Depuis le jour où l’on a retiré à Toto ce qu’il avait de plus cher, il n’est plus jamais retourné dans sa niche. Désormais, il dormait à même la terre, mangeait à peine, et restait indifférent à son unique ami resté à ses côtés, Serge…

Depuis le jour où lon avait arraché à Gustave son trésor le plus précieux, il navait plus remis la truffe dans sa niche. Il dormait désormais à même la terre, sur la brume froide du matin, le poil rare et rêche hérissé contre la morsure de lattente. Il ne mangeait presque plus. Naccordait plus un souffle, ni même un regard à son seul ami, Serge

Un autre novembre sétait posé sur Paris, lourd et humide, déroulant son manteau qui pesait sur les épaules des passants. Le ciel sendormait, couleur détain et dardoise. Les gens pressaient le pas sur le bitume, enfouis dans dépais manteaux de laine, des foulards serrés jusquaux oreilles, tandis que dans le silence montait la promesse dun hiver sévère. Bientôt, pensait Gustave, la neige recouvrirait la ville comme une page blanche.

« Quand rempliront-ils enfin ma niche de paille chaude ? La fourrure ne me protège plus, le froid ronge mes os chaque nuit » soupirait le chien, les yeux mi-clos, allongé sur la terre humide.

Il fixait, somnolent, les dockers qui sagitaient dans la cour du dépôt de la banlieue sud, transportant caisses et cartons, disparus aussitôt dans des camions géants qui exhalaient un souffle âpre de gasoil. Personne ne prêtait la moindre attention au vieux chien de garde.

Alors, tu fais la carpette ? gronda quelquun. Un vigile venait démerger de la loge, la cigarette au bec. On ta pas engagé pour pioncer, mémère, mais pour monter la garde, pas pour bâiller au soleil comme un vieux coussin ! Pfou !

Un crachat sale vint mourir dans la poussière à côté de Gustave. Cétait Didier. Didier navait jamais aimé le chien, pas même chiot, sans raison, par principe.

Un peu plus tard, une Renault Kangoo verte sarrêta devant lentrepôt. Aussitôt, Gustave se redressa, toutes narines dehors.

Salut, mon vieux, lança un homme à la barbe bien taillée, une casquette enfoncée sur la tête. Je ramène de quoi temmitoufler.

Cétait Serge, le préféré, le tendre. Dès quil le croisait, il lui offrait des mots doux, ou un morceau de jambon chipé au réfectoire. Même pendant ses jours de repos, Serge ne loubliait jamais : ce matin-là encore, il avait rapporté un sac de paille dorée, et une gamelle fumante de gratin et de saucisses. Il bourra la niche à ras bords, sassura que Gustave avalait tout, puis repartit, en caressant la tête du chien du bout des doigts.

La nuit sapprochait. Gustave, lourd de solitude, préférait sabandonner au sommeil, là où le manque devenait flou, vaporeux, et le froid moins cruel.

Au crépuscule, il prit le chemin de sa niche. Mais juste au moment dy poser la patte, il sarrêta net.

Parmi la paille, deux billes vertes luisirent dun éclat surnaturel. Un feulement sinistre monta, glacial comme le vent de la Seine.

Au fond du nid, assise toute frêle et noire, une chatte regardait Gustave droit dans lâme. Ses yeux semblaient avertir :

« Napproche pas. Ne tavise surtout pas de jouer au plus malin. »

Mais le chien sentit son cœur se réchauffer, tout étonné par cette intruse.

« C’est vrai quil ny a pas beaucoup de place, mais à deux on aura plus chaud » pensa-t-il, plein d’espoir.

Il savança, une patte timide, mais la chatte fendit lair dun coup de griffe, rapide, acéré comme un trait de lune.

« Ffffffff ! » répliqua-t-elle, le dos arqué.

« Daccord, je dormirai dehors, ce soir », décida nonchalamment Gustave, senroulant devant lentrée de son abri.

À laube, le chien ouvrit les yeux dans une lumière grise, où déjà flottait une odeur de petit déjeuner. Il tourna la tête. La chatte dormait toujours, pelotonnée contre la paille dorée.

« Quelle est belle, quand elle rêve »

Didier sortit de sa guérite, lair chiffonné. Dun geste brusque, il jeta vers Gustave quelques croûtes de pain, puis séloigna sans un mot.

La gamelle réglementaire, Gustave ny avait jamais droit avec Didier ; il balançait nimporte quoi, sans chaleur, sans souci. Au fil des repas, cétaient la nausée, les crampes, la peine silencieuse. Mais à qui se plaindre ?

Gustave renifla la ration jetée là. Un parfum inconnu attira son museau.

La chatte ! Elle grignotait, sans crainte du gardien, un morceau de peau de saucisson, comme si lunivers tout entier nétait quune grande cantine.

Le chien, ravi de pouvoir linviter, se sentit subitement généreux.

La chatte, décelant son regard étonné, se tendit, prête à bondir. Gustave, lui, mâchonnait son pain, scrutant la petite silhouette.

« Pourquoi est-elle si farouche ? Peut-être quelle aimerait un bout de pain, elle aussi ? » pensa-t-il. Gêné, il poussa son morceau vers elle.

Toute la journée, ils sobservèrent : la chatte, méfiante et sauvage ; le chien, patient et bienveillant.

Le soir, Didier, sapprêtant à quitter son poste, jeta une poignée de restes à terre. La chatte se précipita aussitôt.

Alors là ! sécria Didier, sursautant. Quest-ce que cest que cette sorcière ? Ouste ! Dehors !

La chatte se faufila aussitôt derrière Gustave. Le chien hésita un temps, puis dressa les crocs, le poil hérissé, montrant à Didier quil nétait pas seul.

Didier murmura quelque chose de méprisant et disparut, tandis que le nouveau vigile, de nuit, ne leur accordait pas un regard.

La chatte adressa à Gustave un coup dœil reconnaissant. Le chien, lui, se demandait :

« Sorcière cest comme ça quil la appelée ? Est-ce vraiment son nom ? »

Il décida alors : la chatte sappellerait Sorcière.

Les grands froids frappèrent bientôt à la porte de la cour. Sorcière trouva refuge dans la paille. Gustave, nosant la déranger, glissa discrètement une truffe dans lentrée. Leurs regards se croisèrent dans la demi-obscurité. Dun mouvement timide, Sorcière sécarta un peu.

Cette nuit-là, côte à côte, blottis sous une étoile figée sur Paris, ils dormirent ensemble, plus paisibles que jamais.

Depuis, Gustave et Sorcière ne se quittaient plus : ils partageaient les repas, se racontaient des secrets en silence, lun contre lautre.

Le jour où Serge découvrit la chatte lovée contre Gustave, il nen crut pas ses yeux : minuscule, fragile, et pourtant, si hardie

Il comprit vite : entre les deux bêtes, il y avait de lamour, un amour plus fort que lhiver.

Serge entreprit de dorloter Sorcière. Il lemmena chez le vétérinaire, peigna les nœuds de sa fourrure, lui donna chaque jour de petits morceaux de poulet ou de poisson. En deux semaines, elle reprit de la vigueur.

Seul Didier, lamer, troublait la paix du duo. Il sétait persuadé que Sorcière portait malheur : « Les chats noirs, ça attire les tuiles, il faut sen débarrasser ! »

Un soir, il eut même lidée de la piéger, versant du poison dans des restes suspects. Mais Gustave, lodorat aux aguets, décela lentourloupe et lécarta.

Une nuit, glaciale parmi toutes, Gustave et Sorcière dormaient pelotonnés. Le chien léchait une énième égratignure sur le flanc de Sorcière, toujours revenue détranges escapades.

Un parfum étrange flotta. Alarmés, ils dressèrent la tête.

Gustave bondit dehors et se mit à aboyer, aboyer encore, brisant le silence. Le dépôt flambait ! Des langues de feu dévoraient la toiture.

Didier détalait, cherchant désespérément son téléphone dans ses poches.

Sorcière poussa un long miaulement rauque, puis courut vers lentrée, où traînait un portable perdu.

Sale Sorcière ! hurla Didier, la repoussant violemment, le téléphone arraché des griffes. Il appela les pompiers.

Sorcière boiteuse et Gustave senfuirent, disparaissant dans les buissons jusquà la fin de lincendie.

Quand le feu retomba, Didier leur lança un dernier regard de haine, puis séloigna.

Le lendemain, Gustave surprit Didier en pleine conversation devant la loge :

Jte dis quelle porte la poisse ! Tas vu ses yeux ? Vraie sorcière ! Il sadressait à une ombre indifférente.

Et alors ? répondit-on.

On la met dans un panier, direction la forêt, point barre.

Gustave frémit. Son cœur se serra. Il chercha Sorcière du regard et se colla à elle.

Tes dingue ! répliqua Serge. Elle crèverait là-bas !

Rien à faire ! Tu trouves pas quon a eu notre dose avec cet incendie ?

Ils ont pas tort, les chats noirs, cest jamais bon signe, marmonna un autre.

Personne ne la touchera ! lança Serge, excédé, puis il sen alla.

Au matin, Gustave séveilla, sétira, voulut respirer le parfum de Sorcière Elle nétait plus là.

Il fouilla la paille, courut dehors, aboya tout bas, dune voix brisée.

Derrière la loge, un éclat noir. Il accourut. Ce nétait quun sac plastique, ballotté par le vent.

La porte souvrit.

Tu la cherches, ta copine ? ricana Didier dune voix doucereuse. Elle est partie voir ailleurs Enfin, ten fais pas, elle sen sortira pas, cest sûr.

Gustave le fixa, implorant un autre sens à ses paroles.

Tinquiète pas, elle ne reviendra pas. Dici quelques jours, elle sera morte comme une vieille chaussette.

Le chien némit pas un son. Même lenvie de pleurer sétait perdue en lui.

La neige tomba cette nuit-là, couvrant son dos immobile dun linceul blanc et chuchotant entre ses oreilles perdues.

Depuis quon lui avait ôté ce quil avait de plus cher, il napprochait plus sa niche. Il restait sur la terre nue, mangeant à peine, ignorant jusquà la chaleur du seul ami quil lui restait : Serge.

Un soir, Serge vint sasseoir près de lui, caressant doucement sa tête.

Gustave Tu sais, elle est dans un endroit merveilleux, maintenant. Là où il fait chaud, où on ne souffre plus. Tu me crois, mon grand ?

« Moi aussi, je veux aller là-bas Je veux rejoindre Sorcière. Laisse-moi y aller, sil te plaît »

La veille, Gustave avait entendu deux inconnus discuter, non loin de là. On parlait de lui comme dun meuble cassé : il était vieux, inutile maintenant, il faudrait recruter un nouveau chien plus jeune Gustave navait pas retenu la suite. Tout cela lui était égal, sauf une chose.

La neige tombait, sans discontinuer. Flocons froids et moelleux saccrochaient à ses flancs, à sa gueule, à ses pattes. Un manteau douillet lenveloppa peu à peu. Il ferma les yeux.

« Peut-être quil naura plus jamais à les ouvrir. À quoi bon les rouvrir sans elle »

Le monde devint ouaté et silencieux. Gustave se dissolvait dans le froid, nétait plus quune absence.

À travers la brume, une voix familière perça soudain :

Allez, réveille-toi, vieux copain. Debout, tu viens avec moi.

Son souvenir vacilla : il y eut la chaleur dune voiture, le parfum rassurant du siège, la voix rassurante de Serge, les paysages changeant derrière les vitres embuées. Gustave tomba dans un demi-sommeil avec, dans le fond, une chanson douce, émise par la radio

Après plusieurs heures sur la route, Serge laida à sortir et le guida, pas à pas, jusquà une maison accueillante.

Maintenant, tu vis avec moi, mon grand.

Le chien, épuisé, essaya de remuer la queue pour lui faire plaisir. Cétait un effort vain, mais Serge comprit tout.

Viens, tu verras, ça ira mieux, promit-il en ouvrant la porte.

Aussitôt, un parfum ancien le saisit. Ce parfum, il lavait tant attendu ! Il ne pouvait se tromper

Un tourbillon noir sauta du rebord de la fenêtre et savança dun pas vif, doux. Avant quelle narrive à lui, Gustave avait déjà compris. Sorcière. Cétait elle. Sa Sorcière.

Tu vois, je te lavais dit, murmura Serge, radieux. Tu croyais vraiment que je laisserais ces idiots labandonner dans les bois ?

Mais pour les deux animaux, le monde extérieur nexistait plus : il leur restait tant à se dire !

Lorsque enfin, repus de mots et de caresses, ils se lovèrent dans un coin tranquille, Gustave se demanda soudain : au fond, que veut dire « sorcière » ?

Mais il écarta la question. À quoi bon ? Sorcière était son amie, et cela suffisait amplement.

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