10 mars
Aujourd’hui, je suis rentrée à Paris plus tôt que prévu, avec des valises pleines de douceurs préparées par mes parents confitures maison, terrine et pommes du verger. Javais tellement envie de surprendre Paul, mon mari, que jen souriais dans le bus, surtout quand on entrait dans la banlieue. Ce séjour à La Rochelle avait fait durer la distance trop longtemps, et javais compté chaque kilomètre, mon ventre rond me rappelant à chaque soubresaut combien le chemin me pesait.
Presque devant notre immeuble, mes épaules criaient grâce sous le poids des cabas. La douleur dans mes reins, devenue mon ombre depuis le sixième mois de grossesse, me fit grimacer, et poser mes sacs sur le goudron usé du trottoir fut un vrai soulagement. Grande inspiration. Je récupérais un peu, le bébé gigotait d’impatience comme pour se plaindre dautant deffort.
À quoi Paul pouvait-il bien penser à cet instant ? Sûrement pas à moi, qui nétais censée revenir que jeudi. Il était à dix minutes de marche, ignorant que j’étais déjà là, les bras chargés de souvenirs à partager.
Après avoir récupéré comme je pouvais sur le banc face à limmeuble, il fallut me rendre à lévidence : je nirais pas loin. Les sacs pesaient une tonne et ma colonne vertébrale refusait d’avancer. Résignée, je saisis mon téléphone.
Allô, Paul ? Cest Alice…
Alice ? Quest-ce quil se passe ? saffola-t-il.
Rien, justement ! Je suis revenue ! Je tattends devant la porte, mais je nen peux plus, franchement Maman a tout bourré, cest trop lourd.
Silence inattendu. Je crus avoir perdu la communication.
Tu es là, maintenant ? Mais on avait dit jeudi !
Cétait pour te faire la surprise, soupirai-je. Descends maider, sil te plaît, je nen peux plus.
Attends ! Non il faut que tu files à lépicerie de lautre côté de la rue. Il ny a plus rien, Alice, jai tout fini hier. Achète du bœuf, sil te plaît, et des pommes de terre fraîches. Jai pris ma journée et je voudrais te préparer un vrai déjeuner pour taccueillir. Comme il le faut !
Je le coupai, stupéfaite :
Paul Je suis enceinte, mes bras sont sur le point de lâcher et tu veux que jaille encore faire des courses ? Franchement ?
Sil te plaît, cest juste pour que tout soit parfait à ton retour. Le magasin est à deux pas
Et il insista, parlant de la cuisine quil voulait préparer. Ma gorge brûlait, entre le découragement et la colère. Mais lidée quil préparait peut-être quelque chose de tendre eut raison de moi. Je me traînai donc, chaque pas une épreuve, vers lIntermarché à côté.
La viande, le filet de pommes de terre tout cela finit danesthésier mes mains. Arrivée devant limmeuble, je me sentais vide, mais mon téléphone vibra à nouveau.
Cest bon, tu as tout ? Ne monte pas ! Reste sur le banc, dix minutes, le temps que je termine le « grand final » !
Tu es sérieux ?! Paul, jai les jambes lourdes, je nen peux plus !
Fais-moi confiance, cest bientôt prêt ! respira-t-il avant de raccrocher.
Je meffondrai sur le banc, vaincue. La colère montait, le froid me gagnait. Dans ma tête, jimaginais toute la mise en scène bouquets, petit-déjeuner aux chandelles mais rien de tout cela ne valait le fait de mavoir laissée seule si longtemps, exténuée.
Au bout de trente-cinq minutes, la porte de limmeuble grinça. Paul surgit, le t-shirt à lenvers, les joues roses, une odeur deau de javel entêtante autour de lui.
Ça alors, tes là ! fit-il, tentant un sourire en prenant mes sacs. Allez, viens vite !
En montant, je le fixai, intriguée :
Tu dégoulines, et cette odeur qu’est-ce que tu as fait ?
Tu vas voir ! répondit-il, tout fier.
À lintérieur, la surprise était une maison rutilante. Tout brillait, le tapis était aspiré, aucun objet ne traînait, la cuisine sentait le « grand ménage ». Les statuettes de ma grand-mère bien alignées trônaient sur létagère.
Alors ? Cest le grand nettoyage ! sexclama Paul comme sil venait de remporter un prix.
Je restai sans voix.
Cest tout ? soufflai-je.
Comment ça, cest tout ? protesta-t-il. Trois heures de lessivage, partout, même sous le lit ! Les casseroles, les toilettes Je voulais que tu reviennes et que rien ne te pèse !
Mon cœur se serra, les larmes montaient :
Tu mas laissée dans la rue, au froid, enceinte, pour laver le sol ?
Mais jessayais de bien faire ! Tu rouspètes toujours que je ne fais rien ! Cette fois, je voulais prouver le contraire. Et voilà, tu me boudes.
Je fus submergée démotion :
Ce que je voulais, Paul, cétait rentrer, quon maide. Juste quon me tienne la main. Le ménage, je men fichais aujourdhui
Mon mari vira au rouge, jeta son chiffon avec rage dans lévier.
Classique ! Tu nes jamais contente, Alice ! Moi jai pas dormi, jai couru toute la matinée, et la seule chose que tu trouves à dire, cest ça ! Même le jour de notre mariage, on navait jamais eu une maison aussi propre !
Mais à quoi bon cette propreté ? Tu ne vois pas que je souffre ? Tu ne vois pas que jai mal ?
Tes rentrée plus tôt, voilà le problème ! Jaurais tout fini sinon, tu serais arrivée et tout aurait été parfait, mais tu gâches tout ! Cest toi qui ne veux rien comprendre, Alice !
Il partit, furieux, claquant la porte de la chambre.
Le bébé donna un coup : peut-être partageait-il mon agacement. Je me laissai tomber sur une chaise. La viande attendaient sur la table.
Dix minutes plus tard, Paul reparut dans lencadrement de la porte :
Tu veux que je prépare la viande ou tu veux faire la tête encore ?
Laisse tomber, Paul, je veux juste dormir laisse-moi.
Bon, très bien ! grinça-t-il en sortant.
Je gagnai la salle de bains, le cœur lourd. Mon reflet me fatiguait cernes, cheveux en bataille. Je repensai à limage que javais eue dans le bus : Paul me serrant contre lui, heureux que je sois de retour.
En sortant, le ton monta à nouveau pour une broutille. Jattrapai un manteau et partis comme jétais, retournant chez mes parents à La Rochelle, incapable de rester une minute de plus.
On a tout essayé pour men dissuader mes beaux-parents, mes cousines, même Paul appelait, suppliant que je revienne, promettant quil avait compris. Mais dans ma tête, tout était clair : je ne voulais plus dun mari qui considérait un sol propre plus important que le bien-être de la mère de son enfant. Je n’avais plus la force dêtre la seule adulte de notre couple.