DE LAMOUR À LA HAINE, IL NY A QUUN PAS
Jai ressenti une étrange antipathie pour Lucie Dufour dès la première année de primaire, à cause de sa maigreur naturelle. Cette brindille était ma meilleure amie. Cest Paul Durand, cancre notoire et doublant invétéré, qui nous a affublées de surnoms au lycée. Lucie est devenue « Mademoiselle Lucie Marcelle ». À chaque fois quelle entrait en classe, Paul croisait les mains comme sil réchauffait ses doigts dans une manchon imaginaire et entonnait gaiement :
Cinq minutes, cinq minutes ! Est-ce beaucoup ou bien trop peu ?
Le visage de Lucie silluminait dun sourire satisfait. Elle traversait la salle dun pas lent, balançant ses hanches étroites. Moi, jessayais dentrer discrètement lorsque la sonnerie avait déjà retenti, sur la pointe des pieds, mais ce nétait pas toujours possible. Quand cela ne marchait pas, ce grand imbécile de Durand lançait tonitruant :
Bonjouuuur, Madame Ludivine Georges !
Puis il sépoumonait sur lair de :
La Loire coule, la belle rivière de France !
Mes joues enflammaient, des larmes roulaient, inondant mon buste qui nétait déjà plus celui dune adolescente. Lucie prenait toujours ma défense. Elle balançait ses livres en direction de Paul, linsultait de crétin, tout en riant de ce rire éclatant et assuré qui nappartient quaux femmes sûres de leur charme. Tout le monde avait compris que Paul et Lucie étaient amoureux lun de lautre. Ce que personne ne comprenait, cest pourquoi Lucie Dufour, « la gazelle », était amie avec « la vache » Ludivine Simon. Simon, cétait moi.
Moi non plus, je ne comprenais pas ce qui poussait Lucie à mapprécier. Quand je lui demandais à voix basse, elle semportait, finissant par crier :
Mais tes vraiment gourde, Simon ! Tu as que des bonnes notes mais tu nas toujours pas compris que lamitié, ce nest pas une question de silhouette ou de jolis yeux. Tu es une bonne personne, Ludivine, cest tout ! Et puis regarde autour de toi, ya plein de gens célèbres qui sont ronds et tout le monde les adore !
Les célébrités, moi, je men moquais. Tout ce qui mimportait, cétait Durand. Et Durand, lui, navait dyeux que pour Lucie. Je voyais très bien la façon dont il la regardait. Avec moi, il détournait toujours la tête. Comme on détourne les yeux devant un mendiant, lorsquon na pas de pièce à donner, mais quon na pas envie de se séparer dun billet… Il me snobait ou me tournait en ridicule, rien de plus.
Avant Noël, jai supplié mes parents de me changer décole. Ma mère a rédigé la lettre de transfert et récupéré mon dossier administratif. Dès la rentrée, une nouvelle vie mattendait. Du passé, il ne me restait que Lucie.
Ma meilleure amie men a voulu terriblement. Elle ma traitée de traîtresse, a claqué la porte. Elle na pas mis longtemps à se raviser. Elle est revenue sonner chez moi, va savoir pourquoi.
Jai ouvert la porte en grand, le sourire triomphant… et je me suis figé. Sur le pallier se tenait Durand, furieux, la doudoune ouverte, sans bonnet, couvert de neige :
Mais tas perdu la tête, Simon ? Pourquoi tu veux changer décole en plein milieu dannée ? Les examens du bac sont dans cinq mois ! Tu prends la fuite, cest ça ? Je te parle, Ludivine !
Je lentendais sans vraiment comprendre. Non, ce nest pas ça : jentendais tout, mais chaque mot me semblait noyé dans la magie de linstant. Paul Durand, sur le seuil de notre appartement, cétait… à couper le souffle de beauté. Les joues rougies par le froid, les yeux pétillants. Cette beauté-là me donna du courage, et je répliquai, moqueuse :
Quoi ? Tu as peur de perdre ta cible préférée pour tes railleries ?
Comment ? Tu crois vraiment que je pourrais trouver une autre comme toi, Simon ? Tes un cas unique sur cette Terre ! grommela-t-il férocement en me serrant la main pour me tirer sur le pallier et menlaça.
Non, il ne ma pas vraiment enlacée. Un câlin, cest doux. Ce geste-là, il ny avait dedans que du désespoir. Comme si on lui arrachait quelque chose à quoi il ne voulait pas renoncer. Dune grande main, il serrait ma tête contre sa poitrine, piquée par la laine rêche de son pull. De lautre, il maintenait mon dos. Piégée. Étrangement, je navais pas peur. Je me sentais bien. Un bien-être quon ne retrouve que dans les rêves ou les fantasmes. Mais comment pouvait-il deviner ce qui habitait mes rêves ? Peut-être voulait-il encore se moquer ? Ou alors… il savait ? Cette idée me glaça et je fondis en larmes. Je pleurais à men étouffer, longtemps, longtemps. Quand je navais plus de larmes, je commençai à mapaiser. Entre deux sanglots, jai senti quil me berçait plus doucement, comme une fillette :
Pleure, Ludivine. Quand on a besoin de pleurer, il faut pleurer. Cest ce que ma mère me dit toujours. Elle me répète aussi que je suis bête. Quil faut dire les choses franchement à quelquun quon aime. Ben voilà, Ludivine, je suis un idiot, mais tu me plais, tu comprends ?
Et puis… je suis complexé. Toi, tu vas entrer en fac de médecine, et moi ? Je serais déjà content dêtre accepté à lIUT de mécanique ! Tu crois que tes parents voudront que tu sortes avec un type comme moi ? Mais je ne suis pas idiot, non ! Cest juste que la trigonométrie, ça ne mintéresse pas. Moi, ce que jaime, ce sont les voitures… et toi.
Et Lucie alors ?
Lucie ? Lucie sera témoin à notre mariage, voyons ! répondit-il, malicieux. Je le regardai dans les yeux et murmurai :
Je te déteste…
Parfait ! De lamour à la haine, il ny a quun pas. Tu maimeras ! ironisa mon futur mari en souriant.
Trente ans ont passé.
Nous ne célébrons jamais lanniversaire de notre mariage. On fête le premier jour, le début de notre histoire. Cette année, pour la trentième fois. Dabord, cétait tous les deux. Puis à trois, avec notre fille. Quatre ans plus tard, à quatre, quand notre fils est né.
Ce soir, nous serons à nouveau réunis en famille. Notre fils viendra avec sa compagne. Jattends ma chère amie Lucie, avec son mari et leur garçon. Seule notre fille manquera à table. Trop occupée par un projet important : cette nuit, elle nous a offert le plus beau des cadeaux. Une petite fille, Lucie Dufour. Elle a fait de Lucie et moi des grands-mères.
La vie réserve bien des tours, et il ma fallu tout ce temps pour comprendre : juger sur lapparence ou sur la différence, cest se priver du bonheur daimer et dêtre aimé. Chaque pas franchi vers lautre compte plus que tout le reste.