De la haine à l’amour : une passion à la française

De la haine à lamour

Tu sais, Thomas détestait les chiens. Ça lui venait denfance, depuis ce tout premier traumatisme, vers six ans, quand il était encore ce petit rouquin un peu dodu, lunettes sur le nez et cartable gonflé de cahiers et de livres. Un soir, dans un terrain vague derrière limmeuble à Lyon, il sétait retrouvé encerclé par une meute de chiens errants.

Le chef, un grand chien noir élancé avec des taches fauves autour du museau, fixait Thomas droit dans les yeux, sans ciller. Le pauvre gamin pleurait, il suppliait les chiens de le laisser passer, émiettait pour eux son vieux sandwich au saucisson du midi, mais les chiens restaient implacables. À chaque tentative du garçon pour bouger dun centimètre, le chef retroussait sa lèvre supérieure dun air menaçant, dévoilant ses crocs jaunes et blancs, et grondait tout bas.

La meute la tenu en otage comme ça pendant plus de deux heures. Et puis, dun coup, le chef a redressé loreille, comme sil écoutait un son invisible, et sest enfui vers le parc Montluc derrière. Tout le troupeau la suivi, en file indienne, et a disparu dans les arbres.

Thomas sest essuyé les larmes, serra fort son cartable et courut jusque chez lui. Mais il nest pas rentré chez lui comme il lespérait. Le vieux pavillon en bois où il vivait avec ses parents et quelques voisins était en train de finir de brûler la chaudière à gaz avait explosé. Dans ce feu, il a perdu son grand-père, larrière-grand-père du côté paternel, que tout le monde appelait affectueusement « Papy Marin ».

Papy Marin avait été marin, tanné par les embruns et le vent du large. Il portait toujours une moustache et une barbe dun blanc éclatant, quil rasait une fois lan, juste après les fêtes du Nouvel An. Ensuite, elle repoussait, il la tressait, parfois faisait un chignon rigolo quil maintenait avec un vieil élastique coloré, ou la coinçait tout simplement derrière son oreille.

Thomas a bégayé longtemps après la perte de son papy et cette rencontre avec les chiens.

Plus tard, en quatrième, devenu plus mince et élancé, il avait remplacé ses lunettes par des lentilles. Un jour, il décidait de raccompagner chez elle la plus jolie fille de la classe, Camille Bertin. Mais tu vois, Camille, elle avait déjà un admirateur : Maxime, le caïd du collège, qui redoublait sa troisième. Maxime terrorisait tout le monde, alors voir Thomas marcher auprès de Camille, ça ne pouvait pas plaire.

Et là, un chien surgit devant eux, grogne et tente déloigner Thomas de Camille. Sur la défensive, Thomas recule lentement, se laisse dominer par la puissance du chien, jusquà ce que Camille disparaisse derrière le coin de son immeuble à Villeurbanne et que la menace se dissipe.

Le lendemain, en cours de maths, Thomas reçoit un petit mot :
Ne me raccompagne plus. Hier Maxime voulait te taper. Désolée.

Lamitié avec Camille na jamais pris. Depuis, Thomas a nourri une rancœur tenace envers les chiens.

Des années ont filé. Thomas est devenu adulte. Il a fait de brillantes études, monté sa boîte à Grenoble, et il a fini par bien gagner sa vie. Ses contacts étaient utiles, son avenir assuré. La chance a continué : il a épousé la belle Camille, qui sappelait désormais Camille Thomas, et ils ont eu un petit garçon, Martin baptisé comme le regretté Papy Marin. Le bout de chou avait huit mois, ne parlait pas encore, mais adorait sourire aux chiens quil croisait au parc, assis dans sa poussette, répétant inlassablement :
Ouaf, ouaf !

Un dimanche, Thomas se promenait justement avec Martin près du parc de la Tête dOr. Il poussait la poussette tranquillement, racontant à son fils les oiseaux qui venaient picorer les graines dans les mangeoires, ou les écureuils chapardeurs qui, par moments, descendaient chercher des morceaux de noix dans la paume de sa main.

Il était temps de rentrer. À la sortie du parc, Thomas savance calmement vers le passage piéton, attend le petit bonhomme vert, et pousse la poussette sur la chaussée quand, tout à coup, une petite teckel marron débarque de nulle part ! Elle aboie à sen casser les cordes vocales et bloque la route, refusant de laisser Thomas passer avec son fils.

Une seconde plus tard, une voiture fonce à quelques centimètres de la poussette, grille le feu et sécrase dans un lampadaire sur le trottoir den face. Trois ados bondissent de la voiture et déguerpissent à toute allure.

Le cœur de Thomas bat à tout rompre, il est livide. Où est donc passée la teckel ? Les passants vont déjà vers la voiture accidentée. Un homme prend Thomas par le bras :
Ça va ? La petite et la poussette nont rien eu ? sinquiète-t-il.

Muet, Thomas hoche la tête, la gorge serrée.

Il ne se souvient même plus du chemin du retour À Camille, il ne raconte rien de cette histoire, inutile de la stresser vu que tout va bien. Mais dans sa tête, la gratitude envers cette teckel héroïne ne le quitte pas. Cette petite chienne venait tout bonnement de sauver son fils.

Toute la soirée, il ressasse ses souvenirs avec les chiens. Et plus il y pense, plus il se rend compte que les chiens ne lui ont jamais réellement voulu de mal. À leur façon, ils lont toujours protégé. Camille remarque quil est songeur, sinterroge sans poser de questions.

Le soir venu, la famille sort faire un tour dans la cour pour prendre lair avant daller dormir. Au bout du banc, un attroupement : des voisins en pleine discussion. En passant, Thomas surprend :
Mais quest-ce quon va faire de lui ? Qui voudra dun chiot comme ça ?

Il jette un œil par-dessus lépaule dun voisin et voit une boîte posée là, sur le banc. Dans la boîte, un tout petit chiot au pelage couleur chocolat. Le pauvre na pas dyeux un problème de naissance sans doute. Certains chuchotent :
Et puis, franchement, qui adopterait un malheureux pareil ?
Je ne pourrais jamais men occuper, pas avec mes petits-enfants

Thomas sapproche. Le chiot gémit doucement, tourne la tête à la recherche dune odeur familière, mais il ny a plus la chaleur de sa mère.

Il reste figé un instant, puis retire son écharpe il fait encore frisquet en ce début de printemps à Grenoble, surtout le soir. Doucement, il soulève le chiot par les aisselles, remarque que ses petites pattes arrières sont tordues.

Un sanglot séchappe de derrière lui, probablement une voisine émue.

Alors, Thomas emmitoufle délicatement le chiot dans son écharpe, le cale comme un nourrisson contre son bras, et murmure tout bas :
Eh bien, mon petit bonhomme, il me semble que cest à mon tour, maintenant Viens, je vais te présenter à ma femme. Elle est super gentille et il y a du lait dans notre frigo, promis.

Il savance alors vers Camille qui lattendait dun regard doux et plein damour, près de la poussette…

Rating
( 1 assessment, average 5 from 5 )
Like this post? Please share to your friends: