Dans notre petit village près de la rivière, vivait une jeune femme, seule, prénommée Louise. Discrète et effacée, du genre qu’on remarque à peine : les yeux toujours baissés, une fine tresse blond cendré, un vieux foulard noué sur la tête. Elle travaillait à la poste, triait le courrier et distribuait les retraites.

Dans notre village voisin de Saint-Clair, tout au bord de la Loire, vivait une jeune fille, seule, retirée, du nom de Églantine. Une fille discrète, quon ne remarquait guère. Vous savez, il y a des gens comme ça on dirait quils sont là, mais quils restent des ombres. Églantine gardait toujours les yeux baissés, ses cheveux fins blonds cendrés en tresse, un foulard passé, un manteau élimé. Elle travaillait à la Poste du village, à trier les lettres, porter les retraites aux anciens.

Personne ne faisait attention à Églantine. Nos garçons de la campagne, il leur fallait du feu et de la couleur des rires éclatants, des filles avec du répondant. Mais Églantine, elle, nattirait pas leurs regards.

Ce printemps-là pourtant, un nouveau mécanicien arriva à la coopérative : Antoine. Grand, les épaules larges, les cheveux noirs comme une nuit dété, le regard vif. Et, à la surprise générale, il maniait laccordéon comme personne. Le soir, devant la salle des fêtes, il animait les bals toutes les filles se languissaient de lui. Et le cœur dÉglantine se serra. Tellement fort quelle en perdit toute raison.

Mais comment, elle, si invisible, aurait pu décrocher un pareil garçon ? Autour de lui, les plus jolies valaient des reines, tandis quÉglantine ne pouvait quobserver de loin, avec cette tristesse qui me pinçait le cœur rien quà la voir.

Cest alors, mes chers amis, quun drôle de phénomène se produisit au village.

Églantine commença à recevoir des lettres. Du courrier venu de Paris. De belles enveloppes, épaisses, lécriture large, fière, résolument masculine. Comme elle travaillait à la Poste, elle fut la première à les voir. Mais impossible de cacher ces lettres longtemps la cheffe de la Poste, Madame Ginette, une vraie commère, flaira vite la nouveauté :

Notre Églantine a trouvé lamour ! Un Parisien lui écrit, et il nest pas avare de lettres ! Il va sûrement la demander en mariage !

Églantine devint mystérieuse. Ses joues prenaient une jolie teinte rosée, ses yeux brillaient. Même son allure changea : dos bien droit, tresse rehaussée dun ruban de satin. Elle marchait fièrement, enveloppe en main, comme si elle portait une médaille.

Antoine commença, lui aussi, à la regarder autrement. Vous savez, les hommes Lorsquune femme semble précieuse aux yeux dun autre, leur curiosité séveille aussitôt.

Mais, hélas, la pauvre Églantine senfonçait chaque jour un peu plus dans ses rêves. On la voyait, assise sur le seuil de la poste, tournée vers la Loire, lisant sa lettre, avec ce sourire secret. Et les voisines chuchotaient : « Elle a bien de la chance, la discrète ! »

Tout sécroula soudainement, comme un orage qui éclate en pleine fête.

Cétait le bal du 14 juillet, la salle des fêtes débordait de monde, laccordéon résonnait, les jeunes dansaient sans relâche. Églantine, belle comme jamais, dans sa robe à fleurs toute neuve, se tenait à lécart, sa sacoche en travers du buste.

Soudain, deux garçons turbulents, les frères Morel déjà bien éméchés, sapprochèrent en riant : ils voulaient plaisanter, tirèrent sur sa sacoche. La lanière, trop vieille, céda. La sacoche tomba par terre, souvrit, et tout son contenu se répandit : rubans, mouchoir brodé et la fameuse liasse de lettres, ficelée.

Laîné, Luc, attrapa les lettres, hilare :

Eh, les gars ! On va voir ce que le Parisien écrit à notre petite Églantine !

Églantine bondit vers lui, plus pâle quun linge :

Sil te plaît, rends-les-moi

Mais Luc esquiva habilement, déchira une enveloppe et lut à haute voix, devant la foule :

« Ma chère Églantine, tes yeux sont comme deux lacs profonds »

Tout le monde sétait tu, suspendu à ses mots. Certains souriaient cétait joliment écrit. Mais Luc sarrêta, intrigué, puis tira une autre lettre toute froissée, couverte de ratures, quil approcha sous la lumière du lampadaire à lentrée.

Oh ! Venez voir ! cria-t-il. Cest dingue ! Elle sest écrit à elle-même !

Il agita la feuille au-dessus de la tête :

Voilà dabord il y a « Bonjour Églantine chérie », puis cest barré. Ensuite « Salut mon amour », puis encore rayé ! Un brouillon, les amis ! Elle corrige ses propres lettres ! Elle sécrit de belles phrases, toute seule !

Le rire éclata, un fou rire qui semblait faire tomber les feuilles des marronniers. Les railleries fusaient :

Elle a inventé son fiancé ! Elle sécrit à elle-même !

Églantine se tenait droite au milieu du cercle, le visage dans les mains, secouée de sanglots. Une telle humiliation On aurait voulu disparaître à sa place. Moi-même, à lépoque, je ne savais que faire, jessayais de respirer, suffoquée.

Puis, soudain, la musique séteignit.

Antoine, jusque-là resté sur le perron avec son accordéon, posa son instrument. Lentement, il descendit les marches. La foule sécarta. Quelque chose de grave, de solide se lisait sur son visage.

Arrivé devant Luc, il prit les lettres, sans un mot. Luc nosa même pas protester. Antoine ramassa toutes les enveloppes, les dépoussiéra dun geste doux, puis sapprocha dÉglantine. Elle, figée, sanglotait encore derrière ses mains.

Alors, il lui prit délicatement le bras, dune poigne ferme et tranquille, et déclara, assez fort pour être entendu :

Quest-ce que vous avez à rigoler, hein ? Vous navez jamais vu une âme, vous ?

Puis, doucement, il sadressa à elle :

Viens, Églantine. Je te raccompagne, la nuit tombe.

Ils partirent tous deux, traversant la foule figée par une gêne sonore, nouvelle, presque douloureuse. Antoine marchait la tête haute, portant dune main la sacoche abîmée et de lautre protégeant le bras dÉglantine.

À partir de ce soir-là, tout changea peu à peu entre eux. Ce ne fut pas immédiat. Églantine mit longtemps à oser regarder les gens en face. Mais Antoine ne la lâcha pas. Il lattendait, venait la chercher à la sortie du travail. Six mois plus tard, ils se marièrent.

Ils vécurent heureux, vraiment. Antoine la chérissait comme la prunelle de ses yeux. Églantine, elle, rayonnait, menait la maison dune main de maître et donna à Antoine trois fils. Jamais plus, personne névoqua lhistoire des lettres. Avec le regard dAntoine, tous les commérages se bloquaient sur les lèvres.

Les années ont passé. Antoine est parti il y a trois ans malade du cœur. Églantine, sans lui, sest repliée, fatiguée. Je vais souvent la voir, on prend le thé, je contrôle sa tension.

Un après-midi, sous la pluie dautomne, au coin du feu, elle fouillait dans son vieux buffet. Elle sortit une petite boîte sculptée, quAntoine avait fabriquée jadis. En louvrant, elle y trouva les vieilles lettres jaunies.

Tu sais, Marie-Louise, me confia-t-elle dune voix tremblante, jai toujours cru quil les avait jetées, ou brûlées, ces lettres. Jen avais tellement honte Jamais osé lui demander. Toute ma vie, jai gardé cette honte.

Elle prit la première lettre, et en-dessous, une page à carreaux, récente, blanche, visiblement écrite juste avant la mort dAntoine.

Églantine enfila ses lunettes, lut entre ses larmes, puis me tendit la page :

Lis, Marie-Louise. Mes yeux ne voient plus.

Je pris la feuille, déchiffrai lécriture malhabile :

« Ma petite Églantine. Retrouvé ta boîte en rangeant, jy remets un mot. Pardonne-moi, vieille chouette, dêtre resté muet tant dannées. Jai vu, ce soir-là devant la salle des fêtes, lampleur de ta honte et je nai rien dit pour ne pas remuer la plaie. Maintenant je regrette. Fallait ten libérer. Jai tout de suite compris que tu técrivais ces lettres. Je reconnaissais ton écriture, tu sais, à force de te voir remplir des formulaires. Sais-tu pourquoi je nai pas ri ? Cest que ça ma brisé le cœur. Faut être bien seule pour sinventer de telles paroles. Et nous, les hommes, que sommes-nous pour passer à côté dune âme pareille ? Merci pour tes lettres, Églantine. Sans elles, jaurais laissé filer mon bonheur. Pour moi, tu as toujours été la plus belle. Ton Antoine. »

Ce jour-là, nous avons pleuré ensemble, bercées par lodeur du thé, de la pommade à la lavande et dune tendresse si âpre, si intense quelle embaumait la pièce comme une madeleine oubliée. Voilà, parfois, on se monte la tête, on invente des bêtises, juste pour être aimé, remarqué. Et, parfois, quelquun voit au-delà du mensonge et réchauffe tout ce quil y a de beau en nous.

Depuis, à chaque fois que je regarde cette boîte, je me dis : naccablez jamais ceux qui, de solitude, ségarent dans des rêves un peu fous. Qui sait, derrière ces gestes maladroits, la soif damour qui les habite ?

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