Des cousins de la campagne débarquent à cinq pour une semaine dans notre petit studio : je les accueille couverte de boutons verts – « genre varicelle »

Des membres de la famille venus du village ont débarqué chez nous pour passer une semaine à cinq dans notre « studio ». Je les ai accueillis toute couverte de points verts « comme la varicelle ».

Mon samedi matin ne commença pas par un café, mais par la sonnerie du téléphone. Sur lécran, un message alarmant : « Tante Yvette (ma parente) ».

Émilienne, prépare-toi ! la voix de ma tante était si joyeuse et sonore que mon réveil pouvait aller se recoucher. On est déjà en route, demain matin on sera chez vous ! On a voulu faire la surprise : visiter Paris et prendre de vos nouvelles. Après tout, on est de la famille !

Je me suis assis sur le lit, tentant dassimiler la nouvelle. Le mot qui meffrayait, cétait « ON ».

Et qui exactement, « on », tata Yvette ? ai-je demandé avec précaution, tout en donnant un coup de pied à mon épouse sous la couette pour la faire sortir des bras de Morphée.
Oh, bah qui veux-tu ! Moi, tonton Fernand, Sylvette avec son mari et notre petit-fils. Mais t’inquiète pas, on nest pas difficiles il nous faut juste un coin pour dormir, la journée on sera dehors à visiter !

Cinq personnes. Plus nous deux. Dans notre studio de trente-trois mètres carrés, où lespace libre se résume à un tapis à lentrée et un passage étroit entre le canapé et la télé.

Jai coupé lappel, puis jai croisé le regard de mon épouse où se lisait une panique pure et le rêve secret de prendre un aller simple ou au moins « sortir chercher une baguette » pour les sept prochains jours.

Candeur paysanne

Je me suis souvenu de leur précédente visite il y a trois ans. À lépoque, ils nétaient « que » trois, mais je fais encore des cauchemars de cette semaine-là. Tonton Fernand fumait sur le balcon, secouant la cendre dans mes plantes en disant : « Cest un bon engrais, tu sais. » Tante Yvette me coachait dans ma minuscule cuisine : « Mais enfin, cest pas comme ça quon coupe je vais te montrer. » Quant à nous, on dormait sur un matelas gonflable qui se dégonflait dans la nuit et on se réveillait par terre, tandis que nos invités trônaient sur le canapé.

Et maintenant, ils sont cinq : Sylvette et son mari bruyants, exubérants, et leur fils Pierrick, sept ans, un vrai ouragan persuadé que « interdit », cest un défi personnel.

Il faut refuser, a déclaré fermement mon épouse, les yeux au plafond.
Et comment ? jai soupiré. Ils sont déjà dans le train ! Si je leur dis de faire demi-tour, tu sais bien comment est tante Yvette : elle lancerait un grand discours sur les liens familiaux, comment elle ma gardé bébé, et dénoncerait « larrogance parisienne ». Ensuite tout le village parlerait de nous, ma mère en ferait une crise de honte.

Quand la diplomatie ne suffit pas

On sest installé à la cuisine, autour dun café, à envisager les options, toutes plus désespérées les unes que les autres. Leur louer un logement ? Hors de question : laprès réparation de la voiture, plus un sou de côté. Fuir chez des amis ? Mais qui nous hébergerait une semaine entière ? Faire le mort, ne pas ouvrir la porte ? Ils appelleraient les pompiers pour forcer lentrée.

Et dun coup, jai eu une révélation : il nous fallait une excuse inattaquable. Une épidémie, un motif à fuir pour eux-mêmes.

La varicelle, ai-je soufflé.
Hein ? demanda mon épouse sans comprendre.
La varicelle. En quarantaine. Pour les adultes, cest catastrophique : fièvre, des séquelles, risques de cicatrices.

Mon épouse hésita :
Et sils lont déjà eue ?
Tante Yvette et tonton Fernand, sûrement pas, maman me la déjà raconté. Sylvette, je ne sais pas mais ils ne prendront pas le risque avec le petit.

Camouflage médical

Le train arrivait dans quatre heures. Lopération commença : jai trouvé dans la boîte à pharmacie un vieux flacon de mercurochrome vert.

Faut y aller franchement, ai-je ordonné à mon épouse en lui tendant mon visage. Le front, les joues, le cou, les mains. Plus cest effrayant, mieux ça marchera.

Elle étouffait ses rires en posant dénormes taches vertes. Dans le miroir, javais lair dun coloriage denfant. Pour parfaire le personnage, jai enfilé un peignoir tout déformé, noué une écharpe au cou, décoiffé mes cheveux.

Et moi ? demanda mon épouse.
Toi, tu es « contact », incubateur vivant. Encore pire.

On a répété notre petite histoire : maladie contractée la veille, fièvre à quarante, docteur venu, quarantaine obligatoire, variantes inquiétantes du virus

« Et si on buvait juste un café ? »

La sonnette a retenti pile à lheure. Lescalier résonnait de valises, de voix, et de Pierrick qui râlait. Jai pris mon air dagonisant, mon épouse a entrouvert la porte, bloquant le passage.

Dis donc Fernand, pourquoi personne nest venu nous accueillir ? tonton Fernand tentait déjà de se faufiler.
Stop ! a grondé mon épouse. Nentrez surtout pas. On a un gros souci.

Je suis apparu en traînant des pieds, maccrochant au mur, haletant.

Bonjour ai-je gémi. Désolé. Jai attrapé la varicelle, une forme sévère. Le médecin a dit que cest très, très contagieux, même par laération

Dans la cage descalier, plus un bruit. Cinq regards braqués sur mes tâches vertes.

La varicelle ?! Sylvette a reculé brusquement, cachant son fils derrière elle, À trente ans ?!

Faiblesse immunitaire fièvre complications ai-je soupiré.

Je voyais clairement la lutte intérieure de tante Yvette : la perspective du logement gratuit contre la peur de la maladie.

Fernand, tu las déjà eue ?
Je crois pas non tonton Fernand reculait déjà vers lascenseur.
Moi non plus ! sest exclamée Sylvette. Maman, vaudrait mieux aller à lhôtel !

Et ton mari ? demanda soudainement Yvette, soupçonneuse.
Je suis le prochain répondit mon épouse, dun ton résigné. On partage tout, la question nest pas de savoir SI, mais QUAND.

Cétait suffisant. Lidée de cohabiter dans une pièce avec des contagieux a vite calmé leurs ardeurs.

Remets-toi bien, marmonna tonton Fernand en pressant le bouton de lascenseur. On garde les spécialités du pays, ça servira à lhôtel.

Lascenseur a englouti valises, bocaux et notre problème.

Libérés

Nous avons refermé la porte et mon épouse sest effondrée de rire contre le mur. Je me suis regardé et jai éclaté aussi. Lhôtel, ils lont trouvé en un rien de temps. De largent, ils en avaient simplement, pourquoi payer quand on peut profiter chez les autres ?

Quelques jours plus tard, maman mappelait :
Émilienne, pourquoi tu ne mas rien dit ? Ta tante Yvette sest inquiétée, elle ma décrit ton teint épouvantable, elle croyait que tu allais y passer !
Je vais mieux, maman, ai-je répondu dun ton guilleret. La médecine moderne fait des miracles.

Jai préféré ne pas en dire plus. Quils pensent que jai une santé fragile vaut mieux quune réputation de sale caractère.

Le mercurochrome a disparu sous la douche, et, ce week-end-là, mon épouse et moi avons savouré chaque centimètre de notre petit appartement, commandé des sushis et profité du silence.

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