Des amis nous ont demandé de les emmener en voyage avec notre voiture en promettant de partager les frais. À l’arrivée, ils nous ont dit : « De toute façon, vous alliez déjà sur place »

Tout a commencé comme la planification la plus banale de vacances estivales. Avec ma femme, notre fidèle Peugeot, un itinéraire de plus de mille kilomètres jusquà la Méditerranée, et cette douce perspective dévasion. Ce quon aime dans les road-trips, cest ce sentiment de liberté: rouler à son rythme, sarrêter nimporte où, bifurquer sur un coup de tête. Pas dhoraires de train à respecter, pas de bambins hurlant dans la cabine dà côté, pas de vols retardés.

Mais cette fois, on a commis lirréparable: on sest trahis sur nos plans.

Lors dun dîner entre amis, ambiance rillettes et rosé, jai eu la bêtise de lâcher quon descendait dans le Sud dans deux semaines. Avec notre propre voiture, évidemment.

Ah bon? Mais quel jour? sest empressée de demander la binôme den face.

Cétaient Pierre et Capucine. On nétait pas bien proches, simplement des connaissances croisées de temps en temps chez des amis communs.

On descend le 15, jai répondu, sans me douter du drame qui couvait.

Mais cest parfait, on part au même moment! a jubilé Pierre, reposant sa fourchette. On voulait prendre un train, mais plus de billets corrects, que des places près des toilettes, lhorreur. On vient avec vous? On partage lessence, cest plus sympa. On est discrets, promis!

Jai cherché de laide du regard côté épouse son regard, cétait «non» écrit en majuscules. Jai bafouillé que la voiture était pleine, quon traînait et quon sarrêtait tout le temps.

Bah, on a juste une valise pour deux! insistait Pierre. Et franchement, niveau budget, cest canon. Avec lessence à 2 euros le litre, on divise tout par deux. Dépanne-nous, on nest pas des inconnus, tout de même.

On a dit oui. Soyons francs: largument financier a joué, et refuser en face, cest violent. Classique manque dassurance et on allait payer cash notre gentillesse.

«Vouloir éviter les ennuis? Ne rends pas service, voyons.»

Rendez-vous à 5h devant chez nous, cétait calé. Avec ma femme, à lheure, bagages rangés au cordeau: les nôtres, eau, la glacière, la boîte à outils, la petite couette de secours Pierre et Capucine, eux, ont débarqué après quarante minutes.

Désolée, le Uber a mis trois plombes, a lâché Capucine en traînant une valise de la taille dun lave-linge et quelques sacs de victuailles.

On avait dit: peu de bagages, tentai-je, agacé.

Mais Capucine, cest une femme, faut bien des tenues, a rigolé Pierre.

Jai joué à Tetris dans le coffre, déplaçant ce qui était à nous pour caser LEUR attirail.

Le cauchemar a commencé moins dune heure après. Capucine avait chaud clim à fond. Dix minutes après, Pierre avait froid. Ma playlist na pas trouvé son public. Et puis, les arrêts épuisement: pipi, café, jambes lourdes, cigarette Une navette à touristes sur la file de droite.

Mon timing méticuleux, conçu pour éviter les bouchons, sest effondré. Fini les rares pauses stratégiques, on roulait comme sur une ligne de bus RATP.

Mais le bouquet final a été à la station-service.

Je remplis le réservoir (plein: 140euros), reviens. Pierre déguste son sandwich.

Alors, on partage? je propose, mattendant à un virement.

On verra ça à la fin, on fait les comptes, cest plus simple, me sort-il dun geste vague.

Mauvaise humeur. Ma femme me murmure à loreille, «Laisse tomber, ils paieront bien arrivé à destination.» Je retiens mes remarques. Les péages? Pour ma pomme aussi, personne na demandé leur prix.

Eux grignotaient leurs sandwiches toute la route miettes sur la banquette. À mon «Vous pouvez faire attention, svp?», la réponse:

Oh, cest quune voiture, tu passes laspirateur, non?

On est arrivés à la villa de location tard, lessivés non par la route, mais par leur compagnie.

«Mais on a juste partagé le trajet, non?»

Au matin, devant la machine à café, carnet en main, je sors mon speech.

Alors, essence: 480euros, péages, 100. Ça fait 580, donc 290 par couple.

Pierre avale de travers, Capucine écarquille les yeux.

Euh, 290euros, tes sérieux? fait-elle.

Très. Cétait laccord dès le départ: 50/50.

Pierre repose sa tasse:

Mais attends, tu allais faire ce trajet de toute façon… Que tu payes seul ou avec nous, le coût est pareil. Ta voiture, ton essence! On a juste rempli les sièges libres.

Attends, on en a discuté avant, je réplique. Jai supporté vos pauses, vos valises, vos envies; jattends quon partage.

Oh, ça va Cétait sympa, on a bien rigolé! dit Capucine. Tu laurais dit tout de suite, on prenait un covoiturage moins cher.

Un autre conducteur vous aurait largués sur le bas-côté pour vos miettes et vos plaintes, intervient ma femme, à bout.

Eh bien, tranche Pierre, on peut filer 40-60euros, franchement, pour le geste. Mais la moitié? Tu rêves. Le budget, cest le budget.

Je me lève.

Gardez votre argent. Disons que je vous ai invités. Mais pour le retour, ce sera sans nous.

Pardon?! proteste Pierre. On na pas de billets retour! Tu nous abandonnes? On était daccord allez-retour!

On était daccord pour un partage des frais. Point. Bonnes vacances.

Vacances séparées, retour en liberté

Dix jours restants: croisés une fois ou deux sur la plage (ils nous ignoraient soigneusement). La veille du départ, SMS de Pierre: «Allez, arrête, on te file 120 pour laller-retour. Viens, ya plus de billets, Capucine ne supporte pas les cars»

Aucune réponse.

On a chargé nos valises, vérifié lhuile, et pris la route à laube. Le bonheur: notre musique, nos pauses, et surtout, un silence réparateur.

Plus tard, des copains nous ont raconté comment on était devenus «des salauds»: soi-disant, on a abandonné des amis dans la détresse à cause de quelques euros. Pierre et Capucine ont fini en car, puis en train, ont râlé sur tout le trajet et répandu la bonne parole sur notre ignominie.

Au final? Leçon retenue: désormais, si quelquun lâche: «Eh, tu descends en Provence? Tu nous prendrais avec toi?», jai un sourire, mais la réponse ferme: «Désolé, on préfère rouler à deux.»Depuis, chaque virée a la saveur dune promesse tenue à soi-même. On na plus jamais partagé notre banquette arrière. Aux imprudents qui espèrent un lift, on raconte avec le sourire notre épopée avec «Pierre-et-Capucine-les-inoubliables», et ceux qui comprennent rient avec nous. Les autres nous traitent dasociaux, mais quimporte. Désormais, la route nappartient quà nous: fenêtres entrouvertes, playlist maison, et la complicité silencieuse quon croyait érodée par les compromis. Et à chaque pause, en croquant un morceau, ma femme lance: «Tu te souviens des miettes?», et soudain, même les pires souvenirs deviennent des anecdotes dorées par le soleil du Midi. Parce quen fait, le vrai luxe des vacances, ce nest pas la destination, ni le partage: cest juste de choisir, ensemble, qui mérite une place à bord.

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