Dasha est rentrée plus tôt à la maison, les bras chargés de douceurs offertes par ses parents. Elle voulait surprendre son mari, mais au lieu d’un accueil chaleureux, Ivan l’a envoyée faire les courses. Les conséquences furent des plus inattendues.

Camille rentra chez elle plus tôt que prévu, les bras chargés de spécialités maison soigneusement glissées par ses parents savoyards dans dénormes cabas en tissu. Elle voulait surprendre son mari, mais Paul, au lieu de sauter dans ses bras, lui demanda daller illico faire les courses. Les conséquences furent assez surprenantes, il faut le dire.

Son épaule menaçait de rendre lâme tant la bandoulière du sac coco Chanel (édition marché du mercredi) lui sciait la chair, et son dos qui navait pas manqué une seule occasion de lui rappeler son existence depuis deux mois nen menait pas large. Précautionneusement, elle posa ses cabas sur le trottoir aux pavés brinquebalants de la rue Jean-Jaurès.

Elle soupira profondément. Dans son ventre, le petit monstre donna un coup de pied sixième mois oblige, et personne noserait prétendre que cest une promenade de santé. Soffrir le luxe de débarquer trois jours plus tôt pour faire la surprise à Paul, cétait sportif. Elle avait tellement hâte de le retrouver, quelle avait compté, littéralement, tous les panneaux sur les derniers cinquante kilomètres en bus.

Mais que pouvait bien être en train de faire mon Paul ? Se doutait-il seulement, le coquin, quelle nétait quà dix minutes à pied de la porte dentrée ? Le chemin jusquà limmeuble ressemblait soudain à lascension du Mont Blanc. Les cabas, gorgés de confitures maison, de terrines campagnardes et de pommes dodues, pesaients une tonne, au bas mot.

Tout juste avait-elle parcouru cinquante mètres quelle comprit clairement : elle natteindrait jamais le sommet. Son dos criait à la trahison.

Après une courte lutte avec son smartphone, elle appela son mari.

Allô, mon Paulo souffla Camille, crescendo essoufflée.

Camille ? Quest-ce qui se passe ? demanda-t-il, la panique dans la voix comme si elle appelait depuis lEverest.

Rien, je suis juste en bas, devant notre immeuble. Tu voudrais venir me chercher ? Maman ma chargée comme un mulet, je ne sens plus mes bras

Un silence étrange suivit, comme si la communication avait coupé ou que Paul venait de recevoir une visite surprise, lui aussi.

Tes déjà là ? sexclama-t-il, la voix stridente. Taurais pas pu prévenir? On navait pas dit jeudi !?

Bah, cétait censé être une surprise, fit-elle, mi-boudeuse mi-offusquée. Tes pas content ? Je suis crevée, dépêche-toi

Attends ! hurla-t-il soudain. Non, viens pas tout de suite. Enfin, si, mais Mon cœur, il ny a plus rien à la maison, je viens de finir le dernier bout de fromage hier soir. Prends-la direction du Carrefour City celui au coin là, tu vois ? Ramène de la bonne viande, un beau morceau de bœuf ! Jai pris mon après-midi pour te faire un vrai déjeuner façon grand chef.

Comment ça, Paul ? balbutia Camille. Tu te rends compte que je suis enceinte de six mois, plantée là comme une andouille avec, littéralement, deux cabas plus lourds que mon existence ?

Jai une sciatique ! À la maison, on a des pommes de terre, des œufs. Descends me chercher, je veux juste manger et mallonger.

Non, tu comprends pas, insista-t-il en mitraillant de mots. Cest pour nous deux ! Le magasin est à deux pas. Prends de la viande, un filet de pommes de terre neuves celles quon a, elles tirent la tronche. Demande si jamais quelquun passe, sinon, fais-le doucement Allez, sil te plaît. De mon côté, jorganise tout !

Camille regarda ses mains rougies, le cœur pincé.

Paul, tes sérieux ? Tu veux vraiment que jaille faire des courses dans cet état, après sept heures de bus, pendant que toi quoi? Tu utilises la cuisine pour tourner un épisode de Top Chef ?

Oui mais, je jai déjà commencé à préparer ! Si je pars maintenant, tout tombe à leau. Chouchou, je ten supplie. Achète 800 grammes de bœuf, et un petit filet de patates. Je tattends, jorganise, tu vas voir !

Il raccrocha. Camille resta plantée là, à contempler le néant sur lécran. Ses envies de pleurer envahirent son âme seule sur ce trottoir, dans la lumière frisquette dun lampadaire municipal. Où étaient ses hugs? Le thé chaud ? La surprise, finalement, cest elle qui la prenait en plein nez. Peut-être, qui sait, Paul prépare quelque chose de dingue Songeant à la possibilité dun casting de musiciens ou dun tapis de fleurs, elle traîna la patte jusquau Carrefour City.

Elle poussa un caddie entre les allées, attrapant au passage le regard compatissant de la caissière à moitié endormie.

Le bœuf pesait une vache morte, et le filet de patates acheva de lui écraser la main. En ressortant, ses doigts sétaient mués en hameçons.

Le téléphone sonna.

Alors, tas tout pris? claironna Paul, ton ravi.

Oui, répondit Camille entre ses dents. Je suis devant la porte, viens ouvrir.

Non, attends ! Entre pas tout de suite, pose-toi sur le banc, deux minutes. Juste le temps de dix minutes, promis !

Sérieusement, Paul? Tu te fiches de moi? Dix minutes? Jai les pieds en tranches, jen peux plus !

Le suspens, la surprise ! Si tu entres maintenant, tout est gâché. Assieds-toi un instant, prends lair. Cinq minutes, je te jure! Je file, sinon cest fichu!

Camille seffondra sur le banc devant la résidence. Les cabas s’écroulèrent dans un bruit mat. La tentation de balancer son steak par la fenêtre du troisième fut grande.

Dix minutes passèrent. Puis vingt. Camille rêvassait à un bouquet de pivoines, un petit-déjeuner au lit ou, qui sait, un orchestre de jazz mais rien ne semblait mériter cette attente. À la trente-cinquième minute, la porte grinça et Paul jaillit, essoufflé, la mine ébouriffée, t-shirt à lenvers, perlé de sueur.

Tu patientes sagement, bravo, fit-il en attrapant les sacs. Tu boudes? Regarde comme il fait beau ou pas. Allez, rentrons vite.

Mais tes trempé, cest quoi cette odeur deau de Javel mélangée à la mer ?

Tu verras, tu verras, répondit-il en sautillant vers lascenseur.

Ils montèrent, Paul ouvrit la porte comme sil entrait à lÉlysée. Camille franchit le seuil, agressée par le parfum douteux du spray Grand Large et lodeur de javel.

Le salon brillait, ou du moins, dégoulinait dhumidité. Les chaises, dhabitude encombrées, étaient nettes. Le tapis, soigneusement shampouiné, arborait encore ses tâches humides. Plus une miette sur les meubles. Les statuettes de Camille semblaient recueillies dans un coin.

Alors, hein, la surprise, cest pas extraordinaire?

Elle le fixa, interloquée.

Cest tout ? demanda-t-elle dune voix blanche.

Comment ça tout ? Camille, regarde! Jai scotché trois heures là-dessus. Jai lavé le sol à genoux, sous le canapé même ! Vaiselle faite, chiottes qui brillent, tout ! Comme ça, tu rentres et tu te sens comme une princesse. Jai tout géré pendant que toi tu enfin, tu faisais les courses, quoi.

Camille sentit une boule dans la gorge.

Donc pour laver le sol tu mas envoyée porter des charges dans le supermarché? Tu ne viens pas à ma rencontre, même enceinte, parce que téponges le lino ?

Ben oui ! Je voulais bien faire ! Tarrêtes pas de râler que je fous rien à la maison! Pour une fois que je mactive Mais non, avant même merci, tu me fais une tête denterrement ! Regarde-moi cette propreté! Même le jour de notre mariage, cétait pas si nickel!

Mais à quoi ça sert? renifla Camille. Jai poireauté trois quarts dheure sur un banc glacé ! Jai les jambes en compote ! Tu mas fait acheter viande et pommes de terre, alors que je pouvais à peine marcher ! Paul, ce nest pas une surprise, cest un sketch !

Ah, carrément, un sketch ? semporta Paul en gesticulant jusqu’à la cuisine. Parfait ! Désolé dêtre imparfait ! Dautres sauteraient de joie : le mari nettoie, prévoit à manger Toi, toujours le nombril ! Ah, mon dos, ah, mon état Et moi? Je suis rincé, jai rien dormi, et je voulais bien faire, cest tout !

Camille couvrit son visage de ses mains.

Tu ne comprends décidément rien Tu as préféré mabandonner au profit dun sol rutilant.

Mais tu pouvais pas attendre jeudi, comme prévu ! Cest toi qui as tout raté, Camille. Jaurais fini à temps, ça aurait été parfait Mais madame voulait rentrer, donc évidemment, cest moi le monstre ! Tu nes quune ingrate. Voilà !

Paul fit claquer la porte de la chambre.

Le bébé donna à Camille un coup rageur dans le ventre. Épuisée, elle seffondra sur une chaise à côté du steak abandonné sur la table. La nausée ne la quitta plus.

Dix minutes plus tard, la porte de la cuisine grinça.

Je fais cuire la viande, alors ? bougonna Paul. Ou tas décidé de faire la grève de la faim pour me punir ?

Cest pas la peine, Paul, laisse-moi tranquille Je veux juste dormir.

Ben, vas-y ! lança-t-il en claquant la porte.

Tanguant, Camille fila dans la salle de bain. Dans la glace, son reflet lui renvoya un air hagard et blafard.

Elle repensa à ce fichu bus, à ses rêves naïfs : Paul qui laurait enlacée, soufflé Dieu merci, te voilà. Bien sûr Laccolade, elle pouvait toujours y croire. A peine lavée et changée, la dispute reprit : Paul lui trouva un nouveau motif pour râler.

Elle partit sur le champ, sans même prendre le temps de se changer. Direction la gare, retour parental.

La belle-famille, la cousine de Paul, même la tante du Béarn tentèrent de la dissuader du divorce. Paul lappelait, jurait que cétait lillumination, baissait la tête Mais Camille, la décision était prise : pas question de continuer avec un homme qui passait la propreté avant la santé de son enfant.

Vraiment, la propreté, cest surfait.

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