Marguerite était revenue chez elle bien plus tôt que prévu, les bras chargés de victuailles que ses parents lui avaient confiées. Elle rêvait depuis des jours de surprendre son mari, mais Étienne, au lieu de laccueillir chaleureusement, lui demanda daller faire des courses. Les conséquences furent inattendues.
Le poids du cabas lui labourait lépaule si fort quelle laissa échapper un gémissement. Depuis deux mois, son dos nétait plus quune source de douleur permanente. Avec grand soin, elle déposa les sacs au pied de larrêt de bus, sur le bitume écaillé.
Elle expira profondément. Le petit bougea en elle, manifestant son mécontentement. Six mois de grossesse: cest tout sauf anodin. Surtout quand on décide de rentrer de chez ses parents trois jours avant la date fixée, dans lunique but de faire une belle surprise. Elle avait tant languis Étienne quelle avait passé le trajet à compter les poteaux, pendant les cent derniers kilomètres en car.
Elle songea: «Que fait-il à cette heure-ci? Se doute-t-il seulement que je suis à dix minutes à pied de notre porte?» La route jusquà limmeuble lui paraissait une éternité. Les sacs étaient lourds: confitures maison, rillettes de grand-mère, pommes dodues, tout ce que ses parents avaient pu entasser. Un vrai tonneau.
Au bout de cinquante mètres, Marguerite comprit quelle ny arriverait pas. Son dos nen pouvait plus.
Elle fouilla dans son sac et sortit son portable.
Étienne, mon amour, tu es là? lança-t-elle, épuisée, à lautre bout du fil.
Marguerite? Quest-ce quil y a? Il sest passé quelque chose? répondit la voix dÉtienne, affolée.
Non, tout va bien, jai juste pris le car. Je suis devant limmeuble, à larrêt. Peux-tu venir maider? Jai beaucoup trop de choses, maman na pas lésiné
Un silence gênant sabattit. Marguerite jeta un œil à lécran, croyant lappel interrompu.
Tu es devant limmeuble? Là, maintenant? Pourquoi tu nas rien dit? On sétait dit jeudi!
Tu aurais râlé pour la surprise, fit Marguerite, les traits un peu froissés. Tu nes pas content de me voir? Sors, sil te plaît, je suis épuisée.
Attends, surtout nentre pas tout de suite! cria-t-il dun coup. Je euh faut que tu passes à lépicerie au coin, le Spar. Il ny a plus rien à la maison, jai tout fini hier. Si tu pouvais prendre de la bonne viande, de la bavette. Jai gardé ma journée, je veux te préparer un vrai repas en rentrant.
Étienne, tu plaisantes? souffla Marguerite, éberluée. Tu entends? Je suis enceinte, sixième mois, je suis chargée comme un mulet et tu veux que jaille acheter de la viande?
Jai mal au dos! Il reste bien des pommes de terre, quelques œufs à la maison. Viens juste me chercher, jai besoin de manger et de me reposer.
Marguerite, tu me comprends pas Jaimerais que tout soit parfait pour ton retour. Le magasin est à deux pas. Prends de la viande, quelques pommes de terre fraîches, les nôtres ne sont plus bonnes. Demande à quelquun de taider ou prends ton temps. Je ten supplie, cest pour nous. Je prépare tout ici.
Marguerite regardait ses mains rouges, les larmes au bord des yeux.
Étienne, tu nes pas sérieux Tu veux vraiment que, enceinte et les bras chargés, jaille maintenant au marché, juste parce que tu veux jouer les chefs étoilés pour ma venue?
Tu ne peux pas descendre toi-même?
Je suis déjà en pleine préparation, hésita-t-il dune voix pressée. Si je sors, tout ne sera pas prêt. Margot, fais-le pour moi. Bavette, environ huit cents grammes. Un filet de pommes de terre, petit. Allez, jattends ton retour!
Lappel coupa net. Marguerite resta là, interdite devant son écran éteint. Elle avait envie de fondre en larmes, seule sous le réverbère de la rue déserte. À la place dune étreinte, elle se retrouvait à traîner encore au supermarché. Peut-être, pensa-t-elle, Étienne avait-il vraiment préparé quelque chose dincroyable? Résignée, elle soupira, hocha les épaules et se remit en route, voutée vers lépicerie.
Elle poussa son chariot dans les allées, croisant le regard compatissant de la vendeuse, à moitié assoupie.
La viande était lourde, le filet de pommes de terre pesait une tonne. Quand elle sortit, ses doigts étaient engourdis, transformés en crochets.
Son téléphone vibra de nouveau.
Tu as pris tout? demanda gaiment Étienne.
Oui, grinça-t-elle. Je suis devant limmeuble. Descends.
Ne monte pas! sexclama-t-il. Attends sur le banc dix minutes. Surtout, nentre pas maintenant.
Sérieusement? sagaça Marguerite, haussant la voix malgré la solitude du trottoir. Étienne, tu crois vraiment que je peux tenir debout, là? Mes jambes gonflent, je ne tiens plus.
Le miracle nest pas prêt! répétait Étienne, têtu. Si tu rentres, tout sera fichu. Assieds-toi un peu à lair frais, promis, cinq minutes, je ten prie! Allez, je raccroche, je nai pas fini!
Marguerite seffondra sur le banc, à bout de force. Les sacs tombèrent à ses pieds. Elle aurait voulu jeter son morceau de viande à la fenêtre du troisième étage.
Dix minutes passèrent. Puis vingt. Marguerite sentait la colère lui chauffer la poitrine. Elle simagina ouvrir la porte: un océan de fleurs? Un déjeuner au champagne? Un violoniste dans lentrée? Rien de tout ça ne valait la peine de la laisser attendre ici, dans son état, après tant dheures de route.
À la trente-cinquième minute, la porte de limmeuble grinça. Étienne jaillit, lallure comique: T-shirt à lenvers, perlé de sueur, cheveux en bataille.
Ah, tu es là! fit-il, un sourire crispé en attrapant les sacs. Pourquoi lair bougon? Regarde cette belle lumière bon, allons vite.
Tu es tout mouillé? Marguerite plissa les yeux, peinant à se relever, sétayant à la rambarde. Et ça sent le détergent à trois lieux
Tu vas voir! Il trépignait dimpatience, direction lascenseur.
Arrivés. Étienne ouvrit la porte avec un air grandiloquent, dans lattente de ses applaudissements. Marguerite entra, avalée par une forte odeur deau de Javel et de désodorisant à lodeur prétendue maritime.
Elle fit un tour: le salon, la cuisine, la salle de bain tout reluisait. Les objets, dordinaire accumulés, avaient disparu. Le tapis était lavé, des traces deau ça et là. La poussière envolée. Les bibelots tous réunis dans un coin.
Alors? Étienne rayonnait comme un sou neuf. Ça ne témeut pas?
Marguerite se retourna lentement vers lui.
Cest pour ça? murmura-t-elle, les yeux humides.
Cest pour ça? soffusqua Étienne. Margot, mais tu te rends compte? Jai frotté pendant trois heures! Jai lavé sous le canapé, tout astiqué, vaisselle comprise, même les w.-c. brillent. Je voulais que tu entres dans un nid douillet, sans rien devoir faire. Jai bossé comme un diable pendant que tu faisais les courses.
Marguerite sentit sa gorge se nouer.
Pour ça seulement répéta-t-elle, retenant ses larmes. Pour laver le sol, tu as préféré me laisser me traîner au marché?
Tu nas pas pu sortir maider, car tu nettoyais?
Mais oui! sécria Étienne, agitant les bras. Tu me reproches toujours de ne rien faire! Là, jai voulu te montrer de quoi jétais capable. Bien sûr que je navais pas prévu ton retour aujourdhui jaurais fini à temps pour jeudi, comme promis, tout serait parfait, tu serais rentrée dans un cocon. Au lieu de ça, tu tobstines à râler, pas un merci.
Étienne tu perds la tête? Marguerite ne put retenir sa voix qui déraillait. Que mimporte la propreté! Je souffre, jétais épuisée! Je porte ton enfant, Étienne. Tout ce que je voulais, cétait ta main, que tu viennes à moi, pas que tu arpentes la maison la serpillière à la main!
Le rouge monta au front dÉtienne, qui lança la serpillière dans lévier.
Ah, voilà, cest reparti! lança-t-il, la voix cassée. On ne peut jamais te satisfaire! Moi, jai pas dormi de la nuit à tattendre, à imaginer comment te faire plaisir, et toi, tu cries. Tu as vu cette propreté? Même le jour de nos noces, cétait pas si net!
Mais à quoi bon? Marguerite suffoquait presque. Pour ce résultat, tu mas laissée trente minutes sur le banc, à geler, à avoir mal aux jambes! Tu mas envoyée acheter de la viande, alors que je trébuchais sous la fatigue. Ce nest pas une surprise, cest cruel!
Cruel? Étienne fulminait dans la cuisine. Excuse-moi de ne pas être parfait! Une autre serait aux anges davoir un homme qui range et cuisine. Mais toi, cest toujours moi, moi, mes douleurs. Si tu savais combien jétais fatigué davoir cherché à te plaire!
Marguerite couvrit son visage de ses mains.
Tu ne comprends pas sanglota-t-elle. Pour toi, le carrelage prime sur ma santé.
Mais quel rapport! sénerva Étienne. Cest toi qui as tout gâché à arriver plus tôt! Si tu étais venue jeudi, comme prévu, tout aurait été prêt. Mais non, tu déboules sans prévenir et tu me traites dingrat! Cest toi qui ne sais pas reconnaître mes efforts.
Il claqua la porte de la chambre, furieux.
Dans son ventre, le bébé donna un coup. Marguerite se laissa tomber sur une chaise, les yeux perdus sur le sac de viande quÉtienne navait même pas rangé. La nausée montait de plus en plus.
Au bout de dix minutes, la porte souvrit sur Étienne.
Je prépare la viande, ou tu préfères faire la grève, maintenant? grommela-t-il.
Laisse, Étienne, murmura Marguerite, le dos tourné. Je veux juste dormir.
Comme tu voudras! tempêta-t-il, refermant brusquement.
Marguerite séloigna en vacillant vers la salle de bain. Elle se regarda dans le miroir: visage livide, cernes profonds, cheveux hirsutes.
Dans le car, elle sétait imaginée Étienne laccueillant, la serrant fort, murmurant: «Mon Dieu, tu es enfin rentrée» Quelle illusion. Le retour fut glacial.
Quand elle quitta la salle de bain, la dispute reprit aussitôt, pour une bagatelle. Sans même avoir eu le temps de se changer, Marguerite repartit aussitôt chez ses parents.
On tenta de la dissuader denvisager le divorcebelle-famille, cousins, connaissances sen mêlèrent, et Étienne continuait dappeler, jurant avoir compris. Mais Marguerite, elle, avait sa décision. Un homme qui met la propreté de son appartement avant la santé de leur enfant, elle nen voulait plus. Le divorce serait inévitable.
Pourquoi rester avec un mari qui préfère passer la serpillière, plutôt que de venir soutenir sa femme, enceinte, à bout de forces, sous la pluie dautomne de Paris?