Cher journal,
Tout avait commencé comme un banal projet de vacances dété. Ma femme Camille et moi, notre fidèle SUV français, une route de plus de mille kilomètres nous attendait, vers le Sud, avec cette douce excitation du départ. Nous avons toujours aimé les road trips pour ce sentiment de liberté incroyable : faire des pauses où bon nous semble, choisir notre rythme, bifurquer sur un coup de tête. Pas dhoraires de train, pas de pleurs denfants dans la cabine dà côté, pas de vols retardés.
Mais cette fois, nous avons commis une erreur fatale : parler de nos plans à un mauvais moment.
Lors dun dîner entre amis, autour dun plateau de fromages et dun verre de vin, je me suis laissé aller à raconter que dans deux semaines, nous partions en vacances dans le Sud, avec notre voiture.
Ah bon, à quelles dates ? sest exclamée la fille assise en face de moi.
Cétaient Mathieu et Élodie. De simples connaissances, croisés quelques fois à des fêtes, rien de plus.
On décolle le quinze, ai-je répondu, naïf.
Mais ça tombe super bien, a lâché Mathieu aussitôt. On est en vacances aussi le seize et on voulait prendre le train, mais ya plus que des places côté toilettes, lhorreur. On peut venir avec vous ? On partage lessence, cest plus sympa, et on nest pas chiants.
Jai regardé Camille. Dans ses yeux, jai lu un non sans équivoque. Jai tenté maladroitement dexpliquer quon voyageait léger, quon aimait prendre notre temps et multiplier les arrêts.
Tu parles, on a juste une valise pour deux, a insisté Mathieu. Avec lessence à ce prix-là, cest moitié prix, cest parfait. Allez, sauvez-nous, on nest pas des étrangers, tout de même !
Nous avons fini par dire oui. Largument économique a pesé. Et il faut le reconnaître, on ne sait pas dire non. Faiblesse dont nous allions bientôt payer le prix.
« Vouloir rendre service, cest sattirer des ennuis »
On sétait donné rendez-vous devant chez nous à cinq heures du matin. Camille et moi étions prêts, le coffre soigneusement rangé : nos sacs, un pack deau, quelques outils, des plaids. Mathieu et Élodie sont arrivés avec plus de trente-cinq minutes de retard.
On a vraiment galéré avec le taxi, lança Élodie, sans un mot dexcuse, traînant derrière elle une valise façon armoire et encore deux sacs pleins de provisions.
Pourtant, on avait dit : un minimum de bagages, ai-je lâché malgré moi.
Oh, tu sais, cest une femme, faut quelle puisse se changer ! a rigolé Mathieu.
On sest retrouvés à essayer de tout faire rentrer, comme un Tétris impossible.
Après une heure, le calvaire a débuté. Élodie avait chaud, on a mis la clim à fond. Dix minutes après, Mathieu gelait. Ma playlist ne leur plaisait pas. Ce furent ensuite des arrêts à répétition : toilettes, café, jambes raides, cigarette
Mon itinéraire minutieusement établi pour éviter les embouteillages a vite volé en éclats. On avançait comme une navette de transports en commun.
Le sommet de lirritation est arrivé à une station-service.
Je fais le plein, près de 150 euros, et retourne à la voiture. Mathieu, confortablement installé avec un sandwich.
Bon, on fait les comptes ? ai-je proposé, pensant au virement.
On verra tout à la fin, non ? Comme ça, on règle tout dun coup et on ne sembête pas avec les détails, a-t-il esquivé.
Ça ne me plaît pas, mais Camille me glisse à loreille de laisser tomber et quils paieraient à larrivée. Alors je me tais. Même les péages, cest moi qui paye, ils ne demandent même pas combien ça coûte.
Durant tout le trajet, ils picorent leurs sandwiches, éparpillant miettes et papiers. Je fais une remarque sur la propreté : on me répond en souriant
Bah, cest une voiture, il suffira dun aspirateur.
Nous atteignons enfin notre destination en pleine nuit, éreintés, moins par la route que par nos compagnons de voyage.
« Mais enfin, vous y alliez de toute façon ! »
Le lendemain matin, sur la terrasse de notre gîte, jouvre mon carnet où jai noté toutes les dépenses.
Bon, faisons le point : essence, 620 euros, péages 130. Total, 750 euros. On partage, donc ça fait 375 euros pour vous deux.
Mathieu manque de sétouffer avec son thé. Élodie écarquille les yeux.
Quoi, trois cent soixante-quinze euros ? Tu plaisantes ? soffusqua-t-elle.
Cest exactement ce quon avait dit : moitié-moitié, insistai-je.
Mathieu pose sa tasse et lance :
Mais enfin, tu allais de toute façon y aller ! Tu aurais dépensé tout ça avec ou sans nous. Cest ta bagnole, cest ton essence. Nous, on a juste pris la place.
Attends, protestai-je en commençant à perdre patience. On avait fixé les règles à lavance. Jai accepté beaucoup dinconvénients, vos pauses, vos valises, je tai juste demandé de respecter le deal.
Mais quels inconvénients ?! sexclama Élodie. Franchement, on a passé du bon temps tous ensemble ! Si tu voulais faire le chauffeur blablacar, fallait le dire, on aurait pris quelquun dautre !
Le chauffeur blablacar vous aurait laissés sur le bord de la route avec toutes ces miettes et râleries, lâcha Camille.
Bref, conclut Mathieu. On peut donner cent, cent cinquante euros, pour la forme. Mais payer la moitié alors que tu as roulé pour toi-même, cest absurde. On a prévu un budget serré.
Je me suis levé.
Gardez votre argent. Considérez ça comme mon cadeau. Mais pour le retour, débrouillez-vous.
Mathieu bondit de sa chaise.
Sérieusement ? Mais on na aucun billet ! On était daccord pour laller ET le retour !
On était daccord sur le fait de tout partager. Vous navez pas respecté votre part. Bonnes vacances.
Vacances en solo et retour au calme
Les dix jours suivants, on a à peine aperçu nos amis, malgré le fait quon soit dans le même petit village. Deux fois, on sest croisés sur la plage : ils nous ont ostensiblement tourné le dos.
La veille du retour, jai reçu un texto de Mathieu : « Allez, fais pas la tête, on peut donner trois cents euros pour laller et le retour. Rentre avec nous, Élodie ne supporte pas le bus »
Je nai pas répondu.
Camille et moi avons plié bagages au petit matin. Contrôlé la pression des pneus, vérifié lhuile, et pris la route, avec nos chansons préférées et des arrêts comme on aime. Un vrai bonheur, enfin.
Plus tard, par des connaissances communes, jai appris que Mathieu et Élodie me traînaient dans la boue, disant que javais abandonné des amis en détresse pour une question de sous. Ils ont galéré avec les cars et les trains, ont dépensé bien plus en fin de compte, et nont pas cessé de se plaindre.
Au moins, cette mésaventure ma appris une chose précieuse. Désormais, si quelquun me demande : « Tu pars en week-end ? Tu peux me déposer ? », je souris poliment et je réponds, cette fois sans faiblir : « Désolé, on voyage toujours à deux. »Depuis, chaque kilomètre parcouru sans passagers importuns ma rappelé que la vraie liberté, ce nest pas seulement une question de route ou de carburant cest surtout de choisir avec qui on partage le voyage. Et tant pis pour les occasions ratées de rendre service : parfois, refuser poliment vaut bien mieux quun long trajet empli de regrets.
Aujourdhui, quand je croise notre vieux SUV parfaitement propre, garé devant la maison, je repense à cet été-là avec un sourire : il ny a pas meilleure boussole pour les prochaines vacances quun peu dexpérience et la promesse solennelle de nouvrir la portière quaux complices sincères de nos aventures.