Dasha est rentrée plus tôt à la maison avec des spécialités de ses parents. Elle souhaitait surprendre son mari, mais Ivan, au lieu de l’accueillir chaleureusement, l’a envoyée faire les courses. Les conséquences furent inattendues.

Claire arriva chez elle plus tôt que prévu, des bras chargés des douceurs que ses parents lui avaient confiées. Elle rêvait de surprendre son mari, mais au lieu d’un accueil chaleureux, Luc l’envoya d’un ton sec faire les courses. Les conséquences dépassèrent tout ce qu’elle aurait pu imaginer.

La lanière de son sac tira si fort sur son épaule que Claire eut un gémissement involontaire, la douleur irradiant son dos depuis deux mois, c’était son compagnon tenace. Délicatement, elle posa les sacs remplis sur le trottoir défoncé de la place.

Elle soupira, vidée. Dans son ventre, le bébé protestait par de faibles coups nerveux. Six mois de grossesse ce n’était pas une plaisanterie. Surtout lorsqu’on décide de revenir de chez ses parents trois jours à l’avance pour faire une surprise à son mari. Elle sétait tant languie de Luc que les cent derniers kilomètres du trajet en car lui avaient paru horriblement longs.

Que faisait-il en ce moment, Luc ? Probablement sans se douter quelle nétait plus quà dix minutes à pied de leur appartement, valises pleines de confitures maison, de terrines de campagne, de pommes du jardin des trésors pesant une tonne.

Après tout juste cinquante mètres, Claire admit sa défaite : son dos ne tiendrait pas. Elle attrapa son téléphone, le cœur battant, et appela Luc.

Luc, chéri, salut murmura-t-elle faiblement quand il décrochât enfin.

Claire ? Ça va ? Tu as un souci ? demanda-t-il, pris de panique.

Non, tout va bien, rassure-toi Je suis arrivée ! Devant limmeuble. Tu pourrais descendre maider ? Les sacs sont vraiment lourds. Maman a encore exagéré.

Un silence étrange sinstalla dans lécouteur. Claire vérifia lécran, certaine que lappel avait coupé.

Tu es en bas ? Vraiment ? Pourquoi tu ne mas pas prévenu ? On avait dit jeudi !

Je voulais te faire la surprise, répondit-elle avec déception. Tu nes pas content ? Je suis épuisée, descend vite, sil te plaît.

Attends, surtout ne monte pas euh, non, vas-y, avance Mais Claire, écoute, on na plus rien à la maison. Jai tout fini hier. Pourrais-tu passer à lépicerie du coin ? Prendre un peu de viande, de la bonne, et quelques pommes de terre fraîches ? Jai pris ma journée exprès, je veux préparer un vrai déjeuner pour ton retour

De la viande ? Luc, tu plaisantes ? Tu sais que je suis enceinte, que jai traîné ces sacs sur toute la ville ? Jai mal au dos, jai faim ! Descends maider, franchement

Tu ne comprends pas, coupa-t-il précipitamment. Il ny a rien à manger. Fais-moi ce plaisir : passe vite à la supérette. Prends de la bavette, 800 grammes, et un filet de pommes de terre. Peut-être un voisin pourra t’aider ? Je vais préparer un festin. Allez, je compte sur toi.

Luc raccrocha avant même quelle ait pu réagir. Claire baissa les yeux sur ses mains rougies, la gorge nouée par un flot damertume brûlante.

Luc, mais tu es sérieux là ? Tu me demandes, enceinte de six mois, les bras chargés, encore daller faire les courses, tout ça parce que tu veux cuisiner un déjeuner ? Descends, cest tout. Sil te plaît

Aucune réponse, juste la tonalité et la ville assoupie autour delle. Un instant, elle eut envie de fondre en larmes, là, sur le trottoir glacé, sous les réverbères blafards. Elle tordit son visage, ramassa, titubante, ses sacs, puis partit pour lépicerie.

En poussant le caddie entre les rayons, Claire sentit le regard plein de pitié de la caissière ensommeillée. La viande pesait lourd, le filet de pommes de terre lui sembla impossible à porter. À la sortie, elle ne sentait plus ses doigts, raidis en crochets douloureux.

Le téléphone sonna encore.

Tu as pu acheter ? interrogea Luc, faussement joyeux.

Oui, jai tout. Je suis devant limmeuble. Ouvre-moi.

Attends ! Ne monte pas tout de suite, reste là sur le banc. Dix minutes, pas plus !

Tu te moques de moi ?! hurla Claire, indifférente aux passants. Luc, mes jambes sont gonflées, je nen peux plus !

Le Le surprise nest pas prête ! Si tu entres maintenant, tout sera fichu. Assieds-toi cinq minutes. Je ten supplie.

Claire se laissa tomber sur le vieux banc en bois près de lentrée. Les sacs seffondrèrent à ses pieds. Elle rêva de jeter le paquet de viande contre la fenêtre de leur appartement au troisième étage.

Dix minutes passèrent. Puis vingt. Toute la colère bouillonnait en elle. Elle imaginait ce qui lattendait à lintérieur : un océan de roses ? Un petit-déjeuner aux chandelles ? Un accordéoniste dans un coin ? Rien ne valait ce supplice, pas dans son état, après des heures de voyage.

Ce fut seulement à la trentième minute que Luc sortit à la rencontre. Il semblait soudain ridicule dans son tee-shirt à lenvers, les cheveux en bataille, des gouttes de sueur perlant à son front.

Tu es là ! sourit-il, tendu, attrapant les sacs comme un trophée. Pourquoi tu fais cette tête ? Il fait beau, regarde. Bon, viens, vite.

Claire lui jeta un regard lourd. Pourquoi tu pues la Javel de cinquante mètres ?

Tu verras ! répondit-il précipitamment, tapant presque du pied vers lascenseur.

En rentrant, Luc ouvrit majestueusement la porte et se figea, tout guilleret. Claire inspira profondément : une odeur agressive deau de Javel et de désodorisant bas de gamme emplissait lair. Elle parcourut lappartement du regard. Tout était étrangement immaculé et nu. Les chaises dépouillées de leurs vêtements, la moquette encore humide, la poussière disparue. Même les statuettes, son souvenir denfance, avaient été rangées dans un coin.

Alors ? Cest réussi, non ? sexclama Luc, fier comme un roi.

Claire pivota lentement vers lui.

Cest tout ? demanda-t-elle dans un souffle.

Comment ça, “tout” ? sindigna Luc, presque choqué. Jai bossé trois heures ! Jai lessivé jusquau moindre recoin ! Même le canapé y est passé ! Je voulais que tu rentres dans un nid de propreté, que tu puisses souffler. Jai pas arrêté un instant pendant que tu faisais les courses !

Les larmes lui montèrent à la gorge.

Pour pour ça, tu mas envoyée à lépicerie alors que je t’appelais au secours ? Tu nes pas descendu, parce que tu lavais le sol ?

Mais oui ! Tu me reproches toujours de ne jamais aider ! Là, tu aurais vu la propreté, Claire ! Si tu étais arrivée jeudi, jaurais fini à temps. Tas tout gâché, tu nes même pas reconnaissante.

Mais jen ai rien à faire de ton carrelage ! cria-t-elle, la voix brisée. Jai porté des sacs trop lourds en étant enceinte ! Javais juste besoin que tu me prennes la main, pas que tu récures les plinthes.

Luc devint rouge vif et jeta rageusement la serpillière dans lévier.

Voilà ! Toujours insatisfaite ! Je me tue à la tâche, je prépare un vrai accueil et toi tu râles, comme dhabitude ! Tu crois que tout tourne autour de toi ? Et moi alors ? Jai pas dormi de la nuit, jattendais ton retour !

Claire cacha son visage, secouée de sanglots.

Tu ne comprends rien Tu as mis la propreté avant mon bien-être, avant votre enfant

Mais cest toi qui as bousillé la surprise ! Si tu avais respecté la date, tout se serait déroulé comme prévu ! Cest toi, lingrate, Claire

Il sortit de la cuisine en claquant la porte.

Le bébé dans son ventre donna un coup. Ayant à peine la force de se lever, Claire fixa le paquet de viande Luc ne lavait même pas rangé. Elle sentait la nausée monter.

Dix minutes plus tard, Luc entrouvrit la porte :

Je cuisine la viande, ou tu préfères men vouloir sans manger ?

Nen fais rien, Luc. Juste laisse-moi tranquille. Je veux dormir.

Fais donc ! lança-t-il, claquant la porte.

Claire se traîna jusquà la salle de bains. Dans le miroir, son visage lui renvoya limage dune femme livide, cernée, échevelée.

Elle pensa à laller en car, à lespoir naïf de se jeter dans les bras de Luc, quil lui dirait enfin : « Merci mon amour dêtre rentrée, tout va bien. » Quel rêve idiot

Elle neut même pas le temps de sasseoir quune nouvelle dispute éclata. Luc trouva encore matière à lui faire des reproches absurdes.

Ce jour-là, Claire partit comme elle était, jurant de ne jamais revenir.

La famille entière tenta de la convaincre de revenir : beaux-parents, cousins, amis proches. Luc lappelait souvent, lui promettant monts et merveilles, affirmant quil avait compris. Mais Claire avait fait le deuil : jamais plus. Pourquoi rester avec un homme pour qui la priorité serait la brillance du parquet, plutôt que la santé de lenfant quils attendaient ensemble ?

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