Sors de chez moi ! dit ma mère.
Sors, répéta-t-elle dun ton tout à fait calme.
Jeanne esquissa un sourire narquois, pensant que sa mère sadressait à son amie, pas à elle.
Je te dis de sortir de mon appartement ! Nathalie se retourna alors vers sa fille.
Lise, as-tu vu le post ? sexclama la copine en déboulant dans la cuisine sans même enlever son manteau. Jeanne a accouché ! Trois kilos quatre, cinquante-deux centimètres.
Cest le portrait craché de son père, le même petit nez retroussé. Jai déjà fait tous les magasins, jai acheté plein de petites tenues. Mais pourquoi tu fais cette tête ?
Félicitations Nath, je suis contente pour vous, dit Lise en se levant pour servir du thé à son amie. Allez, pose-toi, enlève au moins ton manteau.
Je nai vraiment pas le temps de me poser, répondit Nathalie en sinstallant au bord de la chaise. Tant de choses à faire Jeanne a tout géré toute seule, et son mari est en or, ils ont pris un appart à crédit, ils finissent les travaux. Franchement, je suis fière de ma fille, je lai si bien élevée !
Lise se contenta de poser la tasse devant elle, songeuse. Oui Si seulement Nathalie savait
***
Deux ans plus tôt, Jeanne, la fille de Nathalie, était venue voir Lise sans prévenir, les yeux gonflés de larmes, les mains tremblantes.
Tatie Lise, sil te plaît, ne dis rien à maman Je ten supplie ! Elle ne sen remettrait pas si elle apprenait, sanglotait Jeanne, froissant un mouchoir détrempé dans ses mains.
Calme-toi, Jeanne. Dis-moi ce qui sest passé sinquiéta Lise.
Jétais au boulot Jeanne renifla. Une collègue sest fait voler de largent dans son sac. Cinquante mille euros.
Il y a des images de vidéosurveillance qui me montrent, seule, entrant dans le bureau. Mais je te jure, tatie Lise, ce nest pas moi !
Ils mont menacée : ou je rends largent demain avant midi, ou ils portent plainte.
Il y a soi-disant un témoin qui maurait vue cacher un portefeuille.
Cest un coup monté ! Mais qui va me croire ?
Cinquante mille euros ? Lise fronça les sourcils. Et pourquoi tu nes pas allée voir ton père ?
Jy suis allée ! Jeanne éclata à nouveau en sanglots. Il a dit que cétait bien fait pour moi, quil ne me donnerait pas un centime puisque je ne vaux rien.
Il a ajouté : « Va donc à la police, ils tapprendront la vie. »
Il ma même pas laissée entrer, il ma hurlé dessus à travers la porte.
Tatie Lise, jai vraiment personne dautre. Jai vingt mille euros de côté, mais il men manque trente.
Et Nathalie ? Pourquoi tu ne dis rien à ta mère ? Cest ta mère, tout de même
Non ! Maman me tuerait. Elle dit déjà que je la mets la honte Alors, avec une histoire de vol
Elle est institutrice, tout le monde la connaît.
Sil te plaît, prête-moi trente mille, daccord ? Je te promets de te rembourser deux, trois mille par semaine. Jai déjà trouvé un nouveau boulot, je te jure.
Je ten supplie, tatie Lise !
Le cœur de Lise se serra de pitié. À vingt ans, la vie ne fait que commencer ; quelle tache indélébile
Le père la rejetée, la mère laurait étranglée
Qui na jamais commis derreur dans la vie ? pensa-t-elle.
Jeanne pleurait toujours.
Cest bon, dit Lise. Jai mis de côté cet argent pour mes dents mais tant pis, ça attendra.
Mais tu me promets que cest la dernière fois. Et jen parlerai pas à ta mère, si tu y tiens tant.
Merci ! Merci, tatie Lise, tu mas sauvé la vie ! Jeanne se jeta à son cou.
La première semaine, Jeanne apporta effectivement deux mille euros. Ravie, elle affirma avoir tout réglé, la police navait rien, tout allait bien dans son nouveau travail.
Puis plus de nouvelles. Elle ne répondit plus aux messages. Un mois, deux, trois. Lise la croisait aux fêtes chez Nathalie, mais Jeanne la saluait à peine, un « bonjour » glacé et cest tout.
Lise laissa couler. Elle se disait :
Bah, elle est jeune, elle a honte, elle fuit
Elle décida doublier les trente mille euros, ce nétait pas le prix dune amitié de tant dannées avec Nathalie. Elle raya la dette, tout simplement.
***
Tu mécoutes ? Nathalie agita la main devant le visage de Lise. À quoi tu penses ?
Oh, à mes petites affaires, répondit Lise en secouant la tête.
Tiens, Nathalie baissa la voix devine qui jai croisée Christine, tu sais, notre ancienne voisine ? Elle ma abordée hier au supermarché, bizarrement.
Elle a commencé à me demander comment allait Jeanne, si elle avait réglé ses dettes. Je nai pas trop compris.
Je lui ai dit que Jeanne était indépendante, quelle se débrouillait. Mais Christine a esquissé un drôle de sourire et est partie.
Tu sais si Jeanne lui aurait emprunté de largent ?
Lise se crispa.
Aucune idée, Nath. Peut-être une petite somme.
Bon, il faut que jy aille, je dois aussi passer à la pharmacie, Nathalie embrassa Lise sur la joue et séclipsa.
Le soir, Lise craqua. Elle retrouva le numéro de Christine et lappela.
Christine, salut, cest Lise. Dis-moi, tu as vu Nathalie aujourdhui ? Tu lui as parlé de dettes ?
Un profond soupir résonna à lautre bout.
Ah, Lise Je croyais que tu savais, toi qui es la plus proche delles.
Il y a deux ans, Jeanne est venue pleurer chez moi. Elle disait quon laccusait de vol au travail.
Soit elle ramenait trente mille euros, soit elle allait en prison. Elle ma suppliée de ne rien dire à sa mère.
Moi, idiote, je lui ai prêté. Elle mavait promis de rendre largent dans le mois. Et puis plus rien, disparue.
Lise serra le combiné.
Trente mille ? Tu es sûre que cétait ce montant ?
Oui. Elle ma dit quil lui manquait pile cette somme. Elle ma rendu cinq cents euros six mois plus tard et a coupé les ponts.
Et après, jai su par Véronique du bâtiment C que Jeanne lui avait aussi raconté la même histoire.
Véronique lui a prêté quarante mille.
Même Madame Giraud, leur ancienne prof, sest fait avoir à « sauver » Jeanne de la prison. Elle a donné cinquante mille !
Attends Lise sassit sur le canapé. Tu veux dire quelle a fait tourner la même histoire à chacune dentre nous ?
Exactement, le ton de Christine se fit dur. Elle a récolté son « impôt » auprès de toutes les copines de sa mère. Chacune, entre trente et cinquante mille euros.
Lhistoire du vol, cétait du flan, elle jouait sur la pitié. Comme on tient toutes à Nathalie, on gardait le silence pour ne pas linquiéter.
Et Jeanne, elle Elle est partie en vacances en Turquie le mois daprès, jai vu les photos sur Facebook.
Moi aussi, je lui ai prêté trente mille, murmura Lise.
Tu vois ! On doit être cinq ou six dans le cas. Cest carrément une arnaque, Lise.
Ce nest plus une « erreur de jeunesse », cest purement de lescroquerie. Nathalie nen a aucune idée. Elle sen vante encore, cette fille magnifique Mais sa fille est une voleuse !
Lise raccrocha, lesprit à la dérive. Largent, elle ny pensait plus vraiment.
Elle était écœurée de constater à quel point une fille de vingt ans avait su manipuler et duper des adultes, profitant sans scrupule de leur confiance.
***
Le lendemain, Lise se rendit chez Nathalie. Elle ne voulait pas faire un scandale. Elle voulait juste regarder Jeanne dans les yeux.
Justement, Jeanne venait de rentrer de la maternité, et pendant que les travaux avançaient dans son appartement, elle squattait chez sa mère.
Oh, tatie Lise ! Jeanne servit un sourire forcé, voyant la copine de sa mère sur le seuil. Entrez, un thé ?
Nathalie saffairait aux fourneaux.
Lise, assieds-toi, pourquoi tu nas pas prévenu ?
Lise sassit face à Jeanne.
Écoute, Jeanne, commença-t-elle calmement, Je viens de croiser Christine, puis Véronique, puis Madame Giraud Hier soir, on a longuement discuté. On a, disons, monté un « club daide aux victimes ».
Jeanne se figea, pâlit, lança un regard anxieux à sa mère, tournée de dos.
De quoi tu parles, Lise ? Nathalie sinterrogea à son tour.
Jeanne sait très bien de quoi je parle, poursuivit Lise sans quitter la jeune femme du regard. Tu te souviens de cette histoire moche il y a deux ans ? Quand tu mas demandé trente mille euros ? Et à Christine, trente. Véronique, quarante. Madame Giraud, cinquante.
Nous croyions toutes devoir te sauver de la prison. Chacune pensait connaître seule ton secret.
La bouilloire trembla dans la main de Nathalie, de leau bouillante gicla sur la plaque, produisant un grésillement.
Cest quoi, ces histoires de cinquante mille ? Nathalie reposa lentement la bouilloire. Jeanne, tu as emprunté de largent à mes amies ? Même à Madame Giraud ?!
Maman Cest pas ce que tu crois Je Jai presque tout rendu
Tu nas rien rendu du tout, Jeanne, coupa Lise. Tu mas donné deux mille euros pour me faire patienter et tu as disparu.
Tu nous as soutiré à toutes près de deux cent mille euros avec ton récit inventé. On a gardé le silence pour ne pas taccabler, toi, Nathalie.
Mais hier, jai compris quon naurait pas dû te protéger, mais nous-mêmes.
Jeanne, regarde-moi. Tu as escroqué mes amies ? Tu as inventé cette histoire de vol pour dépouiller celles qui venaient sous mon toit ?
Maman, javais trop besoin dargent pour minstaller ! hurla Jeanne. Vous ne mavez rien donné !
Papa na jamais voulu maider, et il fallait bien commencer dans la vie !
Quoi ? Ce nétait pas leur dernier sou, elles sont à laise !
Lise était écœurée. Voilà donc la vérité
Cest bon, Nathalie, excuse-moi den arriver là, mais je ne peux plus couvrir ce genre de conduite.
Je refuse de cautionner un tel comportement. Elle nous a prises pour des idiotes !
Nathalie resta appuyée sur la table, les épaules tremblantes.
Sors, dit-elle tout à fait calmement.
Jeanne eut un sourire dédaigneux et saffala sur sa chaise, persuadée que sa mère parlait à Lise.
Sors de mon appartement ! Nathalie se tourna vers sa fille. Rassemble tes affaires, va chez ton mari. Je ne veux plus jamais te voir ici !
Le visage de Jeanne se vida de tout sang :
Maman, jai un bébé ! Tu nas pas le droit de me faire subir ça !
Tu nas plus de mère, Jeanne. Ma fille était honnête, pas voleuse.
Madame Giraud Mon Dieu, elle mappelait tous les jours pour prendre de mes nouvelles sans rien dire Comment vais-je lui faire face ?
Jeanne attrapa son sac, jeta une serviette à terre.
Gardez donc votre fric, sécria-t-elle. Vieilles sorcières ! Allez au diable toutes les deux !
Elle fila dans la pièce dà côté, prit le couffin du bébé et quitta lappartement en furie.
Nathalie seffondra sur la chaise, le visage dans les mains. Lise fut envahie de honte.
Excuse-moi, Nathalie
Non, Lise Cest à moi de mexcuser. Davoir élevé ce genre de monstre. Jy ai cru, tu comprends, je croyais quelle sétait fait toute seule Seigneur, quelle honte
Lise posa une main sur lépaule de son amie alors que Nathalie éclatait en sanglots.
***
Une semaine plus tard, le mari de Jeanne, blême, mince, a rendu visite à toutes les « créancières », sexcusant, baissant la tête. Il promit de tout rembourser.
Et de fait, les virements commencèrent : Nathalie elle-même rendit cinquante mille euros à Madame Giraud pour sa fille.
Lise ne se sent pas coupable. Après tout, une arnaqueuse mérite dêtre démasquée, non ?