«Démolissez-moi cette baraque !» hurla le promoteur sans savoir quun officier des forces spéciales approchait déjà de la maison.
Thomas na jamais apprécié le mois de novembre. En novembre, la boue colle aux chaussures comme du bitume, et le ciel descend si bas quil frôle les cimes des arbres. Le car la déposé au croisement, lui lançant un nuage de fumée déchappement avant de disparaître dans la brume.
Il lui restait bien un kilomètre et demi à parcourir à pied avant datteindre le village. Son sac à dos, pressant familièrement sur ses épaules, renfermait des douceurs : un foulard en laine, une boîte de chocolats les préférés de sa grand-mère Lucienne et un pot de bon café. Il ne lavait pas prévenue. Il voulait voir léclat de ses yeux lorsquelle le verrait franchir le portail. Trois ans sous contrat, des blessures graves, six mois dhôpitaux : il était lessivé. Il rêvait de calme, du crépitement du feu dans le poêle, et des gourmandises de grand-mère sorties du four.
Mais le calme, il n’y en avait pas le moindre soupçon.
Dès lentrée dans la rue des Peupliers, Thomas entendit un vrombissement sourd. Un moteur diesel tournait au ralenti, pesant, puissant. Il accéléra le pas, enjambant les flaques. La barrière verte, quil avait repeinte quatre ans plus tôt, reposait maintenant au sol, une section arrachée.
Aux portes grandes ouvertes, trônait un énorme 4×4 noir. Deux gaillards costauds, blousons de cuir et graines de tournesol aux lèvres, piétinaient la boue dautomne en crachant sans gêne. Un peu plus loin, sur le pas de la porte, un homme manteau camel se penchait sur une petite silhouette tassée dans un vieil anorak.
Tas perdu la tête, vieille folle ? la voix de lhomme était aussi tendue quune corde de violon. Je tai laissé une semaine ! Une semaine ! Mes engins restent à larrêt, mes investisseurs simpatientent !
Mais mon petit Où veux-tu que jaille la voix de Lucienne tremblait, au bord des larmes. Lhiver arrive Et puis ici, cest la maison de ton grand-père, le jardin
Tu iras en maison de retraite ! aboya-t-il, filant un coup de pied dans un vieux seau en fer qui dégringola dans la cour. Démolissez-moi cette cabane ! lança-t-il aux deux types qui crachaient leurs graines. Si elle comprend pas gentiment, il faudra le faire autrement !
Un des sbires ricana et sapprocha.
Thomas na ni crié ni couru. Il est juste entré dans la cour, tout doucement, comme on lui a enseigné. Son sac a glissé au sol.
Le premier gros bras sest rendu compte de sa présence quand il était déjà à deux mètres.
Eh, tes qui toi commença-t-il, mais il na pas eu le temps de finir.
Dun geste rapide, Thomas la mis hors détat de nuire. Le type sest plié en deux, suffoquant. Le second chercha à intervenir mais croisa le regard de Thomas.
Il ny avait pas de rage dans son regard. Juste une lassitude glaciale, celle de quelquun qui a vu bien pire que ces deux-là.
On ne bouge plus, dit simplement Thomas.
Le type en manteau pivota brusquement. Son visage lisse et soigné se tordit de stupeur.
Mais tes qui toi ? Doù tu sors ?
Thomas sest approché de sa grand-mère. Elle le regardait, mains sur la poitrine, les larmes aux yeux, sans y croire.
Thom, cest toi Tes vivant
Il la serrée dun bras, sentant combien elle était devenue fragile. Elle sentait bon le vieux lainage, et un léger parfum de fleur doranger, celui de ses tisanes.
Je suis là, mamie. Va à la maison, mets de leau pour le thé.
Dis donc, Rambo ! sécria le promoteur, avançant vers eux, la bave au coin des lèvres Tu te prends pour qui exactement? Moi, cest Jean-Etienne Crozet ! Je gère tout le quartier. Tu vas répondre pour mon gars, là !
Thomas se retourna lentement. Il savança tout près de Crozet qui, plus grand, recula dinstinct. Il respirait la menace imprévisible.
Écoute bien, Jean-Etienne, murmura Thomas doucement. Tu récupères tes singes, tu remontes dans ton 4×4, et dans une minute, je veux plus sentir ta flotte dans lair.
Crozet vira au rouge.
Tu me menaces? Jte promets, demain jrevnais avec pelleteuse et jte rase cette poulailler avec vous dedans !
Il tourna les talons, fit signe à ses hommes (celui neutralisé jaugeait à peine sur ses jambes) et marcha jusquà la voiture. La portière claqua si fort quun vol de moineaux fila du toit. Le 4×4 fit rugir son moteur, retournant les parterres dasters fanés, avant de foncer au loin.
Dans la maison, il faisait chaud mais la chaleur paraissait fragile, éphémère. Une poêlée de pommes de terre refroidissait sur la table. Lucienne posait des cornichons, des champignons et de la choucroute, mais ses mains tremblaient tellement que la fourchette cognait lassiette.
Ils sont arrivés il y a un mois, raconta-t-elle en regardant par la fenêtre. Dabord, ils étaient polis, proposaient dacheter le terrain pour des clopinettes. Puis Crozet est venu. Il a dit quil allait construire un complexe pour riches à cause de la rivière dà côté.
Beaucoup ont accepté ? Thomas buvait un thé chaud et sucré, comme autrefois.
Presque toute la rue, soupira-t-elle. Chez les Martin, la vache a disparu Retrouvée dans les bois, dépecée. Les Dupont ont eu un feu de nuit, pas un hasard. Les gens ont peur, mon chéri. Crozet a son frère à la mairie, un neveu à la police. Contre eux, comment quon fait, à notre âge ?
Thomas écoutait, sentant grandir la colère froide en lui. Il connaissait ces gens-là. Ils ne sarrêtent jamais. Crozet avait promis de revenir, et il tiendrait parole. Pas seul, cette fois.
Les papiers de la maison sont où ?
Dans la boîte à bijoux, dans la commode. Tout va bien, mon garçon.
Repose-toi, mamie. Je vais veiller.
Cette nuit-là, Thomas ne dormit pas. Il fit le tour du jardin. La clôture tenait à peine debout. Derrière, le bois. On pouvait approcher sans faire de bruit. La maison, vieille, en bois, pouvait partir en feu rapidement.
Il sortit sur la terrasse et alluma une cigarette. La réception était mauvaise, il fallut grimper au grenier.
Il composa un numéro. Longues sonneries.
Oui ? la voix était enjouée malgré les trois heures du mat.
Alex, salut. Cest « Silence ».
Silence ! Frérot ! Je timaginais encore à lhosto.
Jsuis chez ma grand-mère à Saint-Pierre. Cest la merde Petit potentat local qui a pris la confiance. Il ramène ses engins demain, veut tout raser. Limpunité totale.
Combien ils étaient ?
Trois aujourdhui. Demain, ils seront plus, et la police du coin bosse pour lui. Par la loi, cest mort.
Balance ta position. On est avec les gars à Chartres, cest pas loin. On arrive pour laube.
Alex, faites pas de conneries
Tinquiète. On sait être discrets.
Thomas redescendit. Restait quatre heures avant le lever du soleil.
Le matin était gris, humide. La brume masquait la rivière. Thomas, assis sur les marches, épluchait une pomme. Il avait convaincu Lucienne de rester dans sa chambre.
À neuf tapantes, ils sont arrivés. Crozet ne mentait pas.
Le bruit du moteur monta dabord. Puis le bulldozer jaune apparut dans la brume, godet levé. Deux SUV noirs et une camionnette suivaient.
Tout ce beau monde sarrêta devant le portail.
Crozet en sortit le premier. Aujourdhui, blouson court au lieu de manteau. À ses côtés, un mastard à la cicatrice en travers de la joue, chef de la sécurité sûrement. Une douzaine de types déferlèrent du van, certains en jogging, dautres en treillis, mains serrées sur battes et tubes en métal.
Alors, le héros? Crozet arborait un sourire carnassier. Tes valises sont prêtes? Ou on taide?
Thomas se leva. Croqua une pomme.
Je tai prévenu hier, Jean-Etienne. Apparemment, tu comprends toujours pas.
Détruisez-moi cette clôture ! hurla Crozet au chauffeur du bulldozer. Et que ce jeune insolent apprenne les bonnes manières !
Le bulldozer cracha un nuage noir. La bande armée entra dans la cour, sentant la force du nombre et lassurance de soutenir.
Eh, le gamin, allonge-toi tout de suite, lança le type à la balafre. Tu préfères.
À ce moment, au bout de la rue, du côté de la forêt, un autre moteur gronda. Pas celui du bulldozer ; non, un rugissement puissant et nerveux.
Tous se retournèrent.
Deux pickups tout-terrain déboulèrent en éclaboussant la boue. Ils stoppèrent net, barrant la route aux SUV de Crozet.
Sept hommes en descendirent, pas un mot plus haut que lautre. Ils formèrent une ligne compacte. Trentenaires-quarantenaires, solides, la mine tranquille. Tenues de rando, rangers. Pas des gens à qui on cherche des noises.
Alex petit, trapu, yeux malicieux savança.
Bonjour messieurs du dimanche ! Belle assemblée ! Pourquoi on était pas invités ?
Crozet blêmit. Il sentait que la situation lui échappait.
Ici cest privé, vous foutez quoi là ?!
Nous? Alex sourit. On file des coups de main. On fend du bois, on répare les barrières. Mais vous, vous causez des désordres.
Dégagez-moi tout ça ! ségosilla Crozet.
Sa troupe fonça. Mauvaise idée.
La confrontation na pas duré deux minutes.
Les amis de Thomas agissaient calmement, à léconomie ; chaque geste maîtrisé. Pas de débordement.
Le gars à la cicatrice voulut frapper Alex avec un tuyau. Alex évita, immobilisa lagresseur proprement.
Au sol ! ordonna un des garçons, dun ton si ferme que même le chauffeur du bulldozer coupa le moteur, mains levées.
En moins de deux minutes, tous les hommes de Crozet respiraient la boue. Crozet restait debout, blanc comme un linge, collé à sa voiture. Thomas sapprocha.
Jean-Etienne, glissa-t-il doucement Sors ton téléphone.
P-pourquoi? bredouilla-t-il.
Mate les actualités locales.
Crozet, les doigts tremblants, exécuta. Alex se pencha derrière lui.
Oh, regarde : déjà en ligne.
Sur lécran, un article titré: « Pression sur les retraités à Saint-Pierre : Crozet et la municipalité en cause. Vidéos à lappui ».
Vidéo à lappui : Crozet frappant un seau, gueulant sur une grand-mère, menaçant de tout faire raser.
Tu vois, Jean-Etienne dit Thomas jai pas que des copains qui font du sport. Jen ai dans la presse aussi, ils adorent raconter ce genre dhistoire. Cest déjà sur le bureau du procureur. Directement chez le préfet.
Crozet en laissa tomber son smartphone dans la gadoue.
On va sarranger, chuchota-t-il. Je paie, je paie bien.
On va trouver un terrain dentente, admit Thomas. Tu récupères tout ton monde, ton matos, et tu disparais. Si jamais il arrive quoi que ce soit à ma grand-mère ou à un voisin tas pigé?
Crozet hocha la tête à toute vitesse comme un bibelot.
La police débarqua une heure plus tard. Mais pas du coin : une équipe spéciale venue du département, envoyée par le préfet, affolé par le buzz sur les réseaux. Crozet et ses sbires finirent dans un fourgon, direction le commissariat.
Le soir, la maison de Lucienne débordait de monde.
La table poussée au centre, ça sentait la viande rôtie, les pickles, et le feu de bois. Alex racontait ses histoires, les gars riaient, Thomas resservait du thé. Lucienne, rougeotte et épanouie, menait le repas en glissant des parts de tartes de pommes de terre à chacun.
Merci mes ptits, disait-elle en essuyant une larme. Sans vous, je sais pas ce que jaurais fait
Oh, Lucienne, dites pas ça, balayait Alex. On rêvait de vacances à la campagne, lair ici est parfait.
Quand la nuit tomba, ils sortirent sur la terrasse. La brume sétait dissipée, le ciel était net, piqué détoiles vives.
Tu vas faire quoi, maintenant ? demanda Alex, cigarette aux lèvres.
Thomas contempla la forêt, la clôture quils avaient commencée à redresser.
Je reste pour un temps. Jai la toiture à refaire, une annexe à rebâtir. Et puis les pommiers.
Quoi, les pommiers ?
Mamie dit que les vieux sont morts. Faut en planter des nouveaux des « Belle de Boskoop ».
Alex approuva, tape dans le dos.
Rien de mieux que de bâtir. Cest ce qui dure.
Le lendemain, ils repartirent. Thomas resta devant le portail, les suivant du regard. Se tourna vers la maison, vit la lumière à la fenêtre, la silhouette de Lucienne, affairée aux fourneaux.
Il prit la bêche. La terre était dure et froide, mais Thomas savait quun arbre planté avec le cœur prend racine, même en novembre. Surtout quand ici, les racines sont telles quaucun bulldozer ne pourra jamais les arracher.