Après que mon nouveau compagnon ait emménagé chez nous, ma fille de quinze ans, Camille, sest complètement renfermée. Elle ne se joignait même plus à table. Puis, un jour, sans crier gare, elle ma balancé : « Maman, il me fait peur. Je ne peux pas vivre sous le même toit que lui, parce quil »
Christophe a passé sa première nuit chez nous un vendredi. Je me réveille le samedi matin, flottant dans un délicieux parfum de café. Dans la cuisine, il était là, roi de lœuf au plat, cuisinant tranquille comme s’il avait toujours vécu ici. Il ma souri, ma donné un bisou sur la joue, a dit quil était matinal par nature. Rien de suspect, tout semblait naturel.
Camille est sortie de sa chambre quelques minutes plus tard. Elle a vu Christophe, a vaguement hoché la tête, sest servi un verre de jus, vidé dun trait, plantée devant la fenêtre. La chaise, connais pas. Je me suis dit, cest une humeur dado, rien de neuf sous le soleil. À quinze ans, si tu vois un sourire avant midi, cest que la journée sannonce exceptionnelle.
Jai quarante-quatre ans, divorcée depuis longtemps et comptable de profession. Christophe, quarante-neuf ans au compteur, professeur et également divorcé. Coup de foudre organisé par des amis, longue correspondance, puis les rendez-vous. Avec lui, cétait la sérénité, aucune mauvaise habitude à lhorizon. Après huit ans à ne penser quà ma fille et au travail, javais enfin le droit de me sentir femme, pas seulement maman.
Au début, Christophe ne venait qu’en labsence de Camille. Mais je me suis dit que ça ne servait à rien de cacher, elle était grande, elle devait comprendre que sa mère avait une vie privée. Je les ai présentés, tout sest passé poliment, sans éclat. Jai pensé que tout roulait.
Mais ensuite, jai commencé à remarquer quelques bricoles étranges, auxquelles je refusais de prêter attention.
Camille ne prenait plus le petit-déjeuner si Christophe dormait à la maison. Elle prétendait ne pas avoir faim. Elle filait plus longtemps à la danse et passait pratiquement chaque week-end chez sa grand-mère. Jétais contente quelle fasse du sport et quelle donne un coup de main à la famille. Pour moi, cétait juste une coïncidence.
Après quatre mois, Christophe sinvitait presque plus souvent que moi chez lui. Jai fini par envisager quil puisse vraiment emménager pour de bon. Un soir, en pleine semaine, il est resté dormir. Le lendemain matin, Camille est entrée dans la cuisine, a vu Christophe, sest figée au seuil de la porte, puis, demi-tour direct, retour dans sa chambre.
Je lai suivie. Elle était assise sur son lit, perdue dans le vague.
– Quest-ce quil y a ? ai-je demandé.
Elle a répondu tout bas :
Maman, il me fait peur. Je peux pas vivre avec lui.
Là, jai senti un gros courant dair dans mon cœur. Je lui ai demandé ce qu’il sétait passé, pourquoi elle disait ça.
Elle a levé les yeux et a dit, dune voix fatiguée :
Depuis que mon nouveau compagnon a emménagé ici, je narrive plus à respirer. Et lautre jour, il ma dit, droit dans les yeux :
Maman, il va falloir choisir. Lui ou moi.
Et la claque que jai reçue sur ce que je venais dapprendre… Ce même jour, jai sorti Christophe par la porte, valise sous le bras.
Cest là que jai compris : javais cru à mon bonheur, mais jétais passée complètement à côté de sa détresse à elle.
Il a dit quil allait sinstaller définitivement ici, a chuchoté Camille.
Et alors ? Jai essayé de garder mon calme.
Et quil faudrait faire le ménage. Vraiment.
Jai mis du temps à capter le sous-entendu.
Quel ménage ?
Un ménage où je ne gêne plus personne, dit-elle, faussement souriante, mais les yeux tout tristes. Il a dit quil ne pouvait y avoir quun homme à la maison. Que tout allait changer bientôt.
Là, jai eu froid.
Il a dit ça comme ça ?
Il ma sorti : « Il faudra ty habituer. Ta mère et moi, on construit une famille. Et toi, tes assez grande. » Il a même ajouté Camille hésita.
Quoi encore ?
Que si ça ne me plaisait pas, javais quà aller vivre chez Mamie.
Le soir, jattendais Christophe de pied ferme.
Tu as vraiment dit à ma fille quelle devait sy faire ? ai-je attaqué.
Il a soupiré, lair du mec raisonnable.
Jai posé les limites. Tu vois, si je viens vivre ici, cest pour de vrai. Je veux une vraie famille.
Et ma fille, elle est où, dans ta tête ?
Camille est presque adulte, non ? Elle finira par partir. Nous aussi, il faut quon pense à lavenir. Par exemple, à un bébé.
Je le fixais, et tout à coup, jai compris : il pensait vraiment ce quil disait. Froid, sans colère.
Donc, tu veux que je choisisse ?
Il a haussé les épaules :
Je veux juste que tu sois au clair avec ce que tu veux.
Cette nuit-là, je nai pas fermé lœil. Le matin, je suis allée masseoir aux côtés de Camille.
Jai déjà choisi, ai-je murmuré. Tu ne seras jamais de trop dans ta maison.
Le même jour, Christophe a fait ses valises, direction dehors.