et Patrice repartait vers Sandrine.
Un jour, Aude apprit la vérité. Une voisine lui raconta tout. Patrice ne sétait jamais caché. Un soir, il rentra, et trouva sa femme assise à la table, une cigarette à la main, la voix basse, brisée :
Va-t-en dici. Sors de la maison.
Ses yeux noirs, terribles, cerclés de bleu, le transpercèrent. Il partit chez Sandrine. Il attendait quAude le rappelle. Après une semaine, elle lui écrivit sur WhatsApp. « Il faudrait parler ». Il exulta, se parfuma, se mit sur son trente-et-un. Mais à peine arrivé, Aude lui annonça :
Demain, on va déposer le dossier de divorce.
Après, tout fut comme dans un rêve. Divorce, signatures chez le notaire, il abandonna sa part dappartement – elle lavait héritée de ses parents
Alors maintenant, tu comptes faire quoi, vivre divorcée ? lança-t-il dun ton mauvais en quittant la mairie. Il se retint de dire « Tu crois vraiment quon voudra encore de toi ? »
Aude sourit. Pour la première fois depuis des années, elle lui adressait un vrai sourire, éclatant :
Je pars à Lyon. On ma proposé un projet important, là-bas.
Au moins, ne vends pas lappartement, supplia-t-il sans trop savoir pourquoi. Où tu reviendras ?
Je ne reviendrai pas, répondit calmement Aude, déjà ex-femme. Tu sais, jaime un autre homme depuis longtemps. Lui aussi est photographe, de Lyon, passionnant. Mais, tu comprends, jétais mariée, tromper nest pas mon genre, mais on navait plus rien à partager, toi et moi. Nous sommes différents. On ne se divorce pas pour ça, non ?
Non, on ne divorce pas, confirma Patrice.
Et bien voilà, cest fait, éclata de rire Aude. Je me suis dabord fâchée en apprenant pour Sandrine. Mais après, je me suis dit, tant mieux. Je serai heureuse, et toi aussi. Épouse-la, et que tout aille bien pour vous.
Et elle partit.
Je ne lépouserai pas murmura Patrice, dans son dos.
Mais Aude nentendait déjà plus.
Depuis, il neut plus de nouvelles. Seulement, une fois dans lannée, un petit message sur WhatsApp : « Bon anniversaire ! Santé et bonheur ! Merci pour notre fils. »Avec le temps, Patrice se perdit un peu. Les jours sétiraient, les soirées avec Sandrine sespacèrent, les silences devinrent plus pesants quavant. Il ne sut plus trop quoi faire de cette maison où il errait seul, des repas quil se faisait réchauffer, des émissions qui ne le consolaient pas.
La voiture offerte par Aude trônait dans le garage, presque jamais utilisée. Parfois, il se surprenait à ouvrir lalbum photo numérique où subsistaient quelques clichés pris par Aude, jamais regardés jusque-là. Il y retrouvait leurs visages à tous deux, le regard franc dAude, un éclat trop rare sur sa propre figure, quelques chats endormis dans la lumière. Il comprenait mieux ce que ces images tentaient dattraper : pas la beauté, non, mais une solitude partagée, une complicité ténue le goût fugace du vrai.
Un midi, le facteur laissa devant sa porte un carton venu de Lyon. Dedans, une photographie encadrée, noir et blanc : des mouettes sur un étang, et tout au fond, un couple debout au bord de leau, deux silhouettes penchées lune vers lautre, minuscules. Au dos, quelques mots griffonnés : « Un jour, peut-être, nous sourirons de nos différences. Prends soin de toi. Aude »
Patrice resta longtemps devant la photo. Il pensa à Aude, à Denis, à tout ce qui sétait échappé de sa vie sans retour possible. Il ne se sentit ni heureux, ni malheureux seulement vivant, à nouveau. Il comprit alors, enfin, quil existait plus dun monde, même dans la même maison, la même famille, et que parfois, il fallait avoir le courage de quitter le sien pour sautoriser à vivre vraiment.
Il accrocha la photo dans lentrée. Le lendemain, il sortit la voiture et prit la route, sans savoir encore où aller. Mais il était étrangement léger, comme sil avançait, pour la première fois, vers un monde où tout restait à inventer.