Tu sais, je dois te raconter ce qui sest passé chez moi, cest fou comme tout peut basculer quand tu crois que tout va enfin mieux. Après que mon nouveau compagnon se soit installé chez nous, mon fils, Anaïs, qui a quinze ans, sest complètement renfermé. Il ne venait même plus à table avec nous et un jour, il ma sorti : « Maman, jai peur de lui. Je ne peux pas vivre dans la même maison que lui, parce quil »
Le truc, cest que tout a commencé doucement. Mathieu cest mon nouveau compagnon, il a quarante-neuf ans, prof dhistoire, divorcé aussi avait passé sa première nuit chez nous un vendredi. Le matin, je me réveille au parfum du café. Il était déjà debout, faisait cuire des œufs dans la cuisine, hyper à laise, comme sil vivait là depuis toujours. Il ma souri, ma embrassée sur la joue et ma avoué quil avait lhabitude de se lever tôt. Tout semblait normal.
Anaïs est sorti de sa chambre dix minutes plus tard, a jeté un regard à Mathieu, lui a fait un signe de tête, sest servi un jus dorange, la bu debout devant la fenêtre, et puis cest tout. Il ne sest pas assis, rien. Je me suis dit que cétait juste son humeur dado, tu sais, à quinze ans, rares sont ceux qui sont joyeux le matin.
Moi, jai quarante-quatre ans, divorcée depuis un bail, je bosse dans un cabinet dexpertise-comptable. Jai rencontré Mathieu grâce à des amis communs, on a beaucoup échangé via messages, puis on sest vus, ça a collé. Il semblait doux, carré, sans mauvaises habitudes. Après huit ans à me débrouiller seule, jai enfin eu limpression dêtre à nouveau une femme, pas seulement une mère.
Au début, il ne venait quen labsence dAnaïs. Mais au bout dun moment, je me suis dit quil ny avait rien à cacher, Anaïs était assez grand pour comprendre que sa mère a le droit à sa vie privée. Je les ai présentés. Ça sest fait poliment, sans accrochage. Jétais rassurée, franchement.
Sauf que peu à peu, je remarquais des petits détails qui méchappaient avant. Anaïs sautait le petit-déjeuner dès que Mathieu était à la maison. Il prétendait ne pas avoir faim. Il rentrait plus tard en semaine, passait ses week-ends chez sa grand-mère, il était tout le temps fourré au club de sport. Jétais contente quil bouge, quil reste occupé, et je me disais juste que cétait une coïncidence.
Après quatre mois, Mathieu a commencé à rester plus souvent. Je commençais à mhabituer à lidée quil allait emménager vraiment. Un soir en plein milieu de la semaine, il est resté dormir. Le lendemain matin, Anaïs a franchi le seuil de la cuisine, a vu Mathieu et sest figé. Il na rien dit, a fait demi-tour et est retourné dans sa chambre.
Je lai suivi. Il était assis sur son lit, regardant fixement le vide. Je lui ai demandé ce qui se passait, et là, tout bas, il me sort :
Maman, jai peur de lui. Je ne peux pas vivre ici avec lui.
Jai eu le cœur broyé. Je lui ai demandé pourquoi, ce quil voulait dire.
Il a levé les yeux :
Il a dit quil allait bientôt sinstaller définitivement ici
Et alors ? jai essayé de garder mon calme.
Et quil allait falloir remettre de lordre. Sérieusement.
Je nai pas tout de suite compris ce quil voulait dire. Quand je lui demande quel genre dordre, il a souri, mais cétait un sourire triste :
Un ordre où je dérange plus, tu vois. Il ma dit quil doit ny avoir quun homme dans la maison. Que tout va bientôt changer ici.
Javais froid dans le dos.
Il a vraiment dit ça ?
Il a dit : Il va falloir ty faire. Ta mère et moi, on construit notre famille. Tu es grand maintenant. Et aussi (Anaïs a baissé les yeux) quil vaudrait peut-être mieux que jaille chez Mamie si ça ne me convient pas.
Le soir, jai attendu que Mathieu rentre.
Tu as dit à mon fils quil devait shabituer ? je lui ai lancé cash.
Il a soupiré.
Jai juste fixé des limites. Si je minstalle, ce doit être un vrai foyer, mature. Je veux ma famille à moi.
Et mon fils, il compte pour toi ?
Il est presque adulte, ton fils. Il partira bientôt. Il faut penser à notre avenir. Pourquoi pas avoir un enfant à nous aussi ?
Je lai regardé et soudain, tout est devenu clair : il disait tout cela sans animosité, cétait naturel pour lui. Je lui demande :
Donc, tu me demandes de choisir ?
Il hausse les épaules :
Je veux juste que tu saches ce que tu veux vraiment.
Jai à peine fermé lœil cette nuit-là. Le matin, je suis allée dans la chambre dAnaïs. Je me suis assise à côté de lui.
Jai déjà fait mon choix, je lui ai dit. Tu ne seras jamais de trop dans ta maison.
Le soir même, Mathieu a fait ses valises. Voilà, cest comme ça que jai failli passer à côté de ce qui comptait vraiment : jétais si concentrée sur mon bonheur que jen oubliais lessentiel, mon propre enfant.