Depuis longtemps, tout le village savait qu’Olivier allait arriver. Les filles se préparaient, soignaient leurs coiffures. Mais Anaïs, l’orpheline, à quoi bon pour elle ces ruses féminines ? Elle était comme elle était. Et pourtant, c’est d’elle qu’il tomba immédiatement amoureux.

La nouvelle de larrivée de Paul avait circulé dans tout le village bien avant sa venue. Les filles, surexcitées, se préparaient comme pour le bal du siècle : coiffures impeccables, parfums légers, petites robes quon sort rarement… Mais Céline, notre orpheline, quaurait-elle pris la peine dépater pour qui que ce soit ? Elle restait telle quelle était, sans fards ni dentelles extravagantes. Cest justement pour ça que Paul est tombé amoureux delle au premier regard.

Évidemment, toute la commune enviait Céline : décrocher un garçon pareil, quel coup de maître ! Paul, dès son apparition rue du Marché, avait retourné toutes les têtes. Élancé, épaules larges, chic, un vrai Parisien, bardé de diplômes dune université suisse, et surtout, ses parents étaient assez aisés pour soffrir des vacances à Saint-Tropez sans grimacer devant laddition.

Le grand-père de Paul, ancien maire du village, avait élevé toute la marmaille pour en faire des hommes de bien il ne manquait quà pouponner une nouvelle génération dont il rêvait à voix haute, tout en crânant avec une modestie bien française.

La venue de Paul était lévénement de la saison. Les demoiselles redoublaient dingéniosité côté boucles et chignons. Céline, elle, continuait daller traire les vaches avec les cheveux en bataille. Et, surprise : cest vers elle que Paul sest dirigé, cœur en bandoulière.

Les filles ont beau user de stratagèmes, rien ny fit. Au terme de ses vacances, Paul repartit à Paris avec Céline sous le bras. Le grand-père, Jean, lui souffla avant leur départ : « La petite, elle na pas eu la vie facile. Sois gentil avec elle, hein. » Paul promit sur lhonneur.

À Paris, cest une autre vie : embouteillages, métro, cafés bondés. Céline espérait un Paul aussi tendre et attentionné que dans leur campagne. Tant quils préparaient le mariage, tout baignait : effervescence partagée, caresses timides. Mais sitôt la lune de miel écoulée, tout changea. Paul se mit à avoir honte de sa jeune femme campagnarde, la mère de Paul Madame Lefrançois se montrait cinglante et condescendante, trouvant toujours Céline inférieure à ce cher fiston si parfait.

Le pot-au-feu navait jamais assez de sel, les chemises étaient mal repassées, la serpillère, vouée à léchec. Céline se rongeait les sangs dans cet appartement exigu où la belle-mère régnait en despote. Impossible de trouver un emploi et Paul ne fallait mieux pas y songer :

– Avec ton BEP, tu crois toucher plus que le SMIC ? Reste donc à la maison.

Elle restait donc. Quand elle tomba enceinte, Paul éclatait de bonheur. Un miracle, tout semblait soudain sarranger. Même la belle-mère rangea les remarques amères. Mais le destin sinvita à la table : Céline perdit la petite. Là, cest la débandade.

– Bonne à rien, ni tête ni santé ! Belle gueule, cest tout, mais à quoi ça sert ? soupirait la belle-mère, pendant que Paul arborait un petit sourire satisfait, comme sil sagissait de la voisine et non de son épouse.

La seconde grossesse napporta aucune joie. Fini lattendrissement des débuts, remplacé par lexaspération : la silhouette de Céline nétait plus la même. La belle-mère disputait son fils pour le pousser à un peu de douceur, « un bébé, ça a besoin damour ! »

Mais lamour, Céline nen sentait plus. Paul fuyait : chacun dormait dans une chambre à part, il filait au travail dès laube et rentrait bien après quelle se soit endormie.

La nuit, Céline pleurait, seule, sans parents, tentant de cacher sa détresse pas question dinfliger cette misère à son enfant. Elle tenait bon, convaincue que « famille » valait tous les sacrifices.

Personne pour lemmener à la maternité, Paul disparu depuis une semaine ; alors Céline appela elle-même les urgences. Elle accoucha, mais ne prévint personne. Qui aurait-elle appelé ? À la sortie, surprise : devant lhôpital, une voiture avec des ballons lattendait. Son cœur bondit Paul ? Non, la belle-mère impeccable et le grand-père Jean avec un bouquet.

Merci, ma petite, pour ce magnifique cadeau. Aucune arrière-petite-fille ne lui arrivait à la cheville, s’émerveillait Jean. Madame Lefrançois, elle, restait digne mais contemplait le bébé sans jamais détourner les yeux.

À la maison, la table croulait sous les victuailles. Un clafoutis aux cerises, sa douceur préférée, préparé par la belle-mère elle-même.

Je naurais jamais cru que Paul puisse se transformer en pareil mufle, lâcha brusquement Madame Lefrançois. Il ta laissée tomber seule avec le bébé. Mais tu verras, on sen sortira très bien sans ce parasite. Je vais lui radier le bail, quil aille vivre ailleurs ! Pas question quil ramène ici une nouvelle conquête.

On pourrait lappeler Jeanne, comme ta maman ? suggéra le grand-père.

Céline fondit en larmes ça faisait bien longtemps. Sa belle-mère la consola en lui caressant les cheveux.

Tu vas voir, tu seras heureuse. Regarde, la maternité te va si bien ! Paul ne le méritait même pas.

Je retourne au village, ce sera plus simple là-bas.

Excellente idée, renchérit Jean. On va être heureux tous les trois.

***

Deux ans après leur retour à la campagne, un certain Antoine, gars du cru, demanda Céline en mariage. Il y a peu, avant lépisode Paul, Céline ne lui aurait même pas adressé la parole. Désormais, ses exigences avaient changé : il fallait juste quil aime fort et quil la protège, elle et Jeanne.

Alors ? Qui dautre taimerait autant ? Tu le connais depuis toujours. Et si Paul revenait ?

Céline coupa court :

Paul ? Il ne reviendra pas. Puis, je ne laime plus.

Tant mieux, s’exclama le grand-père. Préparons la fête !

***

Le jour du mariage, Madame Lefrançois débarqua.

Comment tu toccupes de Céline ? sermonna-t-elle Antoine dun ton pincé. Elle a marché pour rentrer ce soir. Et puis, la maison, cest un vrai capharnaüm, les collants de Jeanne même pas repassés !

Et vous êtes ?

La belle-mère !

Lex-belle-mère, précisa Antoine.

Oh, arrêtez vos histoires, samusa Céline, une belle-mère, ça ne devient jamais vraiment ex !

Je suis just un peu nerveuse, se défendit Madame Lefrançois. Je crains que vous ne me laissiez plus voir ma petite-fille…

Venez quand bon vous semble, répondit Antoine, mais notre famille, on la gérera sans intrusion extérieure.

Céline jeta un regard fier à Antoine : Celui-là ne me laissera jamais tomber, pensa-t-elle, et elle sourit enfin, légère, heureuse.

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