Écoute, il faut absolument que je te raconte ce qui est arrivé à Camille tu sais, ma pote qui attendait un bébé. Elle rentre à Paris avec trois jours davance, directement de chez ses parents à Clermont-Ferrand, toute excitée à lidée de retrouver Julien et de lui faire la surprise. Elle avait sur les bras deux énormes cabas remplis de confitures maison, de terrine, de pommes, tout ce que ses parents pouvaient caser dedans. Et avec le bébé qui gigotait non-stop, parce quelle débutait son sixième mois…
Bref, elle pose les sacs un instant parce quelle nen peut plus son dos la tue depuis deux mois , elle souffle, reprends un peu ses esprits, et se dit : « Julien va être tellement content ! » Elle était à dix minutes de leur appart du 12ème arrondissement, elle avait juste une grosse envie de le retrouver et de sallonger.
Du coup, elle sort son portable, elle lappelle :
« Coucou Ju, cest moi Surprise ! Je suis à la station devant limmeuble, tu veux pas descendre maider ? Les sacs sont tellement lourds, maman a été trop généreuse »
Et là, gros blanc au téléphone. Julien finit par répondre, stressé :
« Quoi ?! Mais Tes là tout de suite ? Mais tu devais rentrer jeudi ! Taurais pu prévenir ! »
Camille, toute déçue : « Je voulais juste te faire une surprise »
Et lui qui enchaîne : « Non mais attends ! Rentre pas tout de suite, cest le chantier à la maison, jai tout terminé à manger hier. Rends-moi service, file à la supérette de lavenue Daumesnil acheter un peu de viande, au moins 800 grammes de bœuf ! Je veux taccueillir dignement, jai posé ma journée exprès. Achète aussi un filet de pommes de terre, les nôtres sont toutes molles »
Elle hallucine. Elle lui dit quelle est enceinte, quelle a déjà deux sacs trop lourds, quelle est crevée, quelle na rien mangé depuis ce matin. Mais rien à faire, il insiste et finit par raccrocher. Quest-ce que tu veux, elle est trop gentille, alors elle y va.
Imagine-la au Franprix, trainant son chariot, la caissière qui la regarde compatissante parce quelle tire la tronche. Elle attrape la viande, le filet de patates, cest encore plus lourd que tout à lheure, et elle avance à petits pas jusquà limmeuble. Les bras en feu, les doigts tout engourdis.
Julien la rappelle pile à ce moment :
« Tas tout pris ? Génial ! Attends sur le banc, devant lentrée, jarrive dans dix minutes, ne monte pas, cest important ! »
Camille explose :
« Tu te moques de moi ou quoi ? Mes jambes vont exploser, je suis enceinte, tu comprends ?! »
Mais il insiste, genre cest pour la surprise du siècle. Elle capitule et sassied sur le banc, collée à ses sacs.
Dix minutes passent, puis vingt, puis trente-cinq. Elle commence à imaginer des trucs de dingue : il va laccueillir avec des bougies, des roses, un chef étoilé ? La grosse blague ! Finalement, Julien débarque tout essoufflé, la chemise à lenvers, trempé, et un vieux parfum deau de Javel autour de lui.
Il chope les sacs et monte, tout content, genre il attend des applaudissements. Camille saccroche à la rampe, elle grimpe derrière lui, les jambes molles.
Et là Lappart sent le grand nettoyage. Tout est rangé, le sol brille, les bibelots sont bien alignés, la cuisine nickel chrome, même les chiottes sont éclatantes. Il la regarde, fier comme un pape :
« Alors, ça te plaît ? Surprise ! Jai tout nettoyé pour toi, jai pas arrêté depuis laube. »
Tu vois le truc ? Camille explose en larmes :
« Donc, pour laver le parquet, tu mas fait poireauter dehors, fatiguée, avec trois cabas et enceinte ? Taurais pas pu juste me prendre dans tes bras ? »
Julien commence à sénerver, et cest le clash. Il balance quelle nest jamais contente, quil a voulu bien faire, quelle se plaint toujours… et elle, elle nen peut plus, elle craque, elle lui balance quelle sen fiche des sols propres, quelle voulait juste de la tendresse, quelle attend leur enfant, mince !
Finalement, sous la colère, il part senfermer dans la chambre. Elle se retrouve seule, face à son sachet de viande toujours même pas au frigo, la nausée au bout des lèvres. Dix minutes plus tard, il repasse une tête, propose de faire à manger, mais franchement, elle na plus la force. Elle lui dit juste de la laisser tranquille, elle va dormir.
Après une ultime engueulade pour une broutille, Camille nen peut plus. Elle attrape son sac et repart direct chez ses parents, comme elle était venue.
Tout le monde beaux-parents, cousines, toute la famille lui a dit de ne pas divorcer, que ça passerait, quil fallait donner une seconde chance à Julien. Mais elle, elle savait déjà que cétait fini. Elle a décidé dentamer la procédure. Pourquoi rester avec quelquun qui privilégie un carrelage propre au bien-être de leur future petite famille ?
Franchement, tu laurais supporté, toi ?